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 Yasuki Ekei

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MessageSujet: Yasuki Ekei   Lun 28 Juin - 20:04

Yasuki Ekei


Nom : Yasuki
Prénom : Ekei
Âge : 18 ans
Village : Kiri no Sato
Affinité : Suiton
Grade Envisagé : Aspirant
Kekkai Genkai Souhaitée : Aucune
Techniques de départ : Bunshin (clonage)


~Histoire~



Lorsque la porte de notre petite maison s'ouvrait, j'observais Père partir au loin. Son long manteau claquait au vent frais du matin, et la brise en profitait pour entrer dans la maison. Mère, tout juste réveillée, repoussait le battant derrière lui. Voilà l'unique image qui me marque encore aujourd'hui. Pourquoi? Mon père n'était pas quelqu'un de très respectable, bien que je tint à lui. Après tout, il était mon père. Tout ça pour quoi? Pour un vulgaire bien être. Certes, ma Mère pourvoyait à nos besoins. Mais cela méritait-il le coût que, chaque jour, je payais? Je ne le pensais pas.

A Hitsume, notre petit village, la vie était tranquille. Nous nous savions en sécurité, n'étant qu'à quelques kilomètres du célèbre village ninja, Kiri No Sato. Ainsi, les seules tensions connues dans ce village étaient les querelles de voisinage. Comment vous décrire la vie là bas? Elle aurait très bien pu être monotone. Le village n'avait d'autre attrait que sa rivière rapide et gelée, qui le coupait en plein centre. En été, je m'y baignais, enfant. Mais je perdis vite ce goût. En effet, ma maison jouxtait celle de Takeshi, le forgeron du village. Tout comme la sienne, ma demeure était originale: son toit rond faisait la joie de la neige, et la répulsion de Mère. Quant à moi... Je m'en réjouissais. Les dix premières années de ma vie se passèrent dans le calme, et je ne me souviens que de rares discussions avec mon père. Un jour, il était revenu à la maison, un coffre empli de rouleaux de toutes sortes. Il était de ceux qui cultivent leur bibliothèque avec méthode. Pas un livre décalé, mais tous, il les connaissait.

Lorsqu'il était rentré, j'avais commencé à mettre mon nez dans son coffre. La lourde malle de voyage qu'il transportait avec lui, et qui représentait son commerce, sa vie, était fermée par deux solides verrous de bronze. Il suffisait toutefois de pousser deux loquets pour en soulever le couvercle. Ce que, ce jour là, je fis, sans me poser de questions. J'avais toujours été intéressé par ce que ramenait mon père de voyage. Les livres, je les avais tous lus. Oh, bien sûr, ma mère m'avait tout d'abord aidé. Mais après quelques années de formations, je parvins à maîtriser la langue sans problème majeur. J'aimais particulièrement les traités sur l'histoire, et la géographie. Notre monde m'avait toujours passionné, et j'étais incollable sur l'histoire des ninjas. Ce qui faisait beaucoup rire mon père, les rares fois où il avait participé à un de nos repas.
Ainsi, ce jour là, je soulevai le couvercle. La malle était remplie de rouleaux de toutes sortes, tous étiquetés soigneusement. On pouvait encore y lire le prix d'acquisition. Mon père était un professionnel du marchandage, tout comme un adepte des marchés d'occasion. Ainsi, la moitié de ces rouleaux, tachés d'encre, d'épices, ou parfois de graisse, allaient, j'en étais sûr, rejoindre sa bibliothèque personnelle. Mon père achetait, mais ne revendait qu'une partie de ses trésors: il avait accumulé, avant ma naissance, une fortune suffisante pour vivre et entretenir sa famille sans trop de problèmes.
Plongeant ma main avide au cœur du coffre, j'en ressortis un rouleau poussiéreux et constellé de gouttelettes d'encre séchée. Celui-çi allait sûrement rester parmi nous, et rejoindrait la bibliothèque. L'ouvrage traitait de politique, et décrivait apparemment le fonctionnement du politique au sein de nos pays, sans toutefois se voiler la face. L'auteur savait très bien que « le véritable pouvoir ne s'exerce que dans l'ombre. Certaines décisions ne sont jamais connues au grand jour. Sans ces précautions, la stabilité de nos pays serait impossible. » Et j'étais aujourd'hui là pour l'attester. Mes cheveux blonds mi-longs cachèrent mon visage fin, plongé dans l'observation du rouleau, tandis que mes yeux d'un bleu grisé perçaient la semi-obscurité de ce matin automnal, décryptant un à un les symboles. Toutefois, un autre détail avait accroché ma vision. Je ne me risquais pas à vérifier ce que j'avais aperçu, mais il me semblait que ce coffre contenait une cargaison supplémentaire: un lot de rouleaux, d'un type que je ne connaissais pas, et dont l'ouverture était scellée avec de la cire noire.

Sui – Ekei! Referme cette malle, s'il te plaît, j'y conserve des rouleaux fragiles.

Les premiers mots de mon père, de retour de voyage. Son visage épuisé et mal rasé cadrait parfaitement avec le temps, tandis que ses vêtements de voyage, rapiécés, lui donnaient une allure de vagabond. Aussi amical qu'à l'accoutumée. Ne tenant pas rigueur de l'ignorance que manifestait à premier abord mon père quant à nos retrouvailles, je levai le poignet, lui révélant le traité que je consultais avant son arrivée.

Ekei – C'est de la politique, Père. Je ne saisis pas tout, mais je fais des efforts.

Mon caravanier de père parut gêné. Puis, rassuré, il me sourit enfin. Un sourire un peu froid, mais un sourire tout de même. Un précieux instant, s'il en est.

Sui – Garde le donc, celui là! Si ces choses là t'intéressent, dresse moi une liste. Qui sait? Je pourrais peut-être te trouver quelques rouleaux!

C'était sa manière de rattraper ses absences. Et de faire passer ses petits secrets. Après tout, moi aussi, j'en avais. Mais qui n'en avait pas? Une personne malheureuse, assurément. Aussitôt dit, aussitôt fait. Durant les quelques années qui suivirent, je lui confiai des listes. Mes centres d'intérêts, qui ne l'étonnaient guère, au départ. Il avait toujours voulu que je m'intéresse au monde, et avait réussi. Toutefois, mes goûts évoluaient avec le temps, et mon père avait parfois du mal à les satisfaire, malgré sa qualité de marchand. De la politique à la diplomatie, en passant par l'histoire, la géographie, les arts martiaux, ou les arts plastiques, j'avais envie de découvrir tout ce qu'il était possible de découvrir. Bien sûr, à cet âge, je ne pouvais pas tirer tous les enseignements de mes lectures. Mais je pouvais tout de même me constituer une base propice au développement d'une certaine culture, grâce à mon père.

Yasuki Sui. Le caravanier le plus connu d'Hitsume et de ses alentours. Il avait monté son affaire avec des villageois, et son meilleur ami, Terada Soiji. Ils avaient débuté avec deux charrettes, qu'ils avaient récupéré dans les champs de certains adhérents. Je trouvais louable l'affaire de mon père. Tous ceux qui avaient aidé à la monter percevaient une part des bénéfices, ce qui profita rapidement à tout le village. Au fil du temps, la caravane s'agrandit. Lorsqu'elle arrivait au village, après six mois de voyages, tous étaient là pour les accueillir. Juché sur un tonneau, je regardais les désormais multiples charrettes s'arrêter en plein centre de la place du village. Un ensemble bariolé de toiles, de cris lorsqu'ils ramenaient des animaux, un festival de senteurs qui vous brûlaient les yeux et vous choquaient les papilles. J'étais admiratif de ce travail. J'avais demandé à mon père si je pourrai un jour l'accompagner. Plein de condescendance, il m'avait répondu:

Sui – Un jour, ne t'en fais pas. En attendant, grandis!

Et j'avais suivi son injonction à la lettre. Une seule pensée en tête.

* Ne t'en fais pas, Père. J'arrive, j'accours à grands pas. *

Enfin. Je romance un peu, bien entendu. Il faut dire que j'affectionne les styles alambiqués, aujourd'hui, mais je ne pensais sûrement pas en de tels termes au bout de dix ans d'existence. Mais c'est comme cela que je vois les choses, désormais. Huit ans après.

***

Après un nouveau départ, vint un nouvel individu au village. Je l'avais déjà mentionné plus haut. Takeshi, le forgeron. Je me souviens encore de son arrivée parmi nous. La nuit était déjà bien avancée, lorsqu'un coup frappé à la porte réveilla la maisonnée. Mère descendit ouvrir la porte, tandis que je me réveillais difficilement, ouvrant des yeux dont la vision était occultée par les flocons doux flottant au dehors. Quelle idée d'arriver en pleine nuit, d'hiver qui plus est? Mais cette personne, ce Takeshi, n'était pas n'importe quel manant. Je le compris rapidement, en captant des bribes de conversation. Elles n'étaient pas secrètes, loin de là, mais je n'étais pas levé. Quel feignant j'étais!

Shizuka - … enfin arrivé! … et je commençais à m'impatienter, Frère!

Takeshi - …. pris dans une tempête de neige. Les gardes n'ont …........ et lorsque je pus partir, …. trop tard.

