Partagez | 
 

 La belle dame sans merci

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 

MessageSujet: La belle dame sans merci   Dim 18 Juil - 20:33

Seishi Bonyaku n’était pas un homme méchant. Il cédait parfois à une certaine cruauté facile, mais il était rare qu’il y prenne un franc plaisir. Bien sûr, il devait avant tout montrer qu’il avait des couilles et, si possible, que les siennes étaient plus grosses que celles de n’importe qui. Cela l’obligeait à serrer la vis de temps à autre, voire à se montrer furieusement immonde. Il ne le regrettait pas le moins du monde, chacun s’occupait de sa petite affaire. Il se disait qu’en vieillissant, il avait acquis une sagesse confortable qui lui permettait de tempérer ses sentiments d’adolescent et de jeune homme, sa rage sauvage qu’il n’avait jamais tout à fait domptée. A sa grande satisfaction, personne au monde ne l’avait jamais domptée. Il y avait bien de jolies connes pour croire encore qu’il leur suffisait d’écarter les jambes pour adoucir son cœur, mais elles en revenaient vite.

Cela aussi, du reste, était une grande satisfaction.

Quand Seishi se regardait dans une grande glace, il ne pouvait s’empêcher de se redresser comme sous le coup d’un aimable compliment du stratège le plus exigeant. Sa propre allure l’excitait terriblement sans qu’il ne puisse clairement établir pourquoi, mais les raisons des choses ne l’avaient jamais intéressé. Quand il n’était qu’exécutant, on lui donnait sa tâche et il s’en acquittait sans frémir et sans poser de questions. C’était une grande qualité dans le milieu, de toute façon, personne ne lui aurait répondu. Le meilleur moyen de perdre de l’argent, voire de se faire zigouiller dans une ruelle, c’était encore de l’ouvrir un peu trop avec des pourquoi et des comment de bonne femme. Tue machin. Il habite où ? Point. Il n’avait pas besoin d’en savoir plus, si la cible était trop grosse pour lui, on ne la lui aurait pas donnée. Et les qualités de la cible en question (âge, sexe, passé), Seishi avait tendance à s’en balancer comme de son premier pelotage. A la limite, si c’était une jolie femme, il pouvait s’amuser un peu, et si c’était un enfant, il devait faire attention à ce qu’il ne s’échappe pas en se faufilant partout comme un petit rat, mais sinon, il restait très pragmatique en toute chose.

Cela ne faisait pas de lui un homme méchant, du moins ne le ressentait-il pas comme ça. Il avait rencontré des hommes méchants, vraiment méchants, avec dans les yeux cette petite lueur malsaine et ce relent cruel. Il en avait fréquenté beaucoup, certains étaient de vrais barjots, des malades qui vivaient pour et par la cruauté. Seishi ne le tolérait pas pour lui-même. Donner une rouste épique à quelqu’un de temps à autre, violer une jolie fille, torturer quelqu’un pour obtenir des informations... d’accord, cela faisait partie du travail. Cela reste dans les limites correctes. Mais Seishi avait assisté, sans y faire grand-chose sauf quand cela leur faisait perdre trop de temps, à des scènes de cruauté gratuites d’une violence inouïe qui l’avaient choqué plus qu’il ne l’admettrait jamais. Il y en avait une en particulier dont il rêvait souvent. Après tous ces cauchemars successifs, son souvenir s’était altéré. Cela commençait toujours avec cette incertitude de ce qu’il faisait ici. Ici, c’était un petit champ de terre meuble, avec quelques parterres d’herbe ras. Il y avait des trous dans le sol et Seishi portait une bêche sur l’épaule. Puis la terre se teintait de rouge, un liquide rouge sombre presque noir que la terre n’aspirait pas, au contraire, elle semblait le vomir avec dégoût. Il y avait l’odeur de sang alors, et aussitôt après, ou un peu avant cela dépendait, des organes, des entrailles et des membres amputés sortaient de la terre jusqu’à ce que Seishi se retrouve environné d’une immonde boue humaine. Alors il revoyait ce petit garçon et une grande ombre d’homme qui tenait dans sa main puissante un animal (tortue?) qu’il écrasait patiemment entre ses doigts.

Seishi croyait se souvenir qu’ils avaient tué le garçon aussitôt après, mais dans son rêve il survivait toujours. Je vous tuerai, je vous tuerai, je vous tuerai. Il disait cela sans s’arrêter jamais, jusqu’à ce que Seishi se réveille, trempé de sueur, terrorisé par cette voix enfantine aux inflexions de métal et à la haine grisante. Il se disait toujours qu’il allait mourir alors, sa poitrine se comprimait, il n’arrivait plus à respirer, il suffoquait sur son putain de lit sans pouvoir rien y faire. Et cette envie de vomir, qui se concrétisait parfois...

Il détestait ce rêve, mais ce rêve l’adorait.

Alors Seishi pouvait dire sans se tromper que non, il n’était pas méchant, et que oui, certaines personnes l’étaient. Des personnes que lui-même n’aimait pas, qui ne cherchaient pas l’amour d’autrui mais travaillaient à sa destruction, physique, morale ou sous n’importe quelle forme qui leur sied. Seishi regrettait de ne pas avoir tué le connard à la tortue. Il aurait dû lui régler son compte, pour être en paix avec ce putain de rêve. Mais cela ne servait à rien de s’apitoyer.

Seishi - Nono. Ramène-toi.

Un homme râblé et basané se présenta aussitôt à lui, une main sur la ceinture, raide comme une bite. Seishi sourit. Elle était pas mal celle-là. Il devait la ressortir.

Seishi - Est-ce que le petit con d’Uke a parlé ?

Nono - Non, seigneur. Je crois qu’on est tombé sur un imbécile, seigneur.

Seishi - Il est encore bien vivant ?

Nono haussa les épaules.

Nono - Moyennement vivant seigneur. Il a perdu pas mal de sa personnalité seigneur.

Seishi éclata de rire. Il savait que c’était ce que Nono attendait, et il ne fallait jamais décevoir son second dans pareil cas, c’était la porte ouverte à se retrouver avec un poignard entre les côtes. Ses hommes avaient besoin de savoir que l’appétit de Seishi pour le sang n’était pas prêt de s’éteindre.

Seishi - Bien, essayez de ne pas me le claquer.

Nono - On va essayer seigneur.

Nono disparut aussitôt. Seishi et lui se connaissaient depuis longtemps, au moins douze ans. Ils s’étaient rencontrés autour d’une petite mission pour le compte de Nagata Hideyoshi, un putain de bon payeur. Nagata les avait recontacté à plusieurs reprises avant de leur proposer un contrat durable. Ils étaient devenu des sortes de mercenaires pour son compte, puis Nono avait décidé de s’établir à son compte sur Tohoku. Sitôt sa liberté récupérée, Seishi pensa à lui pour mettre au point une petite affaire... et cela avait bien fonctionné. Nono avait la tête sur les épaules, ce n’était pas un connard qui ne pensait qu’à baiser ou tuer, il avait des principes et des idées bien en place. C’était tout ce que Seishi demandait, quelqu’un qui ne soit pas trop excité d’une façon ou d’une autre et sur lequel on pouvait raisonnablement compter. Seishi ne lui aurait certainement pas confié les clefs de son coffre ou de son cœur, mais il ne lui aurait pas interdit de les mater.

L’homme poussa un soupir de contentement et rejeta la tête en arrière, les yeux fermés. Il redoutait de s’endormir. Depuis quelques temps, il avait la sensation qu’il dormait pour la dernière fois. C’était l’odeur du vent et de la nuit, quelque chose qui lui murmurait qu’il allait crever pour expier ses crimes et que cela ne serait que justice. Pas étonnant qu’il fasse de mauvais rêves avec ça comme berceuse. Seishi avait hésité à demander à Nono de s’établir à côté de lui, même si l’homme aurait conservé un silence tout à fait professionnel sur cette garde rapprochée, mais il ne voulait pas que cela s’ébruite (et cela s’ébruiterait fatalement). Cela mettrait sa position en danger, ainsi que celle de Nono. Les deux symboles de l’autorité qui se cassaient la tronche, ce n’était pas très engageant. Alors Seishi prenait sur lui et verrouillait ses appartements avec précaution. Il s’agissait de ne pas claquer avant qu’il n’ait pu engager la totalité de ses ambitions (bien modestes par ailleurs).

L’après-midi s’étirait, le ciel était très bleu. Seishi ne l’aimait pas quand il ne voyait pas un seul nuage, cela lui faisait penser à une mer à l’envers et le mettait mal à l’aise. Il n’aimait pas beaucoup l’eau, ce qui n’était pas évident à gérer quand on vivait sur une île, entouré par d’autres îles. Ce n’était pas au point de se tenir le ventre tout le trajet en dégobillant sur les chiottes, mais il était nerveux. D’ailleurs, Seishi se disait que quelqu’un qui n’aimait pas la mer et qui faisait des cauchemars ne pouvait pas être méchant. Les choses n’étaient pas noires, blanches ou jaunes, elles avaient des couleurs partout. Sans doute Seishi avait-t-il beaucoup de tâches sombres sur sa vie, des choses pas forcément très reluisantes, et il ne se faisait pas d’illusions : il en aurait bien d’autres, c’était obligé. Mais il y avait des couches en lui, comme un gros oignon. Seishi acquiesça, oui, un bon gros oignon (et c’est bon les oignons, il n’y a pas de méchant oignon). Cela fait juste un peu pleurer quand on le presse, mais ce n’est que de la défense, pour la survie, c’est de bonne guerre. Il essayait autant que possible de ne pas céder à la violence gratuite, contrairement à ce qu’il avait fait pendant ses jeunes années, et c’était pour lui une preuve suffisante.

