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 [ Mission de rang D ] Initiation à la psychotérapie

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MessageSujet: [ Mission de rang D ] Initiation à la psychotérapie   Mer 26 Aoû - 13:23

La jeune fille s'assit plus confortablement sur son coussin.

Elle avait prévu de recevoir une personne en fin d'après-midi. La psychologie l'aidait à avancer dans son apprentissage de la connaissance des humains, et elle aimait aider les gens. Et puis, elle y prenait beaucoup de plaisir... Un jeune homme s'arrêta près d'elle, la salua et ils échangèrent quelques paroles. C'était bien lui qu'elle attendait. Il était âgé d'un peu moins d'une trentaine d'année et paraissait très sain d'esprit. Son visage était agité d'un tic nerveux, il retroussait la lèvre supérieure du côté droit un peu de temps en temps, mais il semblait particulièrement serein.

Elle lui fit un signe et il se mit à parler. Immobile, elle l'écoutait, sans dire un mot, observant ses gestes occasionnels, analysant les changements de rythme, de ton, de débit.


~~~


    Je l'ai rencontrée à la fac, un soir. Je crois qu'elle attendait le bus, ou alors quelqu'un devait passer la chercher, toujours est-il qu'elle était plantée devant le campus, toute droite, son éternel sac en cuir pendant à son épaule. Elle avait les épaules dégagées et regardait droit devant elle d'un air résolu, comme si elle était en train de passer un oral. Je crois que c'est cette stature qui a attiré mon regard. Par curiosité, je me suis approché d'elle et lui ai demandé si elle avait une cigarette. Je ne fumais pas encore, d'ailleurs, à l'époque, mais je l'avais vue de nombreuses fois sortir de l'amphi aux pauses, un paquet à la main, alors je supposais qu'elle était une de ces fumeuses régulières qui ne sentent même plus l'odeur de la fumée. Elle m'a regardé avec étonnement, comme si elle ne m'avait pas entendu arriver, et puis elle a ouvert son sac, et a sorti une cigarette avec un regard étrange, comme si elle se doutait que j'étais venu la lui demander dans le seul but de lui parler. Je l'ai prise d'un air assuré, et, là, je l'ai remerciée comme je pouvais, sans fioritures, lui faisant comprendre que je consommerais ce soir, avant de commencer à bosser. Elle n'a pas répondu, préférant reprendre cet air concentré qui la quittait rarement, alors, j'ai abandonné. J'ai prétexté un métro à prendre, pour aller travailler, justement, et j'ai marmonné un rapide au revoir. Je me suis ensuite dépêché de tourner les talons, un peu confus.
    Il faut dire qu'on était rarement à l'aise en parlant avec Marie. Elle avait une apparence assez commune, de loin : plutôt grande, assez fine, des cheveux bruns, un nez fin. Elle était plutôt jolie, en fait, mais sans plus. Ses vêtements étaient habituellement un peu décalés, juste assez pour qu'on pose son regard sur elle : je ne l'ai jamais vue avec un pantalon. Elle devait avoir plus d'une dizaine de jupes, dont certaines étaient d'un style complètement différent de celui des autres filles, mais elle les portait bien. Et puis, il y avait ce sac. Toujours le même. Il était en cuir noir, assez petit par rapport à ceux que nous trimballions tous. Je me souviens de ce qui m'avait marqué : j'avais l'impression que son sac ne pouvait être ouvert sans que l'on défasse cinq ou six boucles au moins, mais pourtant, elle l'ouvrait toujours d'un geste, simple et désinvolte.
    Enfin, ce qui distinguait tant Marie des autres, ce n'était pas tant son apparence, mais plutôt ses attitudes, posées et distantes. Je ne me souviens pas l'avoir vue en colère, même lorsque nous étions ensemble. Non, elle était toujours à part, elle nous considérait tous comme des éléments du monde dans lequel elle vivait, nous faisions partie de son environnement, mais c'était comme si nous n'avions pas d'importance. Nous devions être un troupeau pour elle. Oh, elle ne traitait jamais personne avec mépris ou arrogance, mais, peut être sans le vouloir, elle nous faisait comprendre qu'elle était différente, ou, plutôt, que nous étions différents d'elle. C'était comme si elle nous acceptait autour d'elle, qu'elle voulait bien parler avec nous, mais que, quoi qu'il arrive, il y aurait toujours un écart entre nous.

    D'ailleurs, Marie ne parlait jamais d'elle. Je savais juste qu'elle vivait seule, comme beaucoup d'entre nous, dans un petit studio, et que celui-ci était au-dessus d'un restaurant de luxe. J'avais aussi fini par comprendre, aux petits sourires qu'elle avait parfois lorsque nous évoquions nos années lycée, qu'elle avait eu une scolarité atypique. En fait, j'ai appris bien plus tard qu'elle avait fait tout son enseignement secondaire avec des professeurs particuliers, ou par correspondance, même si je n'ai jamais appris pourquoi. Mais de sa famille, des amis qu'elle avait eu, de ses passions, rien. Jamais. Elle répondait à nos rares questions par un petit sourire accompagné d'un haussement d'épaules, et changeait de sujet, parlant d'un de nos derniers cours ou des partiels à venir. D'ailleurs, elle ne nous posait pas de questions non plus. Ce qui était compréhensible si l'on suit la logique qu'elle semblait avoir. Nous faisions partie de son environnement, c'est à dire que nous étions là parfois, et que quand nous étions là, nous pouvions aisément communiquer ensemble. Mais nous n'avions pas de réels liens.