Ma Mère attendait donc ce nouveau venu, Takeshi. Lorsque j'arrivai dans la salle, ils étaient attablés, chacun un bol de thé brûlant dans les mains. Cet homme, grand et fin, avait le visage creusé du voyageur forcené ou de l'aventurier courageux, et ses cheveux blonds, coupés courts, me rappelaient ceux de ma mère, et les miens. Ses yeux étaient d'un brun profond, qui tranchait parfaitement avec son visage doux. Mes yeux bleus me venaient de mon père. Il était encore drapé d'une épaisse veste de voyage, et une cape rembourrée, cousue de fourrures et de symboles divers. Un ou deux trous constellaient sa surface, mais elle paraissait en bon état.

Shizuka – Voici mon frère, Takeshi. Salue le avec déférence, s'il te plaît, Ekei.

J'allais m'incliner bien bas, comme me l'avait appris Mère, lorsque l'homme me coupa d'un geste évocateur. Interloqué, je le contemplai alors, détaillant le moindre de ses gestes.

Takeshi – Ne t'en fais pas trop, Ekei. Je ne mérite pas tous ces égards.

Ma mère lui lança un regard que je ne sus décrypter. Aujourd'hui, je pense qu'il était teinté de reproche, mais aussi de fierté, de joie. Et je peux parfaitement comprendre pourquoi, désormais. Je pleure sur son absence, et sur mes leurres de jeunesse. Des idéaux, des rêveries, qui ont bien vite fini au cimetière des rêves de l'enfant. Mais voilà que je parle comme un vieux briscard!
La soirée se termina tranquillement, sans nouvelles surprises. Il s'avéra que Takeshi était venu à Hitsume dans le but de s'y installer comme forgeron, ma mère lui ayant chanté les louanges du petit village. Il avait fini son apprentissage, et se déclarait prêt à aider autrui. Avant d'aller finir ma nuit, je passai devant la fenêtre, par laquelle s'échappaient quelques maigres rayons de lumière, suffisants toutefois pour mettre quelques traces de pas en lumière. Elles tranchaient la neige comme le jour coupe la nuit. Me tournant vers mon oncle découvert, je lui souris.

Ekei – Vous êtes bien courageux, Oncle.

Il s'installa par la suite à nos côtés, réparant dans ce but la grange que mon père avait bâti, à son arrivée à Hitsume. Il y installa un four massif, qui devrait lui servir à forger, installa un ingénieux système visant à approvisionner son atelier en eau froide, puis commença à officier. La rumeur se répandit, aussi rapidement que coulait la rivière et, aussi sûrement que chaque goutte d'eau du fleuve parvient à l'océan, chaque villageois fréquenta, une fois au moins, l'atelier de Takeshi.

***


J'appris vite à l'apprécier, d'autant plus que sa formation ne se bornait pas à réparer des roues de charrettes, des socs, et des pelles. Son talent dans la création d'armes était inégalé dans le village. Il faut dire que personne ici ne savait se battre. Il n'en restait néanmoins pas un héros, pour moi. Ses lames étaient légères et tranchantes. Mais ce ne fut pas ce qui me surprit le plus. Au tout début de son installation, il tailla dans le bois d'un arbre proche, deux bokkens. Le premier convenait parfaitement à sa taille, mais le second était plus menu. Je l'avais assisté lors de la taille. Son art m'intéressait.
Chaque coup de ciseau était précis, chaque détail était observé avec rigueur. Il poussa même le vice à tailler, dans le manche de chacun, la tête d'un animal. Le travail, fin et minutieux, fut bien plus long que la taille elle même, mais lorsqu'il fut fini, les animaux paraissaient vivants. Sur le sien, un tigre, sur le second, une grue. Alors même qu'il ajoutait la dernière touche aux deux armes, une voix nous parvint de l'entrée de la grange.

Shizuka – Enfin, Takeshi! Je commençais à rouiller, dans ce village!

Le forgeron se retourna avec rapidité, envoya le bokken orné de la grue à ma mère, habillée légèrement, puis ôta son tablier, tout en se dirigeant vers la sortie.

Takeshi – Amène toi, Grande Soeur!

Le premier coup qu'il porta fut d'une violence inouie, et ma mère trembla sous le choc. Mais elle répliqua avec vigueur, et chacun de ses coups portait. Un calcul infime, une tension palpable. Chaque coup faisait résonner un petit choc dans la combe que nos maisons occupaient, et chaque choc était accompagné de halètements. Le combat atteignait son paroxysme. Un mélange fabuleux de vitesse, de chorégraphie, et de violence, un tout à la fois brutal et subtil. C'est ce jour-là que je compris que mon destin n'était pas d'être marchand. Père m'avait une fois proposé de reprendre son affaire, plus tard.

Sui – Fils, aimes-tu voyager?

Sa question m'avait surpris, mais pas au point de me faire perdre mes moyens. J'avais toujours rêvé de visiter le monde extérieur. Je m'imaginais déjà, cheveux au vents, juché sur un palefroi noir de jais, aller au devant de nouvelles découvertes, de nouvelles affaires. J'étais bien idéaliste. Et l'idéalisme est dangereux. Toutefois, cet idéal fut brisé lorsque je vis ma mère lutter. Ses mouvements étaient si parfaits, que j'avais l'impression que le bokken, bien qu'une simple lame de bois, faisait partie de son corps.
Les deux lutteurs reculaient désormais, s'éloignant de leur point de départ. Les pieds de ces combattants foulaient l'herbe tendre, qui pliait sous leurs pas légers mais en même temps violents, et la brise ne faisait que déstabiliser légèrement Mère et Oncle. Plus Mère frappait, et plus Takeshi reculait. Sa force était impressionnante, et je me rendis compte ainsi ce jour là que je ne savais rien des origines de ma mère. Au contraire, ce que je savais très bien, c'est que son sang coulait dans mes veines, teinté de l'amour de l'aventure paternelle. Je fus coupé dans mon admiration par un bruit violent. Takeshi avait heurté un arbre en reculant, un puissant tronc qui le fit gémir de douleur. Mère avait vaincu.

Shizuka – Tout va bien, Takeshi? Tu n'es pas blessé?

Le forgeron esquissa un sourire, qui se changea en rictus de douleur lorsqu'il tenta de se relever. Son dos avait heurté le tronc avec une force impressionnante, et une branche lui avait éraflé la joue. Rien de bien méchant, cela dit. Ma mère me fit signe, et j'accourus aussitôt. J'avais besoin de me rendre utile, de subvenir aux problèmes de cet homme, le frère de ma Mère, de ces deux individus qui m'avaient inspiré un nouveau chemin, un nouveau rêve.

Shizuka – Va donc me chercher un drap imbibé d'eau chaude au lieu de rêver, je déplace Takeshi!

Ainsi se termina la séance d'entraînement au bokken qui détermina ma vie. J'allais demander à Takeshi de m'enseigner l'art du sabre, dans la limite de mes capacités. J'avais alors onze ans.

***


J'avais rejoint Takeshi dans son atelier, après qu'il se soit remis. Il avait passé une semaine au lit. Je le soupçonnais de disposer de capacités physiques impressionnantes. Il ne s'était jamais que projeté en arrière. Mais pour avoir à rester ainsi en convalescence, il avait dû tenter d'éviter l'attaque en s'éloignant avec une force inestimable. Son dos, lorsque ma mère le massait pour faire passer le mal, présentait d'impressionnants hématomes bleus, virant au jaune. A sa sortie de convalescence, je le rejoignis donc dans son atelier. Il avait recommencé à forger. Comme je m'en aperçus assez vite, il travaillait à nouveau sur une lame imposante, qu'il avait commencée depuis quelques mois. La lame en serait longue, tandis qu'il taillait dans le bois un modèle pour la garde du sabre. Sobre, mais efficace, une grue simple mais vivante. Je suivais avec intérêt la construction, consultant ses plans, le questionnant sur son art.
Mais ce jour là, j'avais autre chose à lui demander. J'avais longuement réfléchi, mais mes penchants aventureux avaient pris le dessus. Aussi, lorsque je lui demandai de m'enseigner le combat au sabre, il ne rit pas. Il savait que j'étais fait du même bois de fer que ma mère.

Takeshi – Bien entendu. Sais-tu que cet art provient de ma famille, de celle de ta mère? Peut-être t'en a-t-elle déjà parlé.

Ekei – Mère n'a jamais parlé de son passé chez vous, Oncle. Père m'a toujours dit qu'elle était issue d'une famille de haut lignage.

Alors, Takeshi rit. Voyant mon visage s'orner de rictus d'incompréhension, il prit quelques minutes pour m'expliquer les grandes lignes de leur histoire...

Takeshi – Ta Mère et moi sommes originaires d'une petite île au large du Pays de l'Eau. Notre famille était certes de haut lignage, mais pas non plus une des plus renommées du pays...