Si Seishi se posait autant de question sur la méchanceté des hommes, et d’un homme en particulier, c’était à cause d’un petit incident survenu à sa table. L’une de ses maîtresses, alors qu’ils mangeaient tranquillement, s’était jetée sur lui avec une soudaineté qui l’avait fait s’étouffer avec un morceau de poulet. Il avait été légèrement touché au thorax par une petite lame perfide, avant que Nono ne jette la femme à terre et la massacre au sol. Seishi, après avoir récupéré son souffle et recraché l'os coincé, lui demanda d’arrêter. Il se leva, on lui touchait le ventre pour voir la gravité de ses blessures, mais il tonna pour qu’on le laisse en paix. Il s’approcha de la femme, le visage tuméfié et ensanglanté mais l’œil ouvert pétillant de haine. Elle essaya de lui cracher dessus, mais la salive rougeâtre coula mollement le long de son menton, à la façon d’une chenille paresseuse. Seishi la saisit à la gorge et lui demanda de s’expliquer. La femme le traita de plein de noms, elle bégayait de haine, c’était un spectacle terrifiant. Elle lui disait qu’il ne se souvenait pas d’elle, qu’il avait tué ses enfants sous les yeux de son mari, qu’ils avaient massacré son mari et qu’elle avait retrouvé des bouts de lui partout dans le salon, qu’elle le haïssait, qu’elle crachait sur lui et ses ancêtres, qu’elle le maudissait, qu’elle lui souhaitait de crever, elle bégayait tellement que la moitié des mots se bousculaient impitoyablement, dans une épaisse bouillie verbale qu’elle vomissait sans faiblir, malgré son état. Elle lui dit qu’il était un homme méchant.

Seishi ne sut pas comment réagir. Il se leva, regarda ses hommes, ses maîtresses et ses serviteurs, et tout le monde attendait qu’il explose et qu’il tue cette conne. Mais il ne savait pas quoi faire. S’il la tuait, cela le rendait-il méchant ? Pas plus que s’il tuait la première venue. Au-delà de cette considération immédiate, Seishi fut pris d’une franche panique sur sa sécurité. Il avait baisé cette femme, il l’avait senti jouir sous lui, et pourtant, il ne se serait jamais douté le moins du monde qu’elle puisse nourrir une haine aussi explosive à son égard. C’était disproportionné. Il n’était pas tolérable que l’une de ses amantes puisse le haïr. Il écrasa son pied sur sa trachée et appuya dessus lentement, irrémédiablement, avec une patience de loup. Les yeux de la femme étaient grands ouverts, injectés de sang à mesure que son visage devenait d’un cramoisi plus vif encore que le sang qui l’éclaboussait. Il se teinta de violet, et Seishi devait résister aux violents soubresauts qui agitaient tout le corps de la traîtresse, puis elle finit par s’immobiliser partiellement, et tout à fait.

Un silence de mort régnait. Seishi se tourna vers ses autres maîtresses, qui le regardaient horrifiées. L’homme était terrifié en les observant, mais sa terreur, même s’il ne pouvait l’imaginer, n’était rien comparée à ce que ressentaient les femmes. Les deux terreurs semblaient se nourrir l’une de l’autre, à la façon de deux bulles qui se rencontreraient pour en former une plus grosse et infiniment plus fragile. Elles étaient rigidifiées par la peur à mesure qu’il s’approchait d’elle. Les pensées de Seishi s’étaient engourdies, mais il parvenait encore à se dire qu’il avait réussi à être trompé par l’une de ses femmes, quelqu’un qu’il avait eu dans son lit et quand bien même ne se souvenait-il pas de son nom, il se souvenait de son visage.

Si je fais tuer ses femmes, est-ce que cela fait de moi quelqu’un de méchant ?

Seishi - Exécutez-moi ces putains.

Les soldats arrivèrent derrière elles, implacables comme la justice. Ils les tirèrent sans ménagement de leurs sièges et les jetèrent à terre, ignorant le concert de suppliques, de pleurs, de cris de terreur animale. Seishi fit un signe à Nono, qui comprit aussitôt. Il sortit sa large épée, s’avança parmi ses hommes, son regard de prédateur posé sur les femmes qui rampaient comme de petits insectes effrayés. Il en embrocha une dans le gras du bras, elle poussa un hurlement à faire péter du verre.

Nono - Est-ce que vous étiez au courant ? Vous étiez au courant hein, garces, aboya-t-il.

Elles jurèrent que non, deux d’entre elles pleuraient à chaudes larmes, la plus jeune tremblait des pieds à la tête. Seishi les dévisageait comme s’il ne les avait jamais vues.

Nono - Je vais vous buter, une par une, vous allez chialer, je peux vous dire que vous allez chialer.

On s’agrippait à ses bottes et on chialait déjà. Seishi se redressa, un peu rassuré. Elles étaient authentiquement terrifiées. La femme qu’il venait de tuer n’aurait pas été capable de faire ce genre de scène. Il y aurait eu un signe. Maintenant qu’il y faisait attention, il aurait vu un signe. C’était son indifférence pour ses putains qui avait causé le danger. Non, elles ne mentaient pas. Elles avaient peur pour leur petite vie. Ils pouvaient les tuer, c’est vrai. Cela aurait envoyé un message fort, et ce n’était pas les femmes qui manquaient.

Mais est-ce que cela l’aurait rendu méchant ?

Nono l’interrogeait du regard. Seishi lui fit un signe, son second retira sa lame et l’essuya sur sa tunique.

Nono - Occupez vous de la femme, ordonna-t-il à un serviteur liquide.

Plus personne ne reparla de l’incident, mais Seishi s’en rappelait chaque jour, dès le matin. Est-ce que je suis méchant ? Non, j’ai épargné les femmes. J’aurais pu les tuer. Est-ce que la méchanceté, c’est abuser de son pouvoir ? Est-ce que cela nous rend méchant ? Il n’arrivait pas à saisir pourquoi il était troublé des paroles d’une femme brisée, pourquoi ce mot en particulier l’avait touché plus que le reste. Peut-être parce qu’il s’était fait la réflexion lui-même ? Il ne se souvenait pas.

Seishi secoua la tête. Il ne faisait rien de bon à se remémorer ces histoires imbéciles. Il se leva et sortit, se plantant à l’entrée de sa tente pour contempler son campement avancé. Ses hommes s’activaient partout autour, avec la précision et la fierté des soldats dignes de ce nom. Près de trois cent lames, et d’autres à venir encore, qui se rassemblaient lentement mais sûrement pour ne pas trop attirer l’attention. Il sourit d’un plaisir difficile à étouffer.

Seishi Bonyaku, Seigneur de Guerre de Tohoku.

Premier Seigneur de Guerre de l’histoire depuis la promulgation de la loi d’Uke. L’homme qui raviverait l’âme guerrière de l’île, une âme qui ne l’avait jamais quittée. Il était temps que les choses changent. Nagata le lui avait dit. Il était temps que les pièces se mettent en mouvement, et dans le bon sens. Ils feraient de grandes choses.

De grandes et terribles choses.

MessageSujet: Re: La belle dame sans merci   Ven 23 Juil - 21:02

L’homme d’Uke avait encore assez de forces pour trembler de tout son corps. Il claquait des dents nerveusement sans pouvoir s’arrêter et il essayait de déterminer combien de temps il avait à vivre. Sans doute trop pour ce qu’il pouvait faire. Tout cela n’avait été qu’une suite de circonstances malheureuses, qui avaient débouchées sur une situation friable et mortelle d’où on ne pouvait voir nulle issue. Le daimyo avait demandé à l’un de ses conseillers de se rendre sur Tohoku pour s’informer de la situation auprès de Kintaro Rishiri, le gouverneur. Oh, il y avait les rumeurs... des rumeurs qui disaient que Tohoku, la querelleuse Tohoku, menaçait de recouvrir une partie de sa terrible force militaire, une force qui avait fait chanceler le pays de l’eau tout entier au moment de la vaste guerre des îles. Tohoku faisait peur, aux autres et à elle-même. Si elle retrouvait même une partie de son âme de guerrière, c’était le début d’une nouvelle guerre des îles, avec ou sans kiri.

Kiri avait réussi à intervenir lors de la première guerre. Ils avaient mis un terme aux ambitions de Tohoku dans le sang et la haine et si le sang avait séché, la haine restait vivace dans le cœur des hommes. Mais ce n’était jusqu’à alors que des rumeurs, on parlait de seigneurs de guerres qui regroupaient leurs hommes mais, par courrier, Kintaro assurait qu’il n’en était rien. Mais le daimyo était terrifié à cette seule idée, aussi demanda-t-il à l’un de ses proches conseillers de s’y rendre avec une petite délégation discrète. Malheureusement, ou heureusement pour lui, ce conseiller attendait que sa femme accouche (c’était imminent). Le daimyo changea ses plans... et c’était lui, Arihito, qui avait été envoyé. Il n’avait pas de femmes et pas d’enfants, alors à quoi bon lui donner une délégation officielle à lui aussi ?

Arihito se condamna au calme. Il ne devait pas dire du mal du daimyo. Il avait fait beaucoup pour lui, il l’avait pris à ses côtés alors qu’il n’avait pas d’éducation. Cela valait tous les sacrifices du monde car la vie qu’Arihito avait eue jusqu’alors était sans commune mesure avec ses rêves les plus fous. Il travaillait dur. Il pouvait bien mourir pour le daimyo, ce n’était qu’un retour aux choses. Parce qu’il ne se faisait pas d’illusions, il allait mourir aussi sûrement qu’il était né. Il ne pouvait pas se permettre de trahir le daimyo, on pouvait bien lui casser les doigts ou lui arracher ce qu’il y avait à arracher, il ne parlerait pas.

***

Nono - Seigneur, qu’est-ce qu’on fait du prisonnier ?

Seishi - Il ne nous aide pas beaucoup. Mais on sait déjà le principal.