    Justement, je ne sais pas avec qui Marie pouvait bien avoir un réel lien d'amitié. Personne à la fac, en tout cas, j'en suis presque sûr. C'est comme si elle n'avait pas besoin d'affection et de reconnaissance, comme si elle se suffisait à elle même. Ce côté d'elle m'a toujours un peu agacé, je l'avoue, je le prenais pour de l'égocentrisme, de l'égoïsme et de la vanité, mais j'étais peut être juste jaloux de son indépendance. Même lorsque nous sommes sortis ensemble, elle ne m'a jamais dit « Je t'aime » ni manifesté le moindre véritable signe d'affection, d'ailleurs. C'était un peu déroutant, mais à l'époque, je m'en fichais. Je la croyais à moi, rien qu'à moi, parce que j'étais officiellement celui qui était avec elle. J'étais celui qui la touchait, celui qui pouvait passer ses nuits avec elle. Je pouvais la contempler des heures durant sans que cela ne paraisse incongru. Intérieurement, j'aurais pu rager de cette distance qui nous séparait, et que je n'ai jamais réussi à raccourcir, mais ça m'était égal. J'étais avec elle, ça me suffisait.

    Au fur et à mesure que je parle, quelques souvenirs me reviennent en tête : la première fois qu'elle m'a embrassé, nos premières conversations, la première soirée qu'on a passé ensemble. Je l'avais invitée à voire une pièce au théâtre. Je sais qu'à notre âge (nous n'avions pas vingt ans), ce genre de sortie pour un premier rendez-vous peut paraître désuet, mais parmi le peu d'informations que j'avais pu glaner sur ses goûts, j'avais appris qu'elle aimait le théâtre. Et ça tombait bien, je ne détestais pas. Alors, quand j'ai vu que la fac vendait des places pour une pièce, j'ai sauté sur l'occasion. Et, dès le lendemain, alors qu'elle fumait sa cigarette habituelle, à la pause de l'après-midi, je me suis approché et je lui ai proposé, feignant l'indifférence d'une conversation banale. Elle avait accepté sans paraître particulièrement heureuse, avec un détachement qui me troublait encore plus. Les jours qui avaient suivi, elle n'était pas beaucoup venue en cours, ou, lorsque nous étions venus, nous nous étions peu croisés, juste le temps de se donner rendez-vous devant le théâtre. Ma tension augmentait peu à peu, j'avais peur de faire un faux pas, je ne voulais pas rater mes chances avec elle, et puis, est-ce que je lui plaisais ?
    La pièce commençait à vingt heures, j'étais arrivé avec un quart d'heure d'avance, m'attendant à devoir faire les cent pas devant les entrées, mais elle était déjà là. Assise sur un banc, à quelques dizaines de mètres du théâtre, elle lisait un livre, toujours avec son air concentré. Je me suis demandé si je pouvais me permettre d'aller la déranger, mais, après cinq minutes à l'observer tourner les pages, je n'en pouvais plus et je m'étais dirigé vers elle, m'efforçant de cacher ma nervosité. Elle n'avait pas relevé la tête à mon approche, et j'avais du racler ma gorge pour qu'elle me remarque. C'est alors qu'elle avait fermé son livre sans prendre le soin de placer un marque-pages, qu'elle l'avait rangé dans son éternel sac à boucles, et qu'elle s'était levée, un léger sourire aux lèvres. Elle avait l'air un peu plus disponible, un peu moins intouchable qu'en journée, alors j'avais tenté ma chance.
    « Qu'est-ce que tu lis ? »
    « Kafka, Le Procès. Cet éditeur n'a pas du comprendre le message de l'auteur mais c'était le moins cher. »
    J'avais marqué un temps d'arrêt.

    « Qu'est-ce qui tu veux dire par là ? »
    « Je n'aurais pas placé les chapitres dans cet ordre. »
    J'étais resté immobile, considérant avec attention sa dernière réplique. J'avais lu Kafka, une fois, pendant mes années lycée, et je n'avais pas du tout aimé. L'expression de l'auteur m'avait dérangé. Cependant, j'avais entendu parler du Procès et je saisissais à peu près de quoi elle voulait parler. J'avais hoché la tête avec l'air de celui qui a parfaitement compris, mais elle m'avait répondu par un de ses petits sourires désarmants, qui semblait vouloir me dire qu'elle savait que j'étais à côté. Tant pis. Tentant de me rattraper et voulant combler le blanc, je lui avait montré le théâtre :
    « Tu veux qu'on y aille maintenant ? »