Une longue chronique de l'histoire de ma famille s'ensuivit. J'appris ainsi que cette famille avait de nombreux problèmes d'argent, il y a de cela plusieurs générations. Le chef de famille, Doji Kioka, avait alors organisé un tournoi sur ses terres, qui avait permis de renflouer les caisses de la famille, tant l'évènement avait attiré de monde dans la ville. Les commerçants avaient fait de nombreuses affaires, profitant du battage organisé autour du tournoi. Depuis, les fils et filles de la famille étaient formés à lutter au sabre, comme un remerciement adressé à travers les années à Kioka, le sauveur de la lignée. Ma Mère avait donc elle aussi été formée, puis avait abandonné sa ville lorsqu'elle avait rencontré mon père, alors jeune historien prometteur. Takeshi finit l'histoire par une remarque qui m'encouragea à suivre mon désir.

Takeshi – Aujourd'hui, c'est à toi de suivre cet entraînement, Ekei!

Et il tint parole. Le terrain devant notre maison se transforma bien vite en terrain d'entraînement. Takeshi se révéla plutôt bon professeur, bien que son niveau soit inférieur à celui de ma mère. Mais elle n'était pas bonne pédagogue. Tandis que Takeshi savait intéresser la personne à qui il enseignait. Il commença par m'enseigner l'art de dégainer le sabre. Ses paroles pleines de sens ne pouvaient que me convaincre. Je n'étais plus idéalise, comme avant. J'étais un idéaliste matérialiste. Paradoxal, certes. Mais mon désabus quant à la chose du combat cohabitait avec des rêves merveilleux sur la condition humaine.

Takeshi – Tout ton combat repose sur l'art du Iaido. Si tu dégaines ton sabre trop vite ou trop mal, tu confèreras un avantage non négligeable à ton adversaire. Dégaines le efficacement, et tu mettras cet avantage de ton côté.

Nous nous concentrâmes donc sur cet art pendant les six premiers mois de mon entraînement. Nous répétions ensemble des katas, des séries de mouvements permettant de maîtriser mieux la lame. Le forgeron m'avait confié un sabre non affuté pour m'entraîner. Je savais très bien pourquoi: une lame affutée maniée par un non initié pouvait se révéler aussi dangereuse pour lui que pour ses alliés. Ainsi passèrent ces quelques mois, entre entraînements, et visites de mon Père, de retour de ces voyages. Puis, après avoir maîtrisé quelques katas, je demandai à Takeshi de m'enseigner plus loin.

Ekei – Oncle, pourriez vous m'enseigner autre chose que l'art du Iaido? Je sais combien cet art est important, mais j'aimerais apprendre à me battre! Savoir tenir le sabre, face à l'adversaire, pouvoir répliquer!

Takeshi avait souri. Il savait que je brûlais de commencer l'entraînement sérieux. Il me mena ainsi un matin à la rivière. Le temps était froid, et Takeshi et moi avions revêtu d'épaisses capes, nous isolant partiellement du froid. Arrivés sur une des petites plages de sable, encadrée de saules aux branches plongeantes, Takeshi se retourna avec moi, un bandeau noir à la main.

Takeshi – Nous sommes assez loin du village, désormais. Je n'aimerais pas qu'on te voie en train de t'exercer.

Ekei – Pourquoi donc? Cet art est-il si secret?

J'étais plus que surpris, cette fois ci. Après ma réponse, je crus entendre le forgeron répondre, en murmurant quelque chose qui ressemblait à : « Tu ne crois pas si bien dire. » Je ne tins pas rigueur de cette messe basse, et continuai à écouter la voix de Takeshi, troublée par le bruit de l'eau qui coulait rapidement à nos côtés.

Takeshi – L'objectif d'aujourd'hui est de parvenir à sentir ton adversaire. Non le voir. Le sentir. Tu vas mettre ce bandeau sur tes yeux, et tenter de m'atteindre avec ton bokken. N'hésite pas à frapper, bien sûr. Sans cela, tu ne pourras jamais sortir un katana de son étui. Encore moins ton propre katana.

Qu'avait-il voulu dire? Lorsque l'on adopte son sabre, est il plus animé qu'une simple arme d'entraînement? La question m'avait longtemps taraudée, et, aujourd'hui encore, j'y repense, un sourire aux lèvres. J'avais depuis élaboré un début de réponse, mais ne parvenais toujours pas à parvenir à la plénitude d'une solution complète et sûre... Je n'avais jamais retrouvé le forgeron, et il ne m'avait jamais confié le secret de ce discours qu'il m'avait tenu. La signification, qui pouvait paraître simple à saisir, possédait en fait de nombreuses ramifications, se prolongeant dans l'ombre, sans que je puisse – à l'époque – comprendre sa véritable symbolique. Takeshi était une personne très spéciale. Mais une personne de valeur.

Takeshi – Ah, au fait... Ne tombe pas dans l'eau, elle est glaciale!

Il partit d'un grand rire, ce qui m'encouragea à me lancer à corps perdu dans ce nouvel exercice. Nous le répétâmes inlassablement, tout en continuant à répéter nos katas, des mois durant. Je connus de nombreux allers simples pour la rivière, ce que je méritais. Jusqu'à mes quatorze ans, les années se déroulèrent calmement, entre formation au sabre avec Takeshi et Mère, et lectures enrichissantes grâce à mon père, qui nous rendait visite chaque fois qu'il pouvait abréger ses voyages. Durant cette période, la durée de ses aventures s'était réduite sensiblement, bien qu'il revienne toujours avec une riche cargaison. Parfois, il revenait exténué, blessé, voire malade. Mais, inlassablement, il repartait et revenait.

***


Puis un jour, la caravane revint au village, après un voyage plus long qu'à l'accoutumée. Les tensions s'étaient elles calmées? Lorsque je sortis de la maison, les charrettes étaient alignées sur la place. L'ensemble dégageait, comme d'habitude, une impression de force et d'opulence. Les marchands étaient vêtus des tissus les plus resplendissants du pays, leurs mercenaires armés de lames brillantes et couverts de protections toutes intactes. La plupart des chevaux avaient une robe de couleurs resplendissantes, leurs crinières étaient longues et bien brossées. Quant aux marchandises, elles étaient assemblées sur la place, devant la caravane. Des tonneaux de breuvages multiples, cerclés de fer noir, des caisses entières d'armes, des ballots de tissus chers et précieux, des fruits et des légumes pour un village entier, et, pour mon plus grand plaisir, des rouleaux, à ne plus savoir qu'en faire. Je courus à la rencontre des caravaniers, saluant de loin Terada Soiji. Il avait l'air heureux, et son visage rouge distribuait des sourires dans toutes les directions. Mon père venait tout juste de sortir de sa roulotte, rasé de près. Il portait un nouveau manteau, un beau cuir tanné et brillant.

Ekei – Père!

L'homme se retourna dans ma direction. Lorsqu'il me vit, il sourit, d'un air fatigué.

Sui – Te voilà enfin! J'avais envoyé un de nos caravaniers te chercher, mais, apparemment, tu avais déjà quitté la maison. J'ai ramené beaucoup de traités, tu m'avais dit que tu n'avais plus rien à consulter. Tu as vraiment écumé ma bibliothèque de long en large?

Je souris d'un air coupable. Non, je n'avais pas écumé toute sa bibliothèque. Certains traités me rebutaient encore. Tous ses ouvrages de médecine, par exemple, me faisaient froid dans le dos, et je ne m'y plongeais qu'avec réticence. Surtout lorsque ceux-ci discouraient des pratiques des shinobis des villages cachés. D'autres, de politique, me déplaisaient particulièrement lorsque je n'étais en accord avec les thèses développées, aussi prenais-je mes précautions avec ces volumes. Je vouais un culte à certains philosophes, j'en rejetais d'autres. Quant aux ouvrages écrits par des guerriers, la plupart du temps, je les haïssais. Et la bibliothèque de mon père reflétait à merveille l'ambivalence de mes goûts. Elle traitait de tout.

Ekei – Eh bien... Père, certains de tes rouleaux me rebutent. Je n'aime pas certains poètes, je les trouve futiles, et certains diplomates ne sont apparemment pas nés pour devenir des écrivains! Je me suis endormi sur le dernier rouleau d'un diplomate du Pays du Feu!

Sui – Ekei... Tu as bien grandi, ces dernières années. Te souviens-tu de ce que je t'avais proposé, quand tu n'avais que dix ans? Je pense que le temps est venu. Tu m'accompagneras durant mon prochain voyage!

La nouvelle me prit de court. Je pensais réellement que mon père ne voudrait jamais m'emporter avec lui. Je serais sûrement un fardeau pour lui. Mais apparemment, je m'étais trompé. Ce qui me procura une joie sans bordes. Hurlant ma joie, j'arrachai un deuxième vrai sourire à mon père. Un deuxième. Un sourire presque aussi magique que ce premier, dont je me rappelle encore aujourd'hui. Ces sourires auraient mérité que je les reproduise sur une toile. Mais je ne savais pas peindre, et je ne savais pas encore combien ces sourires allaient se révéler rares. Père programma notre départ: il nous restait une semaine pour se préparer. Mère était ravie que son mari reste, pour une fois, plus de deux jours à la maison. Durant cette semaine, je travaillai dur, aux côtés de Takeshi. Je voulais être prêt, le départ me faisait frissonner de peur et d'excitation.

La veille du départ, mon père défia Takeshi. Il avait apparemment bien confiance en ses capacités. Je n'avais pas le souvenir d'avoir vu mon père se battre. Il faut dire que je n'avais pas côtoyé mon père longuement. Entre ses voyages, il ne revenait que brièvement chez nous. En fait, tout comme ma mère, je ne connaissais rien de tangible sur lui. J'espérais toutefois profiter du voyage pour le connaître un peu mieux. Cette proposition, je la perçois aujourd'hui comme la reconnaissance symbolique de mon état de fils Yasuki. Je regrette tout de même qu'il ait attendu que mes capacités physiques se soient développées pour me proposer de partir à l'aventure à ses côtés.
Père avait donc défié Takeshi. Le combat se déroula près de la rivière, en ce même endroit qui avait servi à Takeshi pour m'enseigner. Le vainqueur serait celui qui parviendrait à pousser l'autre dans la rivière. Au départ, le combat se déroula normalement. Takeshi, bien que plus fort et plus habile, ne jouait pas franc jeu. Mon père me faisait sourire. Il se donnait à corps perdu dans ce combat, alors que l'enjeu était nul, et qu'il savait très bien que Takeshi le ménageait. Mais il avait envie d'épuiser ses forces, de montrer ce dont il était capable. Il se tenait bien, mais ses coups étaient bien trop imprécis pour qu'il aie une chance de l'emporter sur le forgeron. Il se rapprochait de plus en plus dangereusement du bord. Voyant cela, il eut un regain de courage. Takeshi dut s'investir plus dans la lutte. Chacun transpirait, haletait, car le soleil de l'automne dardait des rayons malicieux. Puis ce fut ce qui aurait dû sceller la fin de la rencontre. Mon père, acculé, était à deux doigts de la rivière. Takeshi le regarda, tout sourire :

Takeshi – Abandonne, ou je serais obligé de te jeter à la rivière, Frère! Tu as perdu.

Mon père ne lâcha pas son bokken. Un rictus vint s'imprimer sur son visage, et sa voix fit écho à celle du forgeron.

Sui – Tu crois cela?

Après quoi il disparut instantanément, dans un nuage de brume blanche. Takeshi sentit quelque chose le pousser dans le dos, puis il chuta, la tête la première dans les eaux vives de la rivière d'Hitsume. Me situant sur le côté droit, avec ma mère, je n'avais pas tout suivi. Mais ce dont j'étais sûr, c'était de la disparition de mon père, puis de sa réapparition miraculeuse dans le dos de Takeshi. Il avait été pris par surprise, mais lorsqu'il remonta sur la berge, dégoulinant d'eau glaciale, il éclata de rire, et mon père avec lui, puis ils se serrèrent l'un contre l'autre. Je sais bien aujourd'hui qu'il avait eu recours à une technique de clonage, un art ninja, mais je n'en savais rien à l'époque. Le Ninjutsu et les autres arts pratiqués dans les villages cachés n'étaient pour moi que les élucubrations de vieux sages, dont le but était de faire rêver les enfants. Et qui, en outre, puisaient l'inspiration grâce à un traitement sévère, à base de saké.
Après ce combat épique, nous nous retrouvâmes autour d'une table que Mère avait dressée avec soin. Le dernier repas qui nous réunirait avant un long voyage. Autant dire qu'il fut faste, pour le plus grand bien des deux duellistes. Toutefois, l'ambiance était tendue. Takeshi foudroyait Père du regard, et je sentais bien que cela n'avait rien à voir avec sa défaite. Le forgeron n'était pas un mauvais perdant, preuve en était de sa défaite contre ma mère. J'en appris plus lorsque je prévins l'ensemble de la famille que je regagnais ma chambre. Je restai dissimulé dans l'escalier qui menait au premier étage, afin de capter les discussions. Après quelques banalités échangées, les trois adultes entrèrent bientôt dans le vif du sujet.

Takeshi – Tu es complètement fou, Sui? Tu te rends compte de ce que tu as fait?

Après quoi, j'entendis mon père toussoter, et le bruit d'un liquide couler dans une tasse. J'avais l'impression que mon père essayait de se donner une contenance.

Sui – Écoute. Nous étions à l'abri, dans cette clairière. Personne ne nous a vus! Et toi, Shizuka, tu n'as senti personne dans les alentours, n'est-ce pas? Je prenais mes précautions, Takeshi, je ne suis plus le jeune historien fougueux que tu as connu. Mais je suis toujours ton ami.

Takeshi – Tout de même, tu ne pensais pas aux réactions d'Ekei? Tu tiens vraiment à l'entraîner là dedans? Si je lui ai enseigné la voie du sabre, c'était pour l'empêcher de se prendre d'affection pour cet autre chemin. Et toi, son père, tu lui en as ouvert grand les portes!

Shizuka – Sui. Fais moi au moins le plaisir de reconnaître tes erreurs. Si jamais cette petite démonstration a impressionné notre fils, j'essaierai de lui faire entendre raison. Toi même, tu sais très bien à quel point je peux me montrer persuasive. Mais s'il persiste, ce sera à toi d'agir. Tu devras réparer tes erreurs.

A ce moment précis, j'entendis un violent bruit. Mon père venait d'abattre violemment son poing sur la table en bois, renversant ainsi quelques coupelles, et faisant trembler les lampions que ma mère avait posé sur la surface de bois noir. Les ombres tremblèrent dans la salle, mais mon père ne paraissait pas gêné le moins du monde.

Sui – Suffit! Je suis adulte. Je sais ce que je fais, et ce garçon est aussi mon fils. J'ai conscience que je n'aurais pas dû agir de la sorte, mais c'est fait, désormais. Je vais l'emmener en voyage avec moi, et je lui montrerai aussi bien que toi la voie du sabre, Takeshi. Il chevauchera aux côtés des mercenaires. Et dans quelques années, il m'accompagnera à chaque départ. Ne vous inquiétez pas, j'en ferai une affaire personnelle. Et maintenant, si cela ne vous dérange pas, je vais me coucher.

Suivit à nouveau un bruit de vaisselle, puis un gémissement. Père, dans sa volonté de quitter rapidement la table, l'avait probablement heurtée de ses genoux. Je m'effaçai alors dans l'ombre, le temps que mon père monte se coucher. Il paraissait furieux lorsqu'il me croisa, si furieux que je le craignis, l'espace d'un instant. Mais il passa devant moi sans même me voir. Il faut dire que le rideau du réduit dans lequel je m'étais retranché aidait un peu... Je décidai de rester encore un moment. Mère et Takeshi restèrent un instant silencieux. Je captai encore quelques sons de vaisselle, de liquides, puis ma mère prit la parole. En fait, elle se lamenta plus qu'elle ne parla.

Shizuka – Mais qu'a-t-il fait? Qu'a-t-il fait?

Elle répéta ces quelques mots plusieurs fois. Lorsque j'entendis Takeshi lui murmurer quelques mots de réconfort, je compris qu'il n'y avait plus rien d'intéressant à capter. Je remontai alors dans ma chambre et m'endormis, l'esprit brouillé de nombreuses questions. Qui aurait pu prévoir, moi mis à part, que mon père se tromperait si lourdement?


MessageSujet: Re: Yasuki Ekei   Lun 28 Juin - 20:23

***

Le brouhaha et le capharnaüm des préparations de la caravane marchande envahissaient la place du village. Mais désormais, je prenais part à ce tourbillon de hurlements, de cris, de manœuvres. Mon père était près de moi, mais supervisait en même temps l'agencement et la mise en oeuvre de cet engrenage désormais géant, mais huilé à la perfection. Chaque homme savait à quoi s'atteler, quelle position prendre dans la caravane. Une bonne dizaine d'hommes en armes préparaient leurs équipements, sellaient leurs coursiers, de grands chevaux noirs, blancs, gris, au pelage doux mais à la crinière rude. Mon père leur avait demandé d'amener un coursier supplémentaire, après m'avoir posé quelques questions...

Sui – Takeshi m'a dit qu'il t'avait formé aux premiers mouvements de l'art du sabre... J'aimerais beaucoup que tu chevauches parfois avec les mercenaires. Tu pourrais apprendre beaucoup durant ce voyage!

Je n'osai lui dire que je savais parfaitement comment il était parvenu à savoir que Takeshi tentait de me conserver sur la voie du sabre. Mais il est bien connu que tenter d'endiguer quelque chose est la meilleure voie pour l'encourager à se développer. Aussi avais-je effectué, avant le départ, de nombreuses recherches dans la bibliothèque de mon père, pour voir si j'y trouverais quelque information quant à la technique qu'il avait utilisé durant sa lutte contre le forgeron. Ainsi, les mercenaires avaient pris avec eux un cheval supplémentaire, un grand coursier gris répondant au nom de Taku. Ils m'expliquèrent rapidement comment le seller. Le chef de ces mercenaires, Hakuseki Toshiro, me prit dès le départ du voyage sous son aile. C'était un grand guerrier, à la stature impressionnante, qui n'avait d'égale que sa brutalité au combat. Il luttait à l'aide d'un imposant no-dachi, un sabre à deux mains, qu'il maniait en décrivant de grands arcs de cercle. Il m'avait en effet fait une démonstration de ses talents quelques heures avant le départ. Puis, il s'était penché vers moi.

Toshiro – Si tu as besoin de moi, petit, n'hésite pas à me poser des questions. Si je peux t'aider à parfaire ton instruction, je me sentirai utile. Je n'ai pas envie de me borner ma vie entière à accompagner des caravanes! Tu sais, j'étais maître d'armes, avant que la famille qui m'employait ne m'abandonne!

Ekei – Je suis certain que vous ferez un très bon maître d'armes, monsieur, si vous retrouvez un endroit pour vous fixer!

Il avait souri et m'avait administré une grande accolade, qui était plus semblable à un violent coup de paume qu'à autre chose. Puis il avait rejoint ses hommes, les avait tous passés en revue, et avait enchaîné avec une séance préparatoire. Chacun avait l'air d'exceller dans sa spécialité. Du katana au no-dachi, en passant même par la masse, ces mercenaires étaient plus que polyvalents, et je compris alors pourquoi mon père les avait engagés. Je comprends désormais aussi pourquoi mon père n'a jamais songé à employer des shinobis du village de Kiri. Ce n'était pas une question d'argent. Ni de disponibilité.
La caravane s'ébranla enfin, au bout de nombreuses heures de préparation, puis prit la route, en direction d'Hagi, un port situé sur une île proche, mais à quelques mois de voyage. Nous devrions ainsi emprunter des ponts, des bacs, parfois même des bateaux. Mon père estimait l'aller à environ six semaines. Le port n'était qu'à environ deux ou trois semaines de voyage à cheval, mais traîner derrière nous la caravane prendrait un temps impressionnant.

Lorsque le cortège sortit du village, je me sentis fier. Je chevauchais au milieu des mercenaires, guidés par mon père. L'ensemble hétéroclite nous suivant, bringuebalant le long des routes de graviers, resplendissait. Je portais un katana que Takeshi avait forgé pour moi. Il l'avait appelé Tsuru. La passion de la grue était décidément enracinée au plus profond de son être. J'étais fier d'arborer une telle arme, que j'étais en outre capable de maîtriser de manière respectable. Les mercenaires avaient tout d'abord ri en me voyant, ainsi harnaché du haut de mes quinze ans. Puis ils m'avaient accueilli parmi eux, comme un petit frère sur lequel ils devaient veiller. Ce sentiment, nouveau pour moi, fut une des raisons qui me fit apprécier l'aller. Les longues marches et chevauchées étaient rythmées par quelques escarmouches, toutefois très rares, par des chants et des danses, le soir, autour du feu. Un soir, mon père s'approcha de moi.

Sui – Tu vois, Ekei, comme la route est belle, en automne. Désolé de ne pas avoir été là plus souvent. Mais la route est aussi ma vie. J'ai plusieurs fois proposé à ta mère de venir avec moi en t'emmenant. Mais elle a toujours refusé. Elle avait raison, mais maintenant... Tu es assez grand pour venir avec moi...

Je ressentis un élan de gratitude me saisir. Le réprimant avec difficulté, je souris à mon père, dans la semi pénombre du feu de bois. Durant le voyage, il avait d'ailleurs commencé à écrire le récit de ses aventures, qu'il appellerait « Récits d'un Marchand en Voyage ». Il y consignait toutes ses aventures notables. Je lui avais à de nombreuses reprises demandé d'y plonger ma passion pour la lecture, mais il avait toujours refusé. Il souhaitait terminer la rédaction, avant de le mettre entre mes mains. Ainsi, le mois et demi de voyage passa. Les jours raccourcirent, les feuilles désertaient les arbres, et la température baissait sensiblement. Les chevaux commençaient à fatiguer, mais l'approche du port marchand galvanisait les négociants. Le froid m'avait surpris, mais Hakuseki Toshiro veillait sur moi. Me lançant un matin une cape rembourrée, brodée aux armoiries de sa compagnie de mercenaires, il me dit:

Toshiro – Prends ça, petit! Elle te couvrira du froid, et, comme ça, tu te souviendras de nous. Si je parviens à m'établir après ce voyage, j'enverrai un messager chez toi. Tu me plais!

Les paroles de l'homme m'avaient ravi au plus haut point. Durant le voyage, il m'avait en effet entretenu de ses projets futurs. S'il avait monté une compagnie de mercenariat, c'était pour pouvoir accumuler les fonds nécessaires à l'ouverture de sa propre école de sabre. Tous les individus qui l'accompagnaient étaient ses disciples. Il m'avait proposé de les rejoindre. Peu sûr de mon futur, je lui avais tout d'abord répondu par la négative. Je trouvais ce rêve sympathique, comme une revanche sur un seigneur qui l'exploitait auparavant.
Nous arrivâmes enfin en vue de Hagi. Lorsqu'ils l'aperçurent, les marchands hurlèrent leur joie à l'unisson. Quant à moi, j'observais ce fameux port, dont mon père m'avait tant parlé. Il surplombait la mer, adossé à une montagne, et donnant sur une falaise. Un goulot, en somme, dont le seul accès était défendu par un haut mur d'enceinte en puissantes pierres de taille. Les toits étaient d'un rouge sombre qui tranchait avec le gris des murs, le blanc des premières neiges, et le vert de quelque végétation qui subsistait encore en ce début d'hiver. Notre entrée dans la ville et notre installation dans le Quartier des Marchands se fit rapidement, sans que je m'y intéresse outre mesure. Ce qui me fascinait le plus, c'étaient les étals des marchands, les ateliers des cordonniers et des forgerons, les poissonniers qui exposaient leurs prises. Des charlatans vantaient les mérites de décoctions qu'ils prétendaient détenir directement des mains d'Eisei-nin des villages cachés, tandis que des armuriers racolaient, vantant à tout-va les mérites des armes les plus raffinées, des kunais les mieux affutés aux explosifs les plus puissants. Nous passâmes une semaine complète dans cette ville portuaire, et, quelques jours avant le départ, j'avais déjà vidé ma bourse. Des écharpes de soie blanche, mais épaisse, avaient captivé mon attention...

La veille du départ, mon père me laissa seul dans nos quartiers, sans explication. J'avais passé la soirée à m'entraîner avec Toshiro et ses mercenaires, et j'étais exténué. Aussi le laissais-je partir sans lui poser la moindre question. Toutefois, Soiji, entré dans notre chambre juste après le départ de mon père, me demanda où il était parti. Lorsque je lui répondis qu'il était allé faire un tour, il me répondit:

Soiji – Ah, oui, c'est ce soir que...

Puis il s'était interrompu brutalement, comme s'il en avait trop dit, avant d'évoquer quelques banalités sur notre voyage, puis de prendre congé. Cela avait suffi à éveiller ma curiosité. Enfilant une veste légère, attachant le katana dans mon dos – on ne savait jamais, dans ces villes, et je ne pêchais pas par excès de prudence – je sortis discrètement. La nuit m'avala, comme une géante vorace. Sa présence m'entourait, m'écrasait, mais en même temps me réjouissait. Mon père n'était pas sorti depuis longtemps, et j'avais suivi le début de son trajet par la fenêtre, aussi savais-je à peu près quelle direction il avait dû emprunter. Les lueurs des rares lampions éclairant les rues suffisaient tout juste à se déplacer sans heurter les obstacles. Je parcourus ainsi quelques mètres dans le noir le plus total, avant d'apercevoir une silhouette qui se déplaçait silencieusement, me tournant le dos. Mon père, assurément. Je tentai ainsi de le suivre, discrètement. Mais il n'était – ou ne paraissait – pas spécialement sur ses gardes. Le parfait voyageur perdu dans la nuit, auquel personne ne vouait le moindre intérêt. Alors que je le rattrapais, il tourna, et frappa sur le battant abîmé d'un abri de bois à l'aspect fragile. Une main saisit la petite bourse qu'il tendait. En m'approchant un peu plus, je saisis quelques paroles.

Sui – Voici l'argent. Il y a tout. Vous pouvez recompter.

Puis le bruit de pièces changeant de mains, s'entrechoquant. Un bruit que j'avais appris à connaître par cœur, au bout d'un mois et demi de voyage avec des négociants.

??? - Les rouleaux sont là. Je crois que nous vous avons trouvé quelques techniques interdites... De quoi ravir vos acheteurs spéciaux... Quant aux divers documents que vous nous aviez demandé, vous les trouverez dans le tonnelet derrière vous!

Je n'attendis pas d'en savoir plus. J'avais perçu tous les éléments qui m'intéressaient. Et ainsi, j'avais pu mieux comprendre comment mon père avait si rapidement bâti sa fortune. Le marché noir était plus que fructueux... C'était le meilleur moyen de se constituer des réserves, de quoi tenir. Je comprenais de même l'état de mon père, à une certaine époque. Ses blessures, sa fatigue... Et enfin, je comprenais maintenant sa victoire sur Takeshi.

En une nuit, Père avait brisé le mythe.

Le voyage de retour fut presque identique à celui de l'aller, si ce n'est que j'appelais de tous mes veux l'heure du retour. J'avais besoin de revoir ma mère, et Takeshi. Ils sauraient toutefois très vite que Père avait – partiellement en tout cas – échoué à me maintenir à ses côtés. Les propositions que Toshiro avaient renouvelé m'avaient cette fois bien plus intéressé, bien que je ne sache pas encore vers quels horizons me diriger. J'étais sûrement déçu de mon père. Je m'étais bâti une image resplendissante de lui. Le brillant commerçant, celui qui avait tout fait pour aider au développement de son village. Malgré tout, je ne le reniais pas pour autant. Il restait un homme admirable. Il n'était plus une légende, pour moi, mais restait un fin tacticien. Il avait su tirer parti de ce qui s'offrait à lui, il avait saisi la chance à bras le corps. Mais moi, je ne voulais pas suivre sa voie.

***


J'étais rentré, et avais refusé de faire le voyage suivant à ses côtés. Il devait se douter de quelque chose, car il n'avait pas émis la moindre protestation. Il comptait très probablement sur Takeshi pour rétablir ce que lui n'avait accompli. Mais plus le temps passait, et plus je me documentais. Je ne pris plus les histoires qui couraient à propos des shinobis pour des racontars de vieillards séniles, et m'intéressai de plus en plus près à leur histoire. Mon père n'étant pas là, j'avais eu tout le loisir d'étudier sa bibliothèque de fond en comble. Mère ne pouvait plus m'arrêter dans ma quête de la vérité. Elle savait que je devais savoir. Elle m'avait mis en garde à de nombreuses occasions, mais je poursuivais mon investigation sans relâche. Un jour enfin, je découvris le compartiment secret de la bibliothèque de mon père. Je n'en avisai pas ma mère, et observai. Les rouleaux que contenait ce petit compartiment étaient classés par des fiches, sur lesquelles je reconnaissais l'écriture volontaire de Père. Elles se distribuaient de « Simple » à « Complexe ». Plongeant ma main dans le compartiment, je saisis le premier des rouleaux étiquetés « Simple », puis montai dans ma chambre l'observer en toute quiétude.
Le rouleau avait été scellé par un rond de cire noire, cette même cire que j'avais vu fermer des parchemins de même allure, six ans plus tôt. J'en parcourus quelques lignes. Ce texte était empli de références que je ne saisis pas d'emblée, comme le « chakra », ou encore les différents signes de la main, représentés sur le papier. Il me fallut près d'une semaine d'études pour comprendre le contenu de ce rouleau. Je me référais tour à tour à divers registres, à des livres d'histoires et à des poèmes pour discerner les parts de vérité, les distinguer des parts de légende. Lorsqu'aujourd'hui je repense à toutes ces démarches qu'il me fallut accomplir pour saisir les implications du rouleau, je peux en rire à gorge déployée. Ce n'étaient que des notions de base mais, pour un non initié, le langage des shinobis est hermétique.

Après avoir saisi les grands principes des généralités évoquées dans le rouleau, je commençai à m'intéresser aux applications que je pourrais lui trouver. Après quelques jours de réflexion, je me décidai à tenter l'aventure. Au départ, je m'entrainais à ressentir cette énergie spirituelle dont tout paraissait dépendre, le chakra. Les enseignements de Takeshi m'apportèrent ici une aide inespérée. Quand il m'avait demandé de porter le bandeau, il m'avait appris à ressentir une sorte d'énergie intérieure. Ce fut la même que je retrouvai ici. Après quelques jours d'entraînements éprouvants, je parvins à cerner la chose. Désormais, lorsque je fermais les yeux, je pouvais ressentir ce flux me traverser de part en part.

Ekei – Mais, si ce flux me traverse, il traverse aussi le corps de Takeshi... Et pourquoi pas, celui d'autres êtres vivants?

Plus je m'entrainais, plus je trouvais de nouvelles ramifications à ce rouleau. Il était pour moi comme une mine d'or. Aujourd'hui, je le considère seulement comme une exploitation de charbon. Épuisée, cela va sans dire. Je commençai à prendre des notes sur mes découvertes. Sur ce flux, mais aussi sur mes hypothèses. J'avais appris la démarche scientifique en lisant les philosophes, et je l'appliquais désormais à mes propres trouvailles. Les carnets que je me constituais s'étalaient sur de plus en plus de pages, mais je prenais bien soin de les dissimuler. Je n'avais pas envie que ma mère les découvre.
Un jour, je me sentis prêt à me lancer à l'assaut de la première « technique » que citait cet ouvrage. Ce mot magique, qui avait poussé mon père à pratiquer le trafic. Le « Bunshin » avait donc pour but, si l'on en croyait mon rouleau, de créer une copie conforme de soi-même. Ironie du sort? C'était forcément cette technique que Père avait utilisée pour vaincre le forgeron, qui fut pris par surprise... Je commençai tout d'abord à étudier la théorie, puis suivis les exercices proposés par le manuel. Des exercices de contrôle et d'expulsion de cette fameuse énergie spirituelle, qui devaient préparer à l'accomplissement de la technique. Puis, je tentai l'expérience. J'eus alors l'impression de ne rien faire. Je me sentais stupide, à croiser les mains au beau milieu d'une clairière déserte, tout en criant : « Bunshin! ». Un grand moment de solitude.

Le travail allait être long, avant de parvenir à un résultat viable. Mais si je parvenais à maîtriser cette simple technique...

***


Takeshi continuait son titanesque travail. Le sabre gigantesque était désormais pratiquement fini. La lame sortait tout juste de la fonderie. Son acier était impressionnant. Takeshi n'avait pas utilisé un métal pur, mais avait fait cette lame de multiples minerais. L'alliage qui en résultait rendait une impression merveilleuse: le blanc de l'acier était par instant traversé par des éclairs bleutés ou verdâtres. Cette lame était magnifique, et le reste du pommeau n'avait rien à lui envier. Takeshi avait longuement taillé la garde dans un morceau de bois noir que mon père lui avait ramené de l'un de ses plus longs voyages.

Takeshi – De l'ébène, Ekei. Un bois précieux entre mille. Cette lame sera ma plus belle création, mais sans ton père, je n'aurais jamais pu réunir les ressources nécessaires à son assemblage.

Il avait dit cela comme s'il regrettait d'avoir eu recours à mon père pour l'aider à trouver de quoi réaliser le sabre fabuleux. Mon père, ce marchand si peu scrupuleux, et pourtant si altruiste. Cette garde représentait une grue, qui serait visiblement enroulée autour de la base de la lame lorsque le sabre serait complet. Elle était stylisée mais pourtant pleine de vie, simple et détaillée à la fois. Mais elle n'était rien, si l'on ne la prenait pas avec l'ensemble. Le tout se complétait d'une poignée ornée d'un revêtement digne des rêves les plus fous de tout guerrier. Le tissu était bleu, mais d'un bleu froid, aux reflets d'argent, telles les glaces d'éternels massifs. Des dorures s'entrecroisaient sur sa poignée, tandis que le tout était maintenu par un revêtement noir de jais. Lorsque Takeshi assembla l'arme, ce fut une lutte entre lui et la forge, entre l'acier et les flammes, puis entre la lame et son pommeau. Cet assemblage dura trois jours et trois nuits, tant l'opération était délicate. Lorsqu'il eut fini, il vint frapper à la porte de la maison, le sabre glissé dans son fourreau massif, qu'il tenait à la main. Regardant ma mère d'un air exténué, il lui tendit l'arme.

Takeshi – Shizu, voilà. J'ai... enfin fini. Garde la quelques temps, s'il te plaît.

Ma mère acquiesça, puis le forgeron, à bout de forces, s'effondra. Il n'avait pris que très peu de repos lors de la conception de l'arme. Nous le portâmes dans la chambre libre à l'étage, puis Mère installa l'arme dans sa chambre. Un mystère de plus, ou un simple service?
La réponse n'attendit que quelques mois avant de se faire connaître. On était alors à la fin de l'été. Les jours encore longs étaient encore brillants, et les feuilles des arbres, bien que jaunissantes, étaient encore vivaces. Takeshi, qui s'était remis, m'avait repris en main. Cette fois-çi, nous avions abordé la coupe. Il avait conçu un mannequin de bois, parfait pour l'entraînement. Mes talents pour le sabre se confirmaient. Mais je gardais toujours secrète la maîtrise de cette énergie spirituelle et de la technique que j'avais lu. Il m'avait tout de même fallu trois ou quatre mois pour la maîtriser. Je n'avais personne pour m'enseigner, je n'avais aucune base. Heureusement que depuis, on m'a guidé dans mon apprentissage... Toutefois, Takeshi avait l'air de me soupçonner. Il me regardait parfois d'un air étrange. Pas contrit, ni fâché, loin de là. Il semblait porter sur son visage une étrange mélancolie. Qui le rattrapa en cette fin d'été, dans cette même clairière qui était devenue une sorte de repaire pour nous deux, lorsque nous désirions nous entraîner.

Homme – Eh bien, Takeshi! Comment te sens-tu, depuis le temps?

La voix de l'homme nous avait interrompus dans notre éniemme séance d'entraînement. Je retins ma coupe, tandis que deux individus apparaissaient aux côtés de l'homme qui avait parlé. Une jeune femme aux traits tirés, et un garçon à peine plus vieux que moi, à l'air farouche. Ces individus portaient, chose étrange, tous un bandeau. Le premier l'arborait au front, tandis que les deux autres les portaient à leur propre manière, l'un sur l'avant bras, l'autre accroché à la taille, encadré de pochettes qui semblaient receler divers équipements de morts. J'en devinais le tranchant, et le timide soleil du matin faisait briller les poignées métalliques: leur éclat pur perçait même la brume matinale d'un matin d'été.

Takeshi – Kasuo, voilà longtemps que je t'ai quitté... Mes muscles rouillent, mais mon art est pérenne. Et j'ai fini la mission qui m'a été confiée.

Kasuo – Tu es donc prêt à nous suivre jusqu'à Kiri?

Takeshi – Bien entendu. Nous le savions tous deux, n'est-ce pas? Que ces petites vacances n'étaient que provisoires. Environ... Six ans.

Je ne comprenais qu'à moitié ce qui se jouait. Celui qui m'enseignait le sabre parlementait avec d'étranges individus, qui se disaient arriver de Kiri. Si je me fiais à mes lectures, Kiri était bien le village caché de notre pays. Et si je suivais un raisonnement tout simple... Eh bien, ces individus étaient sûrement des ninjas. Des Shinobis du pays de la Brume. Qui étaient venus, chercher Takeshi, dans ce petit village perdu, cette retraite qu'il avait gagné des années plus tôt, et dans laquelle il avait perfectionné son art, tout en me l'enseignant. Je me tournai vers Takeshi, le regard interrogateur.

Ekei – Alors comme ça, Takeshi, tu vas me quitter? Tu vas me laisser m'entraîner seul?

Takeshi – Ekei... Je suis désolé de devoir t'abandonner ainsi, maintenant. Mais je suis sûr que tu comprends. Il y a des choses auxquelles on ne peut déroger.

Ekei – Bon voyage, mon Oncle. Fais attention à toi.

J'avais répondu par ces seuls mots. Je savais que Takeshi sentirait tout le sens de ces paroles. Je m'inquiétais pour l'avenir du forgeron, certes, mais je savais que tout allait bien se passer. Takeshi me laissa donc seul, ce jour là. Il partit vers une destination que je supposais être le village caché de Kiri, après avoir accompli une mission obscure. Avant de m'abandonner, il passa voir ma mère. Je n'assistai pas aux séparations mais, lorsque le forgeron ressortit de ma demeure, il tenait son œuvre d'art à la main, ce grand sabre, que le nommé Kasuo détaillait avec émerveillement. Sa « mission » avait-elle quelque chose à voir avec cette lame qui serait probablement appelée à un avenir brillant? Je ne pouvais qu'en douter. C'est ainsi que les quatre compagnons prirent la route. Le vent soufflait ce matin, et m'apporta les dernières paroles de Takeshi, qu'il avait murmurées à mon encontre:

Takeshi – N'oublie pas Tsuru. Et si, un jour, tu quittes le sentier, demande Takeshi ou Kasuo. Nous t'ouvrirons nos portes.

Puis ils disparurent dans le lointain. Un par un, rapidement. Leurs silhouettes s'estompaient dans la brume matinale d'Hitsume, et les feuilles jaunissantes des arbres commençaient à chuter, portées par la brise. Son souffle jouait dans mes cheveux, et chassa la larme qui perla alors d'un de mes yeux.

Ekei – Tiens. Il pleut...

Je rejoignis ma mère, dépitée, tout comme moi. Takeshi n'avait même pas pris la peine de ranger son atelier, et les flammes brûlaient encore dans le four. Il n'avait probablement pas eu le choix. Saisissant un de ses épais gants de forgeron, une pince, et un marteau, j'avisai un morceau de fer qu'il avait laissé négligemment sur sou établi, à côté des plans de sa prochaine création, qu'il n'achèverait jamais... De rage, je plongeai la barre d'acier dans les flammes infernales de son four, et frappai, frappai. Je battis le métal comme jamais. Il vira au rouge sang, puis à un blanc de neige impressionnant. Bien que je ne l'aie pas plongé dans l'eau, mes larmes, qui coulaient désormais sans retenue, chutèrent sur cet acier désormais informe, en tirant de la fusion des volutes de fumée, accompagnées d'un bruit sifflant, assourdissant...

***


Comme Mère et Takeshi l'avaient prédis, je chus du chemin. Je trébuchai, heurtai les bordures, et roulai au fin fond des bordures de la route. Je ne pouvais plus remonter. La voie du sabre m'avait rejeté, au moment même où elle m'avait privé de Takeshi. Quel intérêt, de ne plus pouvoir apprendre seul cet art, alors que la bibliothèque interdite de mon père m'ouvrait les portes d'un monde nouveau? J'avais tout d'abord envisagé de rejoindre l'école Hakuseki. Toshiro m'avait envoyé un messager à l'aube de mes dix sept ans. Il avait réussi à rassembler les fonds nécessaires pour s'installer, et, désormais, avait pris sa revanche sur l'aristocratie qu'il critiquait si souvent. Pour lui, ces gens là l'avaient rejeté car, bien qu'un bon maître d'armes, il n'avait pas un passé assez reluisant. Mais il savait très bien, et me l'avait enseigné, que la valeur d'un homme ne se jugeait pas à son passé. De toutes façons, je n'avais d'autre choix que d'être en accord avec lui: si je rejetais ce qu'il me soutenait, je reniais du même geste la figure de mon père. Son école avait donc érigé cette valeur comme pilier central de son enseignement, et attirait des individus de tous horizons, du fils de bonne famille voué aux travaux d'administration à la petite frappe désirant se racheter. Il avait pris sa revanche, mais cela ne pouvait cadrer avec mes désirs propres. Toutefois, je partis un matin lui rendre visite. Il s'était établi à une semaine à cheval d'Hitsume. Autant dire que je mettrais un mois pour rallier l'école. Ma mère avait tout d'abord refusé mon départ. Elle ne voulait pas me laisser aller. Puis, devant mon entêtement et ma résignation, elle n'eut d'autre choix que de me laisser partir.

Shizuka – J'attendais ce moment, Ekei. Je le craignais. Je n'avais pas envie que tu partes ainsi, je ne sais même pas si je te reverrai. Mais va, je préviendrai ton père. Ne m'oublie pas, seulement. N'oublie pas que tu as une famille. Si tu souhaites me retrouver, je serai sur les routes, avec Sui.

Ekei – Mère...Je partirai à ta recherche, quand je me serai trouvé. Je te promets que je...

Shizuka – Arrête de promettre! Tais toi, vis et attends de voir ce qui se passera! Ne commence pas à prédire, tu me décevrais. Pars, maintenant, s'il te plaît.

Son ton avait été tour à tour triste, ardent, implorant. J'avais donc pris la route. Ces adieux m'avaient par trop paru solennels. Peut-être partirais-je un jour à leur rencontre. J'avais pris la cape de voyage aux armoiries de la compagnie de mercenaires de Toshiro, attaché tout en le dissimulant Tsuru à l'intérieur de cette cape, et étais parti sur les routes retrouver le domaine Hakuseki, avec de la nourriture pour un mois, et de l'argent en cas de problèmes. Le voyage fut plus court que prévu, et je n'eus jamais de problème à déplorer. Je me déplaçais discrètement, évitant la plupart du temps les routes trop exposées, empruntant les sentiers de forêt que j'avais découverts grâce aux cartes que mon père gardait précieusement dans son bureau. En trois semaines, j'arrivai à l'école de Toshiro. L'homme, qui avait la mémoire solide, m'accueillit chaleureusement.

Toshiro – Depuis le temps qu'on t'attend, petit! Si tu savais le succès qu'on rencontre, c'est fabuleux! La réputation de la compagnie nous a bien aidés, il faut dire, mais tout de même!

Ekei – Et avec un professeur comme toi... Une masse, une montagne!

Nous éclatâmes de rire de concert, puis il me fit faire le tour du propriétaire. La demeure était constituée d'une cour intérieure, dont les coursives étaient couvertes par un toit aux tuiles de terre noires, de laquelle partaient trois bâtiments de taille moyenne. Le premier contenait un dortoir destiné aux élèves, un réfectoire et des salles d'étude. Le deuxième comportait une forge, et une salle d'armes, tandis que le dernier était réservé aux professeurs. Dont Toshiro, qui me fit de même visiter ses appartements. Les installations étaient certes simples, mais l'ambiance, mêlée de sérieux et de détende, était particulièrement propice à l'apprentissage. Je restai dans le dojo deux semaines complètes, me battant aux côtés des élèves dans la cour, participant parfois aux petits tournois internes organisés par Toshiro, et prêtant main forte lorsqu'on avait besoin de moi, à la forge notamment. Toshiro n'accepta de moi aucun payement lorsque je l'avisai de mon départ. D'après lui, mes aides à la forge suffisaient.

Ekei – Désolé de partir si tôt, Toshiro. Je souhaiterais m'entraîner encore à vos côtés, mais... Je dois partir en exploration. Tu me connais, je suis le digne fils de Sui!

Toshiro partit d'un de ces éclats de rire tonitruants dont il avait le secret, tandis que je grimaçais. Évoquer mon père n'avait pas été si indolore que ce à quoi je m'étais attendu.

Toshiro – Pars donc, gamin, tu es jeune et tu as encore quelques beaux jours devant toi. Jamais, au grand jamais, je n'aurais osé te maintenir reclus avec nous! Moi, je vieillis, mais toi... Profite donc, va!

J'étais ainsi parti sur les routes une fois de plus. Mais cette fois, je n'avais pas de but. Je n'avais aucune envie de rejoindre la caravane. J'errai ainsi pendant quelques mois, entre villes et villages, à travers la campagne, les forêts. J'en profitai pour exercer mon corps à des conditions de vie plus rudes. Je nageais à chaque fois que je le pouvais, l'eau froide la plupart du temps raffermissait mon corps tout comme ma volonté. Mais il subsistait un problème majeur. Cette volonté s'exerçait dans le vide. Je n'avais aucun but, aucune aspiration. Lorsque je rencontrais des problèmes, j'essayais de les surmonter. Quand j'étais capable de me battre, j'exhibais Tsuru, mais, la plupart du temps, je le dissimulais pour ne pas attirer l'attention. Et lorsque j'étais réellement en danger, ce qui n'arriva qu'une ou deux fois au cours de mon errance, je recourus aux ruses que j'avais acquis grâce à mes études. Mais je n'étais qu'un sabre sorti de son fourreau, une lame nue, sans personne pour la manier. Je ne savais dans quelle direction me diriger. L'errance me creusait les joues, mais durcissait mon acier. Je ne savais que faire.

* Où aller, désormais? *

Je n'avais ni envie de devenir marchand, ni mercenaire. Mais la réponse me fut apportée alors que j'approchais de ma dix huitième année. J'avais alors passé quelques temps près d'une grande ville au nom qui m'échappe aujourd'hui, mais j'avais dû prendre mes précautions. Une bande de pillards, arrivant de la mer, lançait des razzias sur les champs des paysans vivant sur les littoraux. Malgré les tentatives des seigneurs locaux pour organiser des battues, les pirates restaient introuvables. Un jour, j'entendis un bruit de combat non loin de l'abri dans lequel je m'étais réfugié pour la nuit. Un bruit puissant retentit soudain, déchirant l'obscurité, comme une avalanche, une trombe d'eau. La mer elle-même était-elle sortie de ses berges, venger les roturiers? L'explication s'avéra moins merveilleuse. Une bande de shinobis se battait à un contre cinq face aux pirates. Mais les pauvres pillards ne faisaient pas le poids. Ils furent exterminés sans pitié, puis les ninjas quittèrent les lieux. Aux flammes des derniers ravages des bandits, l'éclat d'un bandeau métallique traversa l'obscurité, et me remit en mémoire...

***


Ekei – Je cherche le shinobi de Kiri, Kasuo!

J'avais lancé ma phrase après des mois de recherches inespérées. Il faut dire que j'étais entêté. Le village caché de Kiri était, comme son nom l'indiquait, plutôt difficile à trouver. Mais j'avais enfin trouver ce qui pourrait aiguiser ma volonté. J'avais enfin de quoi diriger mon esprit. Pour parvenir à trouver Kiri, j'avais tout d'abord recoupé toutes les informations que je disposais sur ce village caché. Tout comme ma tentative de décryptage du rouleau, je dus saisir différentes sources, de différents horizons. Je parvins bientôt à tirer les informations réelles, puis, après des recherches acharnées, j'avais atteint les portes du village caché du Pays de l'Eau. Après avoir lancé mon appel, j'attendis une réponse des deux shinobis postés à la porte. Je ne reçus aucune réponse, mais l'un d'eux partit discrètement. Sans aucun bruit. J'étais discret, mais sûrement pas autant que cet individu. Je comprenais maintenant pourquoi mes pas m'avaient guidés là. Je savais aussi pourquoi mes parents ne souhaitaient pas me voir rejoindre cet endroit. Ils ne voulaient pas que leur unique fils mette sa vie en danger, pour des intérêts supérieurs. Mais désormais, Père m'avait donné des informations fatales pour mon futur sur la voie du sabre ou celle du marchand. Je n'avais plus d'échappatoires. Mon être s'était intéressé de trop près à ces arts et, désormais, il en redemandait. Sa soif paraissait insatiable. Ma réflexion fut brisée par un bruit de gonds grinçants. La porte s'ouvrait devant moi, lentement. Je parvenais maintenant à distinguer une silhouette de l'autre côté. C'était bien évidemment...

Kasuo – Eh bien! Tu as mis quelques temps avant de nous rejoindre! Je t'attendais avec impatience. Takeshi m'a tant parlé de toi! Il se lamentait et se réjouissait de ta venue à la fois.

Ekei – Mais... Comment étiez vous au courant de mes recherches?

Kasuo rit. Apparemment, j'avais proféré une belle stupidité. Il me regarda d'un air qui voulait sûrement dire : « Cogite un petit peu ». C'était évident. Quelqu'un qui posait des questions aux villageois de différents trous perdus ne pouvait malgré tout pas échapper à la toile d'information d'un village ninja... Je maudis ma négligence et ma naïveté. Le shinobi m'invita d'un mouvement de bras à passer les portes et entrer avec lui, tandis que les deux gardiens retournaient à leurs postes. Kasuo me mena ainsi à travers un dédale de petites ruelles, dans le froid naissant de la fin de journée. La nuit allait bientôt tomber, et je venais d'arriver au village caché.

Kasuo – Tu sais, ton oncle a longtemps officié comme forgeron parmi nous. Il était l'un des meilleurs. Nous avions un jour envoyé des shinobis à la recherche de talents cachés dans la ferronnerie. Les équipements d'un ninja sont délicats à créer, aussi le village souhaitait il avoir de bons artisans à sa disposition. C'est ainsi que nous trouvâmes ton oncle. Tout comme ta mère, que j'eus l'occasion d'entrevoir, il se battait bien. Mais sa passion allait surtout à la création. Depuis qu'il était jeune, il se penchait sur l'élaboration des armes. Mais toi, tu es d'une autre trempe. Tu es fait d'une autre sorte d'acier.

Il sourit dans la pénombre naissante. Je ne savais pas encore pourquoi, mais je sentais qu'il avait raison. Nous continuâmes à marcher, à traverser quelques ruelles. Puis, enfin, nous arrivâmes face à un grand bâtiment, d'allure impressionnante. Sur son fronton était inscrit « Académie ». Je tournai mon regard interloqué en direction de Kasuo.

Kasuo – Je t'avais dit que nous t'attendions. Takeshi savait très bien que tu céderais à tes tentations. Que ton avidité de savoir l'emporterait sur les connaissances qu'il t'avait inculquées. Aussi, il m'a demandé de te préparer une place à l'académie, lorsque tu viendrais à nous. J'ai dû faire des pieds et des mains pour obtenir ce droit, et, sans l'aide de Takeshi...

Ekei – Et, où est-il, justement?

Kasuo – Takeshi est reparti pour une nouvelle mission. Comme tu l'as vu, il est un bon forgeron. Son rôle est non seulement de renouveler notre arsenal, mais aussi de repérer certains talents cachés. Il pensait d'abord pouvoir faire de toi un forgeron, mais il s'était aperçu que l'influence de ta mère était trop grande... Enfin. Il est temps, désormais. Montre toi digne des efforts faits pour t'offrir cette place!

Il appuya les mains sur les battants de l'entrée, puis me mena dans un petit bureau, éclairé faiblement par deux lampes à la lueur chaleureuse. La pièce était vide, mais l'atmosphère oppressante. Je savais ce qu'on allait me demander, ce qui serait le prix à payer pour réaliser un rêve. Enfin, un espoir plutôt. Sur la table au centre de la pièce reposait un formulaire, pratiquement complet. Il ne manquait qu'une signature au bas du papier. Un petit signe, qui dirait tout et rien. M'approchant d'un air révérencieux, j'apposai un des symboles qui m'avaient été enseignés, des années plus tôt. Des années irrévocablement révoquées.

Fin

MessageSujet: Re: Yasuki Ekei   Ven 2 Juil - 21:49

Présentation intéressante et peu coutumière.

J'ai beaucoup aimé la recherche du village, qui n'est que trop rarement décrite. N'oublie pas de retirer de tes prochains salaires, le payement du sabre.

Un texte en conclusion fort sympathique.

Ekei : + 30 XP

MessageSujet: Re: Yasuki Ekei   Sam 3 Juil - 15:13

Merci bien pour cette réponse!

J'avais en effet omis ce petit détail, que je mettrai à jour dès que possible! Toutefois, je pense que cette arme ne sera qu'un ornement, purement RP.

Bref, c'est parti Very Happy

Edit: A propos de la technique "Bunshin", pourrais-je la valider après apprentissage de Henge, étant donné que le Bunshin a un rôle dans le BG de mon personnage?
Je pensais ainsi la stipuler dans ma Fiche Ninja, accompagnée d'un petit "RP - A valider".
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MessageSujet: Re: Yasuki Ekei   

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