Ils étaient dans les appartements de Seishi. C’était autre chose que sa tente au camp, qui était déjà fort spacieuse à bien y réfléchir. Mais Seishi ne cédait pas au luxe trop facile, il se contentait de peu (des murs bien blancs, des tables de bois plus chères qu’il ne l’aurait jamais imaginé, quelques objets inutiles pour la décoration, quelques armes d’apparat, des plantes vertes). Nono le regardait avec sérieux, la mâchoire serrée.

Nono - Quel principal seigneur ?

Seishi - Qu’Uke commence à douter. Il va falloir agir vite.

Nono grimaça un sourire.

Nono - Je tue le prisonnier ?

Seishi - Oui, oui, réglons cela rapidement. Je vais contacter Nagata. Il saura quoi faire.

Nono salua et prit congé aussitôt, déjà concentré sur sa tâche. Seishi alla jusqu’à sa large fenêtre et s’appuya sur le petit balcon en bois blanc. Nagata saura quoi faire, oui. Peut-être était-il l’heure de se mettre en marche ? Il ne savait pas. Il ne savait pas. Mais Nagata lui avait demandé de l'avertir de la moindre nouvelle qu'il pouvait entendre. Si Uke se réveillait, avec ces chiens de kiri, il n'était plus l'heure de tergiverser. Il faudra frapper fort, du dos du poing, pour écraser la fourmilière avant qu'elle n'éclate. Ses hommes pouvaient s'occuper aisément de la prise des centres de Tohoku, l'île s'était amollie sous la houlette de Kintaro, il n'y avait pas de guerrier digne de ce nom sous ses ordres. Ils mettaient trop d'espoir en kiri, trop d'espoirs dans un village de mercenaires sans foi ni loi, de fils de pute sans idéologie, des chiens qui obéissaient à un maître qu'ils n'avaient jamais vu. Seishi avait vu Kintaro, il savait que c'était un homme faible, qui n'avait jamais senti la vie d'un homme à la pointe de son arme. Comment commander des hommes si on n'a jamais connu intimement l'essence de leur vie (et de la fin de cette vie) ?

Moins de dix minutes plus tard, Nono revint à ses appartements. Il avait un air gêné qui avait quelque chose d’obscène sur son visage brûlé par le soleil et les batailles.

Nono - Seigneur, le prisonnier est mort.

Seishi - Et ? C’est ce qu’on attendait de lui non ?

Il grimaça.

Nono - Oui... mais il s’est coupé la langue avec les dents.

Seishi - On s’en fout. Il est mort, voilà.

Nono - Les gardes disent que c’est un mauvais présage.

Seishi le regarda un long moment sans comprendre. Puis il se souvint.

Il y a longtemps, Tohoku était un véritable joyau militaire. C’était l’île la plus puissante, une île qui avait versé son sang pour protéger les gros tas d’Uke, une île qui était un peu morte chaque année qui passait. C’était elle, le mur du pays de l’eau, c’était elle, Tohoku la querelleuse, elle qui brisait les invasions, elle qui mordait méchamment les méchants. Tohoku était irremplaçable, au moins dans le cœur de ses habitants. On disait que Takegi Namae était un perfide, un politicien, qu’il manipulait le daimyo Gotan pour assurer la survie de son armée. Des mensonges, des mensonges de petites fiottes protégées toute leur foutue vie par ce même homme ! Des mensonges ! Takegi se battait pour eux, et ils osaient lui cracher dessus, mais il continuait à se battre. On avait inventé toutes ces histoires de manipulations, de machinations absconses. Mage, la petite Mage, osait critiquer l’île à qui elle devait tout ! Un affront, une honte ! Si Seishi avait été présent, il aurait supplié pour qu'on le laisse mener une expédition ravageuse sur ces terres scélérates.

Mais ce n’était rien. Ce n’était rien en comparaison. Il y eut kiri. Kiri, le petit village ninja qui gagnait en importance et en force chaque année. Kiri, qui était amené à remplacé Tohoku. Ishida, le cousin d’un Takegi lâchement assassiné, se montrait intraitable, hors de question que ces fils de chien démantèlent quoi que ce soit ! Des arrivistes, rien de plus ! Les seigneurs de guerre ne mettraient pas genou à terre, ça, non, jamais ! Alors ils étaient venus pendant la nuit. Kiri s’était infiltré dans une place-forte imprenable. Ils avaient assassiné tout le monde. Ishida fut condamné à l’exil, parce qu’il faisait partie des rares survivants, mais ce qui acheva de traumatiser les autres forces armées de l’île (parce que même si le fort principal était tombé, Tohoku avait toujours au moins deux mille hommes à disposition), ce fut la découverte de sa sœur. Elle baignait dans une mare de sang noirâtre, mais elle était toujours aussi pure qu’elle avait toujours été, de ce blanc immaculé qui faisait mal aux yeux. On ne trouvait nulle blessure sur elle, et les hommes commencèrent à dire que l’âme de Tohoku était morte. La vérité, c’était que la fille (Sana), s’était tranchée la langue avec les dents, dans un dernier acte de désespoir ou de courage, Tohoku l’insoumise, mais Tohoku la brisée.

Alors revoir ça, ici, avec toutes leurs ambitions, ce n’était définitivement pas un signe à mettre sous les yeux des hommes crédules.

Seishi - Ah... qui sait ?

Nono - Les trois gardes de la prison. Ils vont parler.

Seishi - Il suffit de...

Si je les tue, si je les tue je serai un méchant homme. Je serai un méchant homme si je les tue, hein ? Seishi se passa une main moite sur ses grosses lèvres.

Seishi - Bon. Est-ce qu’ils ont découvert le corps ?

Nono - Non seigneur, c’est moi qui l’ai découvert. Sinon, ces fils de pute vous aurez prévenu eux-mêmes, j’imagine.

Seishi - Bien, parfait, bien. Tu vas dire que tu lui as arraché la langue. A mains nues. Pour venger la mémoire de Sana. Ok ? C’est parfait. Cela va gonfler leur motivation. Ils vont se dire qu’on ne reculera devant rien. C’est parfait.

Nono - Bien seigneur. J’y retourne immédiatement avant qu’ils ne soient relevés.

Nono disparut, laissant Seishi seul avec ses plantes vertes et rouges.

*****

Le daimyo parcourait un dossier épais, peu inspiré et ennuyeux. Ce n’était pas comme s’il était tenu de le faire, il trouverait toujours quelqu’un à qui abandonner les tâches les plus redondantes. Mais il était important, dans son esprit, de ne pas oublier ce que cela fait, l’ennui du travail, la peine. Il n’y avait rien de plus précieux pour un vieux monsieur. La plupart des hommes politiques l’oubliaient, à force de ne plus rien faire par eux-mêmes que le paraître. C’était important qu’il ne l’oublie pas, lui.

Mais quelque chose perturbait son esprit et le ralentissait.

Cela faisait maintenant cinq jours qu’il aurait dû recevoir le rapport d’Arihito Moga. Il l’avait envoyé à Tohoku parce que c’était un homme sûr, travailleur, comme il l’avait été. Il était plus intelligent qu’il ne le pensait lui-même, d’une intelligence vive et réelle, qui ne s’arrêtait jamais pour se reposer. Il ne le savait pas encore, mais il deviendrait un politicien redoutable s’il persévérait. Il n’y a rien qui démonte ce type de caractère, rien ni personne, parce qu’ils ont l’habitude de briser des vagues sur leur épaule. Il était également tout à fait ponctuel et si un délai de deux jours pouvait être un tant soit peu crédible, cinq jours lui paraissaient beaucoup trop long.

Il redressa la tête et sortit de son bureau, d’un pas lent et prudent. Il préférait travailler seul. Sans conseiller, même silencieux, qui menaçait la tranquillité parfaite de son esprit. Les politiciens oublient également la solitude. Cela non plus n’était pas correct.

Daimyo - Fuki, ma petite, va me chercher Daigen.

Fuki - Tout de suite, daimyo sama.

La jeune fille s’en retourna à petits pas rapides. Le daimyo resta dans le vaste vestibule, qu’un vent de printemps venait rafraîchir. Il s’approcha de la fenêtre grande ouverte et observa les étoiles qui brillaient faiblement dans le ciel, sans que la cime des arbres ne les effleure seulement. Daigen apparut à ses côtés, le visage fermé et les bras derrière le dos, les yeux fixés sur l’éclat de l’eau en contrebas. Fuki, le daimyo le savait, reprenait sa position contre sa porte, la main posée sur sa petite lame, il en était certain aussi sûrement que s’il la voyait.

Daimyo - Je m’inquiète pour Arihito, Daigen.

Daigen - Moi aussi. Nous pouvons envisager de mander une mission secrète auprès de kiri.

Daimyo - A ce point là ?

Daigen demeura silencieux un moment. Ses traits rudes ne se détendirent pas d’un millimètre. Ils auraient cependant pu aussi bien parler de la pêche sur les côtes est, Daigen serait resté pareil à lui-même. Rigide, intransigeant. Des qualités rares.

Daigen - A ce point là. Je connais Arihito. Il est sérieux.

Daimyo - Hmm.

Daigen se tourna tout d’un bloc vers lui.

Daigen - Si Arihito n’a pas donné signe de vie, c’est qu’il est mort. S’il est mort, c’est que la menace que nous craignons est bien présente. Kiri est plus que jamais nécessaire.