    Elle avait acquiescé et nous nous étions très vite retrouvés dans la salle. Elle était loin d'être pleine, mais il y régnait un léger brouhaha, aussi nous devions élever un peu la voix pour nous entendre, ou alors nous rapprocher. J'avais choisi la seconde option et la discussion avait tourné sur les cours, les examens qui approchaient, la fréquence de nos révisions, nos camarades. Elle avait paru amusée par les anecdotes que je lui racontai, au sujet de sorties auxquelles elle avait refusé de participer. Il faut dire qu'elle acceptait rarement de participer aux soirées, même plus tard, lorsque nous étions ensemble et qu'elle aurait pu avoir une raison de plus pour s'y joindre. Cela dit, même si elle était rarement avec nous, elle semblait parfois comprendre mieux que moi le comportement de l'un ou le sens des paroles d'un autre. Lorsque je lui fit remarquer, elle secoua la tête et me répondit qu'un minimum d'observation suffisait pour arriver à ses conclusions.
    La pièce commença, elle était bien jouée, intéressante, mais pas suffisamment fascinante pour détourner toute ma conscience des questions que je me posais au sujet de ma voisine. Cette dernière, par contre, n'avait pas lâché un instant la scène des yeux, les mains sereinement posées sur les accoudoirs, sans aucun signe de tension ou de nervosité. Lorsque j'avais posé ma propre main sur la sienne, elle n'avait pas cillé, ne montrant aucun signe d'approbation ou de rejet, et je m'en étais senti d'autant plus troublé. Par le passé, je m'étais déjà fait repousser par des filles, mais en général, le message était clair. Alors que là, je ne savais que penser... Une heure et demi avait passé, et, enfin, le rideau avait fini par se baisser. Je n'avais pas bougé ma main, sauf pour applaudir, et elle n'avait toujours pas tourné son visage vers moi. Lorsqu'elle le fit, il était éclairé par un sourire bienveillant, comme celui que les adultes font aux enfants qui lisent maladroitement une affiche. En sortant, nous avions fait quelques commentaires de nature banale sur la pièce, le choix des comédiens, les déplacements, les autres mises en scènes possibles, et j'avais de nouveau pris sa main, toujours sans réaction notable.
    Je m'étais proposé de la raccompagner, mais elle avait refusé, alors nous devions nous quitter au coin d'une rue, exactement devant le dentiste où j'allais habituellement. D'ordinaire, je n'accorde aucun crédit aux intuitions et croyances de bonne femme, mais là, j'y voyais un mauvais présage. Elle avait du sentir ma tension augmenter, car, un peu avant d'arriver au point fatidique, elle me jeta un regard légèrement amusé, comme si elle était curieuse de voir ce que j'allais faire, en spectatrice, si j'allais l'embrasser ou non. Et, quelques pas après, nous y étions arrivés. Ce n'a pas été terrible, je n'ai pas explosé de nervosité, parce qu' étrangement, son sourire avait chassé mes doutes. Au moment de lui dire au revoir, j'ai juste posé mes lèvres sur les siennes, en lâchant sa main en même temps. Et puis, quand je m'étais écarté, j'avais lancé une phrase que j'ai oublié maintenant, mais je suppose que j'avais du proposer qu'on se revoit. Elle avait du répondre par l'affirmative, et elle avait encore sourit, tranquillement, comme si elle était professeur et que j'étais un élève venant de réussir correctement, mais sans éclat, une interrogation orale. Et puis, elle avait tourné le dos, et s'était éloignée, toujours avec la même nonchalance.

    Des années plus tard, je me dit que nous devions former un couple étrange. Nous ne parlions que rarement devant les autres, elle n'était pas plus à côté de moi dans l'amphithéâtre qu'avant, et, s'il nous arrivait parfois d'arriver en même temps parce que nous avions passé la nuit ensemble, nous nous séparions à l'entrée de la fac, moi pour rejoindre nos amis, elle pour aller fumer seule, un peu à l'écart. Je parlais peu d'elle aux autres, mais ils voyaient bien que j'en étais dingue. Comme ils devaient avoir conscience que je n'étais probablement pas grand chose pour elle, mais ils ne m'en firent jamais la remarque. Comme je l'ai dit, ça m'était égal, en fait.
    Je crois que c'est elle qui a mis fin à notre relation, mais je ne sais plus exactement quels mots elle a utilisé. Je me rappelle juste qu'elle est venue me parler à la fin d'un cours particulièrement ennuyeux pendant lequel j'avais failli m'endormir, et aussi que c'était probablement l'une des plus longues conversations que nous ayons eues, ou, du moins, l'une des plus sérieuses. Après notre rupture, je suis resté une ou deux semaines un peu hagard, pas vraiment malheureux, mais un peu perdu. J'avais eu l'habitude de la voir souvent non loin de moi, de pouvoir admirer sa nonchalance et l'élégance avec laquelle elle se détachait de tout. Et, tout à coup, je redevenais un élément du décor. Non pas que j'en ai été détaché durant la période pendant laquelle nous étions un couple, mais j'avais eu l'impression, par moments, d'effleurer la barrière qui nous séparait.
    Une semaine après, elle a changé de sac.


~~~


L'expression a des frontières, la pensée n'en a pas. (V. Hugo)
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