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 Les yeux du mort

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MessageSujet: Les yeux du mort   Ven 2 Avr - 18:36

L’enfant criait. Aucune goutte ne sortait de ses yeux mais sa bouche s’ouvrait sans jamais se refermer et un cri hirsute et perçant s’extirpait de ses cordes vocales encore jeunes et crissait dans sa cavité buccale. Incessant, exaspérant. Shinzei fronça les sourcils et grimaça. Il souleva l’enfant entre ses deux bras et le leva dans les airs, vers le soleil. Son ombre s’étala sur son visage et rafraichit sa peau mâte. Il sentait déjà la langue de la folie s’emparer de lui, s’emparer de sa petite vie. Il ne souvenait pas du prénom du gosse, il l’avait su, mais il l’avait très vite oublié, considérant que cela n’avait que très peu d’importance. Il en savait déjà bien trop, finalement, et dans ce genre de situations, ses connaissances pouvaient le mener à sa perte. Et Shinzei n’avait aucune envie de mourir. Il avait déjà beaucoup trop joué, avec les gens, avec les âmes, avec les flammes de son clan, les braises de ce village. Avec les cendres que portait le monde. Shinzei n’était qu’un trop jeune garçon, mais il sentait en lui ruisseler déjà les émanations nauséabondes de ces cendres. Comme un exemple de maturité. Il y a des âmes, comme ça, qui naissent avec cette faculté de regarder le monde et de le lire. De le lire, puis de refermer le livre, de poser cette main assurée sur sa couverture et de sourire devant la puissance qui en émanait.

Ses maîtres n’auraient pas du l’initier ainsi. Ils n’auraient pas du placer en lui tant d’attention, fournissant des espoirs infinis sur le shinobi qu’il ferait plus tard. Plus tard, hein, quelle ineptie. Shinzei n’était encore qu’adolescent et il faisait déjà partie de l’élite. Il voyait bien leurs regards luisant d’ambition. On l’avait comparé à toute sorte de figures, à toute sorte d’emblèmes. Dès qu’il leur tournait le dos, il sentait leurs regards fuyants et leur langue perverse comploter, tisser son avenir avec de grossières baguettes de bois. Shinzei n’avait que faire des grands noms du passé, ce passé ne l’intéressait pas. Ni sa lumière, ni sa noirceur. Il forgerait l’avenir. Son avenir. Celui de ses proches, celui de son monde. Le monde qu’il imaginait tous les soirs en se couchant sur son petit matelas, dans sa petite chambre, dans sa petite maison, bercée au milieu du Domaine des Lions. Il vivait pour régner.

Pendant un an il l’avait cherché. Konoha n’était pas une petite bourgade où tout le monde se connaissait. Quantité d’âmes s’y réveillait chaque matin, quantité d’hommes et de femmes qui jonchaient ses ruelles pavées, qui naissaient puis qui s’éteignaient. Une grosse fourmilière dans laquelle il comptait bien mettre un bon gros coup de pied. Mais pas tout de suite, chaque chose venait venir à temps, et il n’était pas encore temps de s’envoler vers le soleil sans craindre de ne se brûler les ailes. C’était ça qui le différenciait de la grande majorité de ses camarades à qui l’on inculquait les valeurs du clan. Des valeurs orgueilleuses, arrogantes. Shinzei confortait les plus grands clichés d’un clan souvent haï. Mais ce n’était pas son nom qui en était la cause, c’était la puissance de ses rêves, la maîtrise de son âme, la clarté de son regard posé sur ce monde. Ils étaient déjà trop à jouir d’un nom qu’il ne méritait pas. Les Uchiha. Bande de cons cinglants, ouvrez vos petits yeux bouchés par la merde, vous n’êtes qu’une bande de ramassis de cafards qu’on pourrait écraser d’un seul coup de pied.

Il leur ouvrirait les yeux à tous, un jour. Il leur sommerait d’arrêter de se tenir droit seulement par la force que le passé leur lègue. Des ancêtres illustres, ils n’en manquaient pas. Shinzei s’était attaché à ce passé, aux histoires qui entouraient sa naissance, qui entouraient la naissance de ceux qui l’avaient mis au monde, et de ceux avant eux encore. Il avait appris l’histoire pour mieux la haïr. Il était exécrable de penser que l’histoire n’était qu’un cercle qui se répétait. Non, il ferait mieux, il ferait différent. Alors il nettoierait ce clan et il leur donnerait une bonne raison de se croire supérieur. Parce qu’aujourd’hui, ils n’en avaient aucune. Lui avait fait ses preuves. Auprès de son clan, mais auprès du village surtout. Les Uchiha avaient cette faculté à ne pas voir plus loin que le bout de leur nez. Le clan n’intéressait pas Shinzei parce que cela faisait trop longtemps qu’il n’avait pour lui plus aucune importance. Ni dans l’esprit du Haut Conseil, ni dans l’esprit de personne. C’était juste un nom qui continuait de filer entre les âmes. On le craignait, on le haïssait, mais pour quoi ?

Pour rien d’autre que son passé. On le craindrait pour ce qu’il deviendrait, c’était sa seule et unique ambition.

Shinzei l’avait finalement trouvé. Il ne savait pas trop comment l’enfant avait survécu mais, il était bien là, vivant, hurlant de faim, de sommeil ou de peur peut-être. Entre ses deux bras. Son sourire s’élargit. Il venait de franchir une étape, de grimper une importante marche de son histoire. Le chakra ruissela le long de ses bras. Dans l’impasse, une intense couleur violette illumina les murs et se diffusa le long du trottoir, sillonnant l’air chaud. Il lui sembla que l’enfant avait arrêté de crier mais peut-être était-ce l’hurlement de son chakra qui le couvrait. Son sourire s’effaça et un rictus concentré le remplaça.


***


[Shinzei] – Sabi Uchiha est mort.

Les sages ne réagirent d’abord pas. Ils restèrent là, prostrés dans leur épais fauteuil recouvert d’un linge de soie blanche, grimaçant. Il lui semblait que leurs lèvres bougeaient et murmuraient quelques paroles inaudibles et déconfites de la réalité des choses. Shinzei arborait toujours ce regard puissant et particulièrement froid. Un à un, il les toisait du regard, les maudissant pour leur incompétence et leurs paroles insensées, déconnectées du monde réel.

Le Conseil Uchiha n’avait jamais été qu’un groupuscule de bouseux amer de ne plus pouvoir contrôler par la force.

[Nekko] – C’est une fâcheuse nouvelle.

Nekko était un vieil homme rabougri qui implorait plus la pitié qu’autre chose. Il avait été un formidable shinobi, à n’en pas douter, mais son temps, comme celui de tous les autres assis à côté de lui, était révolu. Senibe était plus jeune. La femme approchait peut-être la soixante, mais son visage indiquait clairement qu’elle n’en était pas fière et que la sagesse et la maturité de ses congénères miroitait dans ses petits yeux verts détestables. La première fois qu’il la rencontra, Shinzei n’était encore qu’un enfant et déjà, il les haïssait tous pour ce qu’ils étaient et pour ce qu’ils représentaient : le passé. Mais il avait eu, l’espace d’un instant, l’espoir que la femme les sorte de cette caverne honteuse, de la nostalgie d’un temps révolu. Il fut très vite déçu en apercevant ce regard envieux qu’elle portait à Nekko, à Ayo et à Renji, les trois maîtres du clan.

Pourtant, la nouvelle sembla l’affecter. Pas au point de laisser passer ses émotions devant les responsabilités qui pesaient sur ses épaules. La maîtrise de soi, tout était relativisé, tout était calculé dans l’objectivité, l’honnêteté. Dans la sincérité des hommes, des âmes. Le Conseil vivait dans une ère où il suffisait encore d’être juste pour régner. Bien avant eux, les grands hommes du clan avaient crée ce village, ils avaient crée cet ordre. Ils avaient inventé le monde dans lequel ils vivaient tous, ils en étaient les fondateurs. Et ce monde se courbait comme une vulgaire ficelle détendue par le temps et que le vent bousculait irrémédiablement. Un monde qui crevait.

Shinzei plongea son regard dans celui du vieil homme avec la ferme intention de le faire plier. Mais comme toujours depuis dix ans, Nekko le supportait. Une pointe d’arrogance perlait en lui lorsqu’il semblait voir toujours le même gamin imprudent et prétentieux devant lui. Mais elle disparaissait très vite. Nekko avait toujours eu ce masque indestructible qui cachait les fondations de ses émotions. Parfois, Shinzei essayait d’imaginer la furie qui bouillonnait en lui et il remerciait alors la nature de l’avoir fait vieux et croupissant dans sa merde. Parce que le jour où il exploserait … il deviendrait insolent de puissance.

Mais Nekko avait vu le temps passé et chaque ride sur son front était un peu de sa superbe qui se dissipait.

[Shinzei] – Et c’est vous qui l’avez tué.
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