Le daimyo à son tour tomba dans le silence. Les choses n’allaient pas comme il espérait. Et il n’avait pas espéré grand-chose. Kiri avait menacé éclater, ces derniers mois, à la suite d’un infortuné procès, mais qui n’était jamais que les conséquences d’une politique qui s’était peu à peu nécrosée. Le monde changeait, mais les politiciens restaient les mêmes. C’était pour cette raison, parmi d’autres, que le daimyo s’astreignait à des exercices rébarbatifs. Pour ne pas perdre le goût salé de l’effort, si minime soit-il. Nezu Shimoto avait jeté le trouble, mais il n’était qu’un acteur parmi d’autre. Le daimyo espérait que la punition fut suffisante... suffisante pour briser les élans manipulateurs. Il savait au fond de lui qu’il n’en serait rien. Kiri n’était pas à l’abri des ressacs d’illusionnistes, qui allaient la harceler jusqu’à ce que la rouille s’immisce, puis la gangrène de l'intérieur. Kiri était même très exposé. C’était le risque à concentrer la force armée en un seul endroit, les fameux œufs dans le même panier. Mais cette solution était infiniment meilleure que de laisser leur indépendance aux îles. Le monde changeait. Les milices étaient derrière nous, se disait le daimyo. Maintenant, il faut des armées sur lesquelles compter, des armées efficaces et rompues aux méthodes de combat moderne.

L’entreprise de Tohoku était passéiste.

Daimyo - Fais ce qu’il faut faire Daigen, j’ai confiance.

Daigen - Le problème se posera pour Yukan aussi.

Daimyo - Cela, nous n’en savons rien.

Daigen haussa les sourcils, avant de reprendre une attitude plus sobre.

Daigen - Nous savons mais nous ne voulons pas voir.

Daimyo - Quel système avons-nous créé, Daigen ? Quel système... nous avons le poison et l’antidote dans notre main, mais c’est le même élément.

Daigen - Nous avons kiri. Nous avons une force suffisante pour arrondir les angles.

Daimyo - Si on attaque Yukan, Daigen, si on ose attaquer Yukan, tout ce que nous avons créé, ce pour quoi nous avons travaillé pendant des générations, tout sera mis par terre et foulé aux pieds. Toi et moi, nous avons travaillé dur. Akihito, a travaillé dur. Ce n’est pas pour qu’on retienne de nous le massacre mémorable qu’on aura créé. Je ne peux l’accepter.

Daigen acquiesça simplement.

Daigen - Je vous répondais seulement, en toute honnêteté. Kiri a les épaules suffisantes pour cette tâche, son autorité doit être respectée, quitte à écraser une île, et une autre s’il le faut, et encore une autre. Quitte à massacrer tous les éléments qui nuisent. Quitte à ce qu'on nous maudisse pour les mille années à venir.

Le daimyo secoua la tête faiblement, toujours tourné vers l’extérieur.

Daimyo - Je ne peux l’accepter, je ne peux l’accepter, murmurait-il tout bas.

MessageSujet: Re: La belle dame sans merci   Jeu 29 Juil - 21:10

Nono n’était pas un homme inquiet.

Sa vie avait toujours été savamment organisée, de maître en maître. Il allait de l’un à l’autre et on lui disait que faire et comment le faire. C’était suffisant. Parfois, il éprouvait un peu d’admiration pour l’un d’entre eux, alors il restait à ses côtés plus longtemps. Mais quand il n’aimait pas son contact, il se contentait de faire ce qu’on lui demandait, de prendre l’argent et de s’en aller. Que faut-il dans une vie pour en arriver au constat simple que le mieux, c’est encore de laisser les autres la diriger et de ne s’occuper que des conséquences ? Rien, vraiment rien. Il avait toujours été ainsi. Quand son père lui disait de bêcher, il bêchait. Quand son père menaçait de l’étrangler, agenouillé devant le perron, de ses deux grosses mains fatiguées, il se faisait étrangler. Il ne cherchait pas à s’agiter, à échapper à quelque chose. Il avait survécu, de toute évidence. C'était une réponse qui en valait une autre.

Mais malgré cette vie qui avait été la sienne depuis plus de trente ans maintenant, une vie de rapines, d’assassinats, d’obéissance et de paix relative, Nono était inquiet. Les hommes avaient accepté qu’on leur dise que c’était lui qui avait arraché la langue du type d’Uke, ils avaient trouvé cela drôle, mais ils savaient que ce n’était que de la poudre aux yeux. Nono le savait. Plus le temps passait, et moins il voyait où ils se dirigeaient. Seishi attendait l’approbation de Nagata, quelqu’un que Nono connaissait pour avoir travaillé sous ses ordres, mais dont la plupart de ses hommes ne connaissaient pas même de nom. Se battaient-ils toujours pour lui ? Nagata faisait partie de ces hommes dont Nono ne supportait pas le contact. C’était quelque chose de puissant qui lui hérissait le poil et lui criait de s’enfuir tant qu’il en était encore temps. Seishi travaillait-il toujours pour lui ? Plus grave encore, Seishi travaillait-il pour lui sans le savoir ? Nono secoua la tête et se gratta la barbe d’un doigt épais. Dans quoi s’engageaient-ils à la fin ?

Marcher sur la capitale de Tohoku, reprendre les forts et les ranimer, unir les guerriers abandonnés... oui, cela lui parlait. S’associer au bâtard de Yukan dans on ne sait quel but... l’excitation de l’entreprise s’était un peu tempérée par cette certitude de l’influence de Nagata. Au départ, c’était simple, Tohoku contre le reste du monde, contre kiri surtout. Voilà qui avait de quoi exciter l’appétit d’un guerrier. Mais être l’élément du plan d’un vieux malade, cela n’avait rien d’excitant. Dans quel but Seishi s’associait-il à lui ?

Malgré tout, Nono ferait ce qu’on attendait de lui, car c’était ainsi qu’il était.

*****

Benihime lançait la tête d’avant en arrière, les yeux clos, en totale confiance. Haya sourit. Elle était belle quand elle dansait, sans se soucier de ce qui l’entourait, fondue dans la musique. Elle se gratta le genou et but une gorgée en grimaçant. Elle ne savait pas ce que c’était, une sorte de mélange démoniaque d’alcool et de détergent, vraisemblablement, venu dans son verre pour lui nettoyer le foie de toute impureté, quitte à le lui détruire dans sa tentative d'assainissement sauvage. Mais elle avala une seconde gorgée, parce qu’elle n’avait rien de mieux à faire.

C’était Benihime qui avait eu l’idée (forcément) et tous les autres qui avaient insisté. Même Satoshi, quand ils s’étaient croisés par hasard au détour d’un couloir, lui avait dit qu’il trouvait l’idée tout à fait salutaire pour lui changer les idées. Il l’avait même prise par l’épaule (deux semaines après, Haya ne s’en était pas tout à fait remise) pour lui raconter que lui, ce genre d’endroit, il aimait surtout ça pour les femmes, mais que ce n’était sans doute pas son cas. Ils voulaient qu’elle pense à autre chose après avoir assassiné Daisuke, qu’elle respire un air pur (un air pur composé essentiellement de nuage de cigarette, de parfums agressif et d’une odeur d’alcool à ranimer un cimetière). Haya avait finit par se laisser convaincre, quand elle fut sûre qu’elle serait bien accompagnée.

Et ils étaient nombreux à s’être accordé une soirée à Kano, grande ville d’Uke où, enfant, Haya rêvait d’aller s’installer. Sa vie avait pris quelques cours différents, mais Benihime lui avait interdit d’y penser ce soir, et pour ceux qui ont vu l’éclat de son regard féroce, ils sauront qu’elle ne plaisantait pas le moins du monde. La flamme jaune au complet était représentée, Ryosen draguait une jolie fille (il avait un air si sérieux, presque sinistre, qu’Haya aurait juré qu’il lui parlait de mort, de destruction et de chaos mondial), qui avait deux soucoupes vertes écarquillées. Il était négligemment appuyé sur le comptoir, et le pire, c’est qu’il ne devait pas même avoir conscience qu’il était sans doute en train de draguer. Pour lui, ce devait être comme une réunion de médecins. Avec une fille au profond décolleté, cela ne lui avait pas échappé, il avait en toute circonstance le regard de l'expert. Naikin buvait un verre avec Shimuka à la même table qu'Haya, et Shimuka était fascinée. En fait, ça en était même gênant. Elle avait ses deux longues jambes tournées vers lui (sur lui), penchée en avant parce qu’ils n’entendaient pas à un mètre, et rigolait pour un rien comme une adolescente éméchée (ce qu'elle était tout à fait). Haya connaissait Naikin, et Naikin ne déclenchait pas de rires d’adolescentes. Ou pas les siens en tout cas, mais maintenant qu’elle y pensait, c’est vrai que lorsqu’ils se parlaient, c’était souvent l’ordre du monde qui était en jeu... et cela ne prêtait pas aux rires d’adolescentes. Koshiro dansait avec Saeka, un peu plus loin. Ils n’étaient pas le moins du monde dans le rythme, contrairement à Benihime, ils se contentaient d’être l’un contre l’autre et de bouger lentement, sans prêter attention aux excités qui hurlaient juste à côté. Ils étaient magnifiques. Saeka lui parlait à l’oreille, la tempe posée contre son épaule. Son regard rencontra celui d’Haya, et elle lui adressa un beau sourire franc, mais Haya rougit (même si personne n’aurait pu le voir vu les couleurs qui changeaient) comme si elle avait surpris quelque chose qui ne lui était pas adressé et détourna la tête.

Kinsuke l’invita à se lever, Haya bondit sur ses jambes avant même de remarquer qu’elle était debout. Il la prit par la taille.

Kinsuke - On ne va quand même pas les laisser danser hors du temps tout seuls, murmura-t-il contre son oreille en regardant Koshiro et Saeka.

Haya se retourna, effarée et fit un mouvement pour retourner s’asseoir mais ne fit que s’enfoncer dans les bras de Kinsuke.

Haya - Tu es fou, je ne sais pas danser du tout, la dernière fois que j’ai dansé avec quelqu’un, j’avais cinq ans, j’étais complètement saoul parce que je m’étais englouti deux litres de lait et le garçon ne m’a plus jamais adressé la parole. Même, j'ai dansé avec Ko, il peut te dire que je suis nulle à en pleurer.

Kinsuke - Cela ressemble fort à un traumatisme qu’il nous faut exorciser tout de suite !

Haya vécu un moment unique dans sa vie, un moment que ressentaient Saeka et Koshiro en cet instant, celui d’être intégré à la réalité de quelqu’un et de la sienne seulement. Un partage qui allait dans deux sens, le sien et celui de Kinsuke, et rien de ce qui les entourait n’avait d’importance. Elle se laissa aller contre lui, et ils dansèrent sous son impulsion, puis peu à peu, Haya suivit ses mouvements avec plus d’assurance, sans même s’intéresser à la musique. Kinsuke la regardait et elle l’embrassa parce que cela lui brûlait les lèvres. Il la serra un peu plus contre lui, sans qu’ils ne s’arrêtent de danser, puis ils continuèrent et cela dura peut-être longtemps.

Quand ils s’arrêtèrent au milieu de la piste, Haya souriait et se frottait les yeux. Kinsuke l’embrassa encore puis la prit par la taille pour la conduire à leur table, sans dire un mot. Saeka et Koshiro étaient revenus, Ryosen aussi (avec la fille à côté de lui, mais il était évident qu’il ne savait pas bien quoi en faire maintenant, il évitait soigneusement de la regarder), Shimuka et Naikin parlaient toujours (mais pour dire quoi qui puisse durer autant?) et Benihime s’était éloignée hors de vue, emportée par la musique loin d’ici.

Saeka lui sourit et se pencha vers elle.

Saeka - Vous fassiez plaisir à voir.

Haya - C’est vrai que voir une pauvre fille se dandiner désespérément doit être un spectacle plutôt plaisant.

Saeka - Tu as toujours ton drôle d’humour. Il y avait beaucoup de bonheur dans vos gestes.

Haya ne savait pas quoi dire, alors elle ne dit rien et avala une gorgée de détergent. Raté, ce n’était pas son verre, et elle manqua recracher. Elle jeta un coup d’œil horrifié à Ryosen, qui leva un sourcil hautain.

Ryosen - Une boisson d’homme, petite.

Elle éclata de rire, puis se tourna vers Saeka.

Haya – On était aussi beau que vous ?

Saeka - Je ne sais pas à quoi on ressemblait. Cela me fait plaisir de te voir en paix, toi et Kinsuke, parce qu’au fond, c’est ce qu’on recherche tous.

Kinsuke, en grand homme, lui laissa son verre (il avait eu la présence d’esprit de commander un jus pressé, délicieux, plutôt que du produit vaisselle dilué). Elle se leva et lui chuchota qu’elle allait essayer de rejoindre Benihime et de l’atteindre dans la nouvelle dimension qu’elle semblait explorer avec une délectation sans pareille. Même à Taki, Benihime n'avait pas autant pris son pied. Haya se faufila, bon gré mal gré, entre les rangées humaines qui l’environnaient et qui la frottaient dans tous les sens. Mais elle retrouva sans mal Benihime, qui dansait seule. La jeune femme ouvrit aussitôt les yeux avant qu’Haya ne dise quoi que ce soit. Elle lui sourit, la prit dans ses bras, et dansa avec elle sans interrompre le moindre de ses mouvements. Haya ne savait pas trop quoi faire de ses pieds et de ses mains, elle décida de poser les premiers là où ceux de Benihime se posaient, et de laisser les secondes sur ses reins. Sa tête se posa contre l’épaule de la jeune femme, et même si elles faisaient la même taille, la position n’était pas maladroite. Haya ne savait pas s'il y avait du bonheur dans leurs gestes, mais elle vivait une autre expérience profonde et intime avec quelqu’un en l’espace d’une heure.

Benihime - Tu te sens bien.

Haya - Il ne faut pas vous inquiéter pour moi.

Benihime - Bien sûr qu’on s’inquiète pour toi. Tu es notre Haya et on ne veut pas que tu t’abîmes de trop.

Haya ferma les yeux et laissa Benihime la guider.

Haya - Mais je vais m’abîmer. Je me suis abîmée.

Benihime - C’est pour ça qu’on est là, avec toi. Rien qu’à danser, parler, rire, prendre du bon temps. Ce qui nous attend n’est pas beau ni réjouissant, alors à nous de nous charger de bonheur avant.

Benihime la serrait contre elle.

Haya - Je crois qu'il y a du bonheur dans nos gestes.

MessageSujet: Re: La belle dame sans merci   Jeu 5 Aoû - 20:11

Les troupes dormaient, prêtes au déplacement de demain, mais Seishi ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il avait peur de refaire le rêve. Dès qu’il fermait les yeux, même s’il ne somnolait pas le moins du monde, il voyait la terre en friche où germaient des cœurs et des tripes. Il n’avait jamais vu spectacle aussi horrible, et cette odeur poisseuse de sang qui le prenait à la gorge comme la main gantée de l’abandon, il n’y avait rien de pire, rien au monde. Sauf la poigne de cette ombre grise qui écrasait l’animal, le couinement et le bruit des os qui se brisaient, d’une manière irréelle, comme si une armée marchait sur des brindilles de sapin. Et l’enfant qui hurlait, il hurlait longuement une plainte de bête brisée, puis le silence. L’ombre avait disparu. L’enfant restait, il sanglotait et il parlait. Seishi se disait qu’il devait s’approcher pour le réconforter, sans doute était ce qu'on pouvait attendre de lui, mais il avait honte de ne pas l’avoir aidé, de n’avoir rien fait que regarder le spectacle sinistre.

Il ne s’approchait jamais, mais il se rappelait ce qu’il faisait ici Il devait parler à l’enfant. Non... il devait le tuer. C’était pour lui la bêche, afin d'enterrer son corps. Oui, il devait tuer l’enfant et l’enterrer. Mais il n’aurait jamais le cœur de le tuer, pas après avoir vu cette scène. Alors enterre-le tout de suite, creuse un trou jette-le dedans et enseveli-le. Seishi s’approcha mais ne fit rien. L’enfant releva la tête, il avait les yeux et le nez rouges, mais il parla. Il parla mais Seishi n’entendit rien. Que disait-il ? Qu’avait-il ? Déjà, il disparaissait et Seishi ce réveilla dans une mare de sueur glaciale. Il frissonna et sortit du lit, nu, titubant jusqu’à sa salle de bain. Il se passa la tête sous l’eau, en espérant que cela détruirait les dernières bribes du rêve qui substituaient en lui. Cela fonctionna par bonheur. Seishi tenait l’évier par les deux bords, en observant le visage d’outre-tombe qui lui renvoyait son regard torve. La peur le rendait laid. Ce n’était plus pour lui, toutes ces choses. Cela appartenait au passé, mais il ne savait pas comment les y renvoyer. Sans doute ne le pouvait-il pas.

Le lendemain, l’armée était fin prête à aller de l’avant. Il fallut près d’une heure pour que le campement soit levé. Seishi abandonna ses appartements sans regret, avec la certitude qu’il y reviendrait bien assez tôt. Il était temps de reprendre l’une des plus ancienne place-forte, abandonnée par les années, et de la faire revivre avec des âmes d’hommes soucieux de se battre et de mourir pour elle (comme cela n’aurait jamais dû cesser d’être). Seishi harangua ses hommes, les appela aux armes puis ils se mirent en marche, sans souci de discrétion. Ils étaient dans un coin perdu, et le fort n’était pas très éloigné de là où ils se situaient. Ils y seraient d’ici le milieu de soirée. Seishi ne desserra pas les lèvres de tout le trajet, ils ne s’arrêtèrent pas pour manger et engloutirent leur repas en marchant. Le fort Ichi se dressait au loin, baigné des dernières lueurs de soirée, mais malgré son impression de proximité, il leur fallut quatre heures de plus pour l’atteindre. Les portes étaient grandes ouvertes, le fer de l'une d'elle était partiellement enfoncé et le bois semblait un peu pourri à la base. Nono beugla des ordres pour que les hommes prennent position et s’installent le plus rapidement possible. A minuit, ils avaient totalement capturé le fort. Des tours de garde furent instaurées, les portes fermées pour la première fois depuis des années, mais Seishi, en haut des remparts, ne goûtait pas son plaisir. Il avait pourtant imaginé ce moment des années et des mois durant, le moment où il s’installerait, en conquérant, dans la place-forte Ichi, avec ses hommes qui lui étaient voués corps et âme.

Mais il ne sentait rien, si ce n’est la béance froide qui lui semblait avoir cherché toute sa vie. Seishi secoua la tête.

*****

L’endroit s’était peu à peu métamorphosé. Plus exactement, il avait mué naturellement, comme le prolongement de ce qu’il avait toujours été. La musique qui excitait les sens s’était tue, et maintenant ils pouvaient danser doucement sans être les seuls à le faire. Il y avait moins de gens, aussi, et la plupart qui étaient restés étaient des groupes d’amis ou des couples. Haya observait cela, les yeux grands ouverts malgré sa fatigue. Ils avaient rapproché une table pour qu’ils puissent s’y tenir tous ensemble, et ils discutaient de tout ce qui leur passait par la tête. Shimuka murmura à Haya qu’elle n’aurait jamais, mais jamais, imaginé une telle scène (elle, qui parlait avec la flamme jaune et la flamme jaune qui lui répondait en riant, mais dans quel monde formidable avons-nous été transposées Haya ?). Haya avait même l’impression (impression qui fut confirmée quand elle entraperçue la main de Naikin sur la cuisse de Shimuka), qu’elle avait manqué quelques fugaces baisers. Elle sourit. Benihime avait les yeux fermés contre l’épaule de Ryosen, qui regardait son verre d’un air soupçonneux. La fille de laquelle il avait conquis le coeur à son corps défendant avait fini par s'éclipser.

Haya - Tu crois que Beni l’a empoisonné ?

Ils pouvaient parler sans crier maintenant, c’était tout de même plus reposant. Ryosen leva les yeux vers elle.

Ryosen - Empoisonné ? Mais ma pauvre, il suffit qu’elle ait bu dedans pour que cela soit du poison.

Haya - C’est méchant.

Ryosen - Tu me rediras cela quand j’agoniserais pas terre, par la faute de ta naïveté.

Il vida le verre d’un trait.

Haya - Alors ?

Ryosen haussa les épaules en reposant le verre.

Ryosen - Ce n’était que du sirop à la menthe.

Benihime - Du sirop à la menthe dans lequel j’ai craché, marmonna la jeune femme sans bouger ni ouvrir les yeux.

Ryosen - Ah... c’était donc cela la chose qui avait une consistance un peu pâteuse.

Benihime - Non, ça, ce devait être le poison.

Haya les laissa discourir sans les perturber, parce qu’elle savait d’expérience que cela pouvait durer terriblement longtemps, sans discontinuer. Saeka avait les jambes par-dessus celles de Koshiro (ce qui avait grandement favorisé baiser apnéique de plus de dix minutes, pour ce qu’elle avait pu en juger) et parlait avec Kinsuke de quelque chose qu’Haya ne parvenait pas à suivre. Ryosen lui pinça doucement le bras.

Ryosen - Est-ce que je suis prétentieux ?

Haya - Heu, oui, un peu. Non ?

Benihime - Tu vois.

Ryosen secoua la tête.

Ryosen - Arrogant, d’accord. Mettons que je sois arrogant. Bon. C’est déjà un petit mensonge, mais comme vous êtes mignonnes et que je vous aime bien, passons. Je suis arrogant... mais je suis carrément bon. Alors ce n’est plus de l’arrogance, mais de l’excellence. C’est tout, arrêtez d’être jalouses : je suis votre ami.

Benihime - Bien sûr. C’est une question de sémantique. Si je dis : la blonde que tu draguais est partie se noyer dans les bras d’un autre parce que tu l’assommais avec ta sémantique, c’est aussi une question de sémantique.

Ryosen - Ah, non, du tout. Tu sais très bien que j’essaye de préserver ma vertu pour t’honorer comme tu le mérites, toi seule, ma petite étoile du soir. C’est dur, parce que les femmes insistent pour disposer de mes charmes à leur gré.

Benihime - Elles veulent juste vérifier si tu pontifies pendant que tu fais l’amour. C’est de la curiosité sociologique.

Haya ferma les yeux et se laissa bercer par leur voix, somnolant. Benihime finit par quitter l’épaule de Ryosen pour se coucher sur les genoux d’Haya, qui lui lissait les cheveux d’une main paisible. Elle s’endormit peut-être, mais fut réveillée en souriant par les lèvres de Kinsuke sur les siennes. Elle le laissa la prendre dans ses bras. Il y avait une musique douce et nouvelle, mais plus personne ne dansait d’après ce qu’elle pouvait percevoir. Il n’y avait que les discussions discrètes, les silences le temps d’un baiser, les mouvements d’une Benihime profondément endormie et le souffle chaud de Kinsuke.

Loin d’ici, il y avait les fantômes à chasser, les spectres d’un monde qui était mort une fois et qui mourrait à nouveau. Mais Haya n’y pensait pas, elle ne voulait pas y penser ce soir, donner une pause à son esprit. Elle embrassait Kinsuke avec chaleur, le visage complètement tourné vers lui avec sa joue dans le creux de sa main. Ils finirent par se relever et se mettre en route. Benihime geignit qu’elle voulait dormir, Ryosen l’attrapa dans ses bras et elle rua en riant comme si elle n’avait pas passé la dernière heure à dormir comme un bébé sur les genoux d’Haya. Kinsuke lui attrapa la main, pendant qu'une Benihime pendue aux bras de Ryosen imitait (avec un talent évident) l’ivre morte. Saeka marchait posément aux côtés de Ko qui, les mains dans les poches, menait le petit groupe qui s’avançait sans peur dans les ténèbres de Kano. Haya sourit quand elle fit Shimuka hésiter devant la conduite à tenir avec Naikin, jusqu’à ce que ce soit ce dernier qui la prit par la taille en silence. Ils avaient loué trois chambres en arrivant, mais il semblait qu’il en faudrait une de plus. Haya ne pensait à rien d’autre qu’à la nuit qu’elle allait passer, il n’y avait plus de passé ni d’avenir, rien que la main de Kinsuke dans la sienne, leurs regards et leurs sourires complices, la sensation de leur envie qui tendait leur corps dans la même direction. C’était plaisant de s’abandonner à ces sensations sans rien attendre de plus, de rire avec Benihime qui était maintenant par terre sur le dos, à s’agiter en tous sens sous les chatouilles de Ryosen. Il lui essuya ses larmes de rire et elle l’attira à lui pour l’embrasser, devant quatre paires d’yeux écarquillés (Naikin et Saeka se contentèrent en toute sobriété d’un sourire tranquille). Et ils étaient rassurés de savoir que Ryosen pontifiait aussi après avoir embrassé une fille. Parce que tous étaient parvenus à apaiser l’esprit d’Haya, qui était plus terrifiée qu’elle ne voulait bien l’admettre après avoir abattu Encho, la soirée était réussie. La crainte était partie, Haya ne voyait pas ces personnes autour d’elle, ou ne riait pas avec elles en se disant qu’elle allait les mener à leur mort. Elle ne passait pas sa main dans les cheveux de Ryosen en se disant qu’il allait mourir pour elle, elle ne pensait pas à Kinsuke qui allait lui faire l’amour pendant ce qui restait de nuit en s’imaginant que ce serait la dernière fois qu’elle le verrait. Il n’y avait rien de cela, aucun visage grimaçant, rien que le plaisir d’une compagnie amicale.

Les fantômes étaient toujours là pourtant. Ils ne disparaîtraient jamais totalement, même une fois qu’Haya les aurait détruits. Ils sont comme le vent, on les entend parfois, on les ressent sur sa peau mais on ne peut totalement les anéantir. Tout au plus, comme ce soir-là, sont-ils plus transparents que les autres. Alors, fâchés, ils s’éloignent et abandonnent provisoirement la partie. Ils le font avec la conviction que ce n’est que partie remise, et c’est le cas. Mais ce soir-là, et les autres, Haya n’avait plus peur. Elle savait ce qu’elle avait à faire, cela ne lui pesait pas, le plan était clair et dessiné dans son esprit, elle n'était pas seule sur la route. Il y avait une vérité au-delà. La vérité des personnes qui l’entouraient, de la puissance de leur vitalité. Les fantômes avaient beau être toujours là, leur magie s’était brisée ce soir.

Ils ne lui feraient plus peur.

MessageSujet: Re: La belle dame sans merci   Dim 8 Aoû - 19:37

Appelle les fantômes, Seishi, appelle les fantômes car nous arrivons et tu trembleras, nous arrivons et tu tomberas. Comme nous sommes tombées.

Seishi se retourna brutalement, grognant dans son sommeil, le corps tour à tour tendu et amolli.

Les neufs silhouettes apparurent dans la cour en silence. La lueur des torches ne parvenait pas jusqu’à elles, tandis qu’elles restaient accroupis sans rien dire, l’acier froid dans leur main. Une jeune femme hocha la tête, et les silhouettes se dispersèrent. Une seule demeura à ses côtés et elles se redressèrent ensemble. L’homme tendit la main en avant.

Kinsuke - Montre le chemin Haya.

Ils s’élancèrent en avant. Un cri retentit, puis un autre, avec les bruits du choc des corps et des lames qui mordent le métal. Haya filait droit devant elle, défonça une porte et gravit la tour quatre à quatre, Kinsuke sur ses talons. Une sentinelle descendait les marches, la jeune femme la déséquilibra et la jeta à bas de la tour, sans s’arrêter, en courant comme si elle avait tout l’enfer à ses trousses ou comme si, au contraire, l’attendait au bout du chemin la rédemption des crimes de cette humanité. Elle n’était plus seule. Elle n’était plus seule pour tuer, ils faisaient tous partie de son monde. Il n’était pas très beau, mais c’était tout ce qu’elle avait à offrir. A l'avenir, il serait plus beau, plus vivant. Il serait comme il avait été pendant cette soirée à Kano ou à Taki, quelque chose de joyeux et de paisible, quelque chose qui lui ressemblait.

Kinsuke jaillit en avant, déviant des projectiles avec la lame de son couteau, puis il fonça sur les tireurs embusqués. L’alarme sonnait, des bruits sourds et terribles. Mais Haya ne se demandait pas si ses amis mourraient par sa faute, elle ne se demandait pas si tout cela était fini. Elle leur faisait confiance, une confiance absolue sur leur vitalité même. Haya donna un coup d’épaule dans une porte, puis un autre, avant de se résoudre à la faire sauter avec du chakra. Elle déboucha sur un endroit hors du temps, comme si soudainement, une illusion s’était emparée d’elle. C’était un appartement blanc, avec un dallage noir, des plantes vertes, beaucoup d’objets hétéroclites amassés, posés en désordre pour une partie d’entre eux.

Et, il y avait cet homme aussi. Leurs regards se verrouillèrent, avant qu’Haya ne fonde sur lui.

Nono lui envoya sa main puissante dans les côtes, mais cela serait insuffisant. Haya rabattit sa chaîne sur son cou, le déséquilibra et le poussa en arrière. Elle serrait la chaîne de toutes ses forces, résistant à la pression de l’homme féroce, le visage tout près du sien.

Haya - Seishi... où est Seishi ?

Le visage de l'homme virait au violet, mais il trouva suffisamment d’espace pour lui cracher au visage. Haya ferma un œil, resserra sa prise, son genou enfoncé dans le plexus de Nono. Cela lui parut un temps infini avant que les derniers sursauts de l’homme ne cessent tout à fait et que sa langue, obscène, s’immobilise sur son menton. Haya se passa une main sur le front en se relevant. Kinsuke l’attrapa par le coude et l’aida à rester debout. Il ramassa sa chaîne, et ils repartirent par là où ils étaient venus, descendant les escaliers à la même vitesse.

Alors qu’ils s’apprêtaient à descendre les dernières marches qui les séparaient de la cour, une énorme explosion les surprit. Haya sentit les marches se désintégrer sous ses pieds, elle essaya de rattraper le bras de Kinsuke qu’elle entraperçut, mais sa main se referma sur le vide. Il lui cria quelque chose, mais ses mots furent recouverts par le tumulte. Avant qu’Haya ne s’en rende compte, elle heurta brutalement le sol et tout air quitta ses poumons. Elle s’agitait faiblement par terre comme une tortue sur le dos ou un poisson hors de l’eau, les joues rouges, avant de parvenir à se jeter sur le côté pour éviter les chutes de pierres. La tour menaçait de s’effondrer, mais la fumée lui piquait les yeux et Haya était complètement désorientée. Où était la sortie ? Où était Kinsuke ? Elle essaya de l’appeler, mais sa propre voix ne parvint pas à ses oreilles et pour la première fois depuis longtemps, Haya ressentit la terreur du mutisme. L’espace d’un instant, ses yeux aperçurent une difformité au sol. La jeune femme ne réfléchit pas plus avant et se jeta dessus. C’était une trappe plus lourde qu’elle ne le pensait et elle gémit et grogna en s'arquant pour la soulever. Haya la dégagea comme elle put et s’y glissa sans réfléchir, en se disant après coup qu’elle n’aurait jamais la force physique pour sortir de là. Puis sa raison revint : une tour de plusieurs tonnes allait s’effondrer sur cette trappe, alors le mieux qu’elle avait à faire était de ne pas rester là. Peu rassurée devant les volutes de poussière qui s’échappaient du plafond, Haya s’engagea dans la pièce souterraine. Il s’agissait certainement d’une ancienne cantine, car la salle était longue et propre pour ce qu’elle pouvait en juger, malgré les ténèbres opaques. Haya progressait rapidement dans la salle vide, en jetant de fréquent coup d’œil au plafond. De là où elle était, les bruits de l’extérieur qu’elle imaginait capable de réveiller un village à quinze kilomètres étaient complètement étouffés, l’alarme était pratiquement inaudible et même la tour qui s’écroulait ne représentait pas plus qu’une vague rumeur au loin. Haya avait la sensation étrange que plus elle s’enfonçait dans le noir, moins elle aurait de chances de retrouver son chemin par la suite, ce qui n’avait aucun sens. Elle déglutit péniblement en pensant à ce qui avait pu arriver à Kinsuke, mais elle s’interdit d’avoir peur. Kinsuke lui-même le lui avait demandé. Finalement, un trait bleu apparut sur le sol et, en s’approchant, Haya remarqua qu’il s’agissait du seuil d’une porte et que la lumière était de l’autre côté. La jeune femme posa la main sur la poignée, tourna lentement sans que le moindre bruit ne se fasse entendre, et tira la porte à elle.

*****

Toujours le même champ. L’enfant était là, mais l’ombre était déjà partie. Il y avait le cadavre de l’animal par terre et l’enfant pleurait. Seishi regarda autour de lui, mais les entrailles ne glissaient pas sous ses pieds cette fois ci. Il aurait aimé sourire, car peut-être la malédiction s’effritait-elle avec le temps, mais il n’y parvint pas. La vision de l’enfant le dégoûtait profondément, comme quelque chose de répugnant et de gênant, quelque chose qui n’aurait jamais dû être là. Je suis le seigneur de guerre, se disait Seishi, je suis le seigneur de guerre et je devrais pouvoir tuer cet enfant. Il fronça les sourcils. Je n’ai pas tué cet enfant. Je ne... qui est cet enfant ?

Le petit garçon le regardait maintenant, les yeux embués de larmes, mais il ne pleurait plus. Il le regardait avec colère et pitié, et cela lui était insupportable. Il essayait de bouger, mais comme parfois dans les rêves, ses muscles refusèrent de lui obéir. L’enfant tendit son doigt crasseux vers lui, la mine plus sévère qu’une statue immémoriale et parla d’une voix d’homme fait.

Enfant - Tu es un méchant homme.

*****

Seishi hurla, mais Haya le maintint immobilisé sous elle, plongeant un peu plus profondément le kunai dans sa poitrine à mesure que l’homme se débattait. Il hurlait des propos incohérents et, à ses yeux voilés, Haya voyait bien qu’il délirait, qu’il rêvait encore, mais elle ne lâcha pas prise. Seishi émit un gargouillis odieux, de la salive coulait à la commissure de ses lèvres et son souffle court faisait jouer les cheveux de la jeune femme. Il cligna des paupières, grogna, et aperçut enfin Haya.

Il resta près de dix secondes à la dévisager en grondant, comme s’il hésitait encore sur la conduite à tenir. Haya hésitait à le poignarder de nouveau, mais l’homme était bien en train de mourir. Il déglutit et toussa (le kunai le transperçait un peu plus à chaque quinte). Sa main se posa sur le coude d’Haya, aussi faible que celle d’un enfant. Il mourait.

Seishi – Pi... aie pit...

Haya renifla, sans le quitter des yeux.

Haya - Tu demanderas de la pitié à ton dieu. Je suis encore trop humaine pour t’en accorder.

Seishi - Je ne suis pas... un méchant homme.

Seishi se recula brusquement, faisant preuve d’une vivacité surprenante pour quelqu’un dans son état, mais Haya le maintint si bien qu’il ne put que s’écrouler contre son lit, à la vertical, la jeune femme tout contre lui.

Haya enfonça sa lame plus loin d’un mouvement sec. Le sang lui coulait entre les doigts, le long de la main puis du bras et gouttait de son coude sur le sol bleui par une lumière irréelle. Le silence, hormis le souffle rauque et erratique de Seishi, était tel qu’elle entendait le choc de chaque goutte contre les dalles sombres. Elle pressa jusqu’à ce que ses doigts touchent la plaie, sans quitter du regard l’œil embrumé de Seishi. Elle avait une boule dans la gorge et elle frissonnait sans pouvoir se contrôler, mais sa main était ferme.

Haya - Je pourrais te demander... laquelle de mes sœurs tu as assassiné. Mais cela ne changera rien. Ta mort... ta mort ne changera rien non plus. Mais pour moi... pour moi c’est important. De savoir... d’éprouver... ta mort. Tu peux comprendre cela. Peut-être que non. Peut-être que la mort a cessé pour toi d’être un acte important. Elle l’est. Elle l’est. Elle l’est pour chacun d’entre nous. Nous ne sommes que des hommes. C’est pour ça que c’est important.

Il était mort avant qu’elle ne termine, et elle devait maintenant porter la totalité de son poids à la force de son poignet. Haya le relâcha et il s’écroula comme une masse de viande tiède. Elle s’épongea le front et se laissa tomber à son tour, les genoux dans la flaque de sang qui s’étendait sous ses cuisses, ses doigts serrés autour du kunai moite. Haya commençait à ressentir un engourdissement de ses sens. Si elle s’était écoutée, elle aurait ramenée ses genoux contre elle et se serait assoupie. Elle se serait endormie tout de suite, longtemps, aux côtés du cadavre de ce porc. Laquelle de mes sœurs as-tu tué... cette question ne l’avait jamais intéressée. Ce n’était qu’un détail, elle ne se souvenait pas de lui, mais sa voix, sa voix peut-être, ravivait quelque chose à sa mémoire. Une impression, le goût de sa propre terreur. Elle n’aurait plus jamais aussi peur de sa vie. Ses sœurs étaient en paix... elles l’avaient toujours été. Le visage de Kaoru avant de mourir, son amour qui irradiait, son sourire, Haya se souvenait de son sourire. C’était un sourire qui lui disait, allez Haya, je vais mourir maintenant, alors je te dis adieu. Je ne te demanderai pas de survivre, parce que cela ne dépend plus de toi, mais je t’aime Haya, je t’aime et je veux que tu le saches, alors si tu le peux, accroche-toi à mon amour et ne sois pas blessée de ce qui va m’arriver, sois forte dans mon amour et pense à nous, pense à papa, pense à tout cela, mais ne pense pas à eux. Je te demande beaucoup, je te demande trop mais cela dépend de toi Haya. Ta vie, elle, ne t’appartiens plus. Mais ce que tu décides d’en faire avant de te la voir arracher, cela t’appartient, alors je te donne mon amour parce que tu n’es pas seule. Elle lui disait tout cela, rien que dans son sourire. Alors non, ses sœurs n’avaient jamais été en détresse, pas à la toute fin, ses sœurs n’avaient pas besoin de la paix parce qu’Haya les aimait plus qu’elle ne pourrait jamais s’aimer. Elle faisait tout cela pour elle et son père. Pour elle, parce que sa vie nouvelle lui avait donné une mission : tu dois terminer ce qu’ils ont commencé pour toi Haya. Cela dépend de toi. Tu peux terminer les choses en fermant les yeux et en oubliant. Il n’y a ni honte ni repli dans cette attitude. Mais tu peux aussi les tuer et terminer ce qu’ils ont commencé, le terminer de la façon dont ils l’ont commencé, mais en les tuant eux plutôt que toi. Ils ont commencé quand tu étais une adolescente sans force, ce n’est pas de la triche si maintenant tu es infiniment plus forte qu’ils ne le seront jamais. Tu es la fille de Kade Kasen, un homme qui les faisait pleurer de peur, un homme qui, s’il avait été là ce soir-là, les aurait dévorés comme un fauve meurtri, une lionne effrayée et furieuse qu’on s’en prenne à ses enfants.

Haya - Tu ne peux pas comprendre... mais j’ai ressenti la colère de mon père, la colère effroyable qu’il a brièvement nourri pour lui-même avant de mourir. Quand il a compris qu’il nous condamnait à la mort. Qu’il ne saurait jamais si on avait survécu à ses erreurs. Il n’y a rien de plus terrible. Je l'ai ressenti quand j'ai compris ce qui s'était passé, bien après. Ceux qui ne savent pas diront que mon père n’a eu que ce qu’il méritait, que celles qui sont à plaindre, c’est moi et mes sœurs, moi pour avoir survécu, mes sœurs pour être mortes. Vous vous trompez, vous n’avez pas le droit de parler de ma vie. Ma vie m’appartient, vous n’avez pas le droit d’en parler. Vous n’y connaissez rien. Vous n’avez pas vu le sourire de Kaoru. Le sourire qui me disait qu’il fallait m’accrocher à lui, puiser ma force en lui et ignorer la mort, la peine et la douleur. Vous ne savez rien alors ne parlez pas. Mon père est mort sans rien et il a vécu sans rien. Il n’avait que nous et nous sommes mortes. Mon père était plus fort que moi, mais mon père est mort sans pouvoir nous défendre. Alors, non, il n’y a rien de pire que cela. Quand on a la puissance, mais qu’on est incapable de l’utiliser pour ce à quoi on a voué sa vie... c’est pire que la mort, c’est une agonie qui ne connaîtra aucun répit, c’est l’agonie des dieux et des immortels.

La jeune femme regardait le corps muet de Seishi.

Haya - Avoir pitié de toi... j’ai pitié de la misère de ton corps mortel baignant dans son sang, j’ai pitié de tes ambitions ridicules, de la vie que tu as mené sans réfléchir à ses conséquences, à cette vie de bête fauve mais sans crocs. J’ai de la pitié pour toi, mais pas la pitié que tu voudrais. Je te crache dessus, parce que tu as retiré à mon père jusqu’à l’essence de sa vie, parce que tu m’as obligé à te tuer et me salir la main et l’âme pour toi, et que je porterais ton poids mort jusqu’à la fin de mes jours. Mais je n’ai pas de pitié pour cela. Je te porterais jusqu’en enfer s’il le faut, et je te tuerai à nouveau si tu t’accroches à moi. Parce qu’il faut que tu saches quelque chose sur moi, sur la fille que tu as essayé de tuer ce cinq décembre et qui se tient aujourd’hui devant ce qui reste de ton corps.

Haya se redressa, les jambes faibles et le sang froid. Elle n’avait pas l’impression de porter un poids supplémentaire en elle, au contraire, elle se sentait dégagée d’une présence qu’elle traînait depuis trop longtemps. La vie de ces personnes pesait sur elle avec une force inouïe, l’écrasait, mais sans plus la dominer. C’était comme de petits fantômes qui essayaient de la mener par le fond, mais des fantômes trop faibles qui ne pouvaient que suggérer sans agir. Elle ne les craignait pas. Ils n’étaient rien pour elle et ils disparaissaient progressivement. Adieu Encho Daisuke, je te porterais peut-être en moi jusqu’à ma mort (et au-delà?), mais tu ne peux plus t’accrocher à moi. Adieu Seishi Bonyaku, quoi que tu aies fait, ne t’avise plus jamais de poser tes mâchoires sans crocs sur moi, parce que tu le sais, je te bousillerai.

Haya - Je ne suis pas une victime... je n’ai jamais été une victime et je n’en serai jamais une. C’est un honneur que je vous refuserai jusqu’à la fin. Je ne suis pas une victime, je suis un adversaire invaincu.

MessageSujet: Re: La belle dame sans merci   Dim 5 Sep - 19:49

Haya frissonna. Le sang était froid sur ses doigts et sec à la jointure. Elle se frotta les yeux vigoureusement et sortit de la pièce bleue sans un regard en arrière. Les obscurités lui faisaient mal à la tête et l’effrayaient sans raison. Elle voulait retrouver Kinsuke et les autres, s’assurer que tout le monde allait bien, mais il y avait peut-être une cinquantaine de tonnes de pierres qui la séparait de l’extérieur. Il faisait mortellement chaud dans ces souterrains, Haya ne le remarquait que maintenant. Elle essuya la sueur qui perlait sur son front et se demanda pour distraire son esprit si elle était déjà aux enfers. Cela lui ferait mal de savoir que le porc avait réussi à la tuer et qu’elle allait devoir l’accompagner pendant ce qui lui restait d’éternité... Maintenant que les pierres avaient arrêté de tomber, Haya ne parvenait plus à estimer la distance qui la séparait du plafond. Et même si elle y arrivait... il lui faudrait plus qu’un peu d’eau pour espérer exploser une telle cavité. Et si elle mettait trop d’eau, il lui faudrait des branchies pour survivre dans son nouvel habitat naturel.

Il n’y avait pas le moindre souffle d’air, qui aurait pu indiquer la plus petite sortie. La trappe n’avait donc pas cédé à la chute de la tour ? Peut-être l’explosion avait-elle été moins terrible que ce qu’elle avait cru. Après tout, elle était juste dessous, difficile d’être objectif dans ces cas-là. Haya se résolut à utiliser son chakra pour faire de la lumière, une minuscule lampe de proximité bleue qui ne payait pas de mine mais qui lui permit d’arriver juste sous la trappe (intacte). Il y avait une échelle par terre, et après l’avoir mise en place, Haya poussa de toutes ses forces, en vain. Elle s’épongea à nouveau le front, concentra du chakra dans sa main et l’appliqua soudainement contre la trappe qui vola en éclat. Haya écarquilla des yeux et sauta en arrière, dans le vide, juste à temps pour éviter deux énormes pierres qui tombaient à pic. La jeune femme se réceptionna, attendit quelques secondes que les autres catastrophes s’engouffrent, puis entreprit de remonter, sans l’échelle cependant, qui gisait éventrée par terre.

La tour n’était pas effondrée. Il y avait un pan du mur qui avait sauté, et la totalité du rez-de-chaussée était encombré d’énormes pierres et de ce qui restait des dix ou quinze premières marches. Mais le reste avait plutôt bien tenu. Haya s’extirpa du trou et souhaita de tout son cœur ne pas tomber sur un Kinsuke coupé en deux par un débris, tout en se convainquant qu’il était plus vif qu’elle et qu’il ne risquait pas grand-chose. Il n’y avait rien, Haya se tenait en haut d’une pile de débris et respira à plein poumon un air qui lui avait cruellement manqué. Elle allait se retourner quand deux bras la saisir par derrière.

Benihime - Je l’ai !

Benihime la retourna et l’examina rapidement, en tâtant son armure.

Benihime - Où tu étais ? Tu as une mine affreuse. Nous n’avons pas trouvé Seishi.

Haya - Oh... je l’ai tué, c’est bon. Il était en bas.

Elle désigna du menton le trou laissé par la trappe. Benihime plissa le nez.

Benihime - Il s’était caché ?

Haya - Non il... il dormait, en fait.

Benihime la regarda mais n’ajouta rien. Elle sauta à bas des décombres, elles arrivèrent dans la cour juste à l’instant où Saeka apparaissait. La jeune femme aux longs cheveux bleus avait le bras couvert de sang et quelques gouttes éclaboussaient son visage, mais elle souriait paisiblement, comme à son habitude.

Haya - Tu es blessée ?

Saeka - Ce n’est pas mon sang, non.

Elle désigna un point derrière elle de la tête.

Saeka - Naikin et Ko sont dans une salle de commande. Il y a des preuves accablantes sur les ambitions de Seishi. Ils continuent à chercher.

Haya - Est-ce que Kinsuke va bien ?

Saeka sourit de nouveau, en enroulant sa chaîne autour de son bras.

Saeka - Oui. Il est avec Ryosen.

Benihime laissa échapper un grognement dubitatif, alors que les trois filles se mettaient en mouvement.

Benihime - Et tu appelles ça aller bien...

Haya - Ce n’était pas Kinsuke qui l’embrassait la semaine dernière...

Benihime - Oh, à ta place, je m’avancerai pas autant...

*****

Il ne leur fallut pas longtemps pour être tous regroupé dans une salle relativement vaste pour un quartier-général de fort. Les combats étaient terminés dehors. Ryosen dit à Haya que la plupart des soldats avaient déserté en voyant qu’ils avaient affaire à des ninjas, et que certains avaient été pris d’une franche terreur. Il disait que cela était lié à l’histoire de Tohoku, qu’ils gardaient dans leur esprit l’image des ninjas qui s’infiltraient pendant la nuit et qui tuaient les meilleurs guerriers de l’île sans que personne n’y puisse rien faire. Il disait cela d’un ton parfaitement dégagé, comme si c’était quelque chose de déjà loin dans son esprit, mais il l’a regardé d’un air stupéfait quand elle lui demanda si tout le monde allait bien.

Ryosen - Honnêtement Haya, si des soudards pouvaient avoir raison de quelques uns des meilleurs éléments de kiri, je serai dans l’obligation d’écrire une lettre au daimyo pour lui dire que finalement, on a pas trop la tête à protéger son pays.

Haya - Moque toi...

Haya s’était un peu isolée du reste du groupe. Elle restait à la fenêtre, qui ressemblait davantage à une ouverture de commodité qu’à une fenêtre, pour prendre l’air. Derrière elle, tout le monde s’activait, discutait, conspirait. Ona, Tsuna et Ryosen étaient dans un coin, occupés à déchiffrer une énorme pile d’ouvrages. Haya s’était demandé s’ils envisageaient vraiment d’en faire la lecture ce soir, parce qu’elle aspirait au sommeil de toutes les fibres de son corps. Mais ils semblaient passionnés par ce qu’ils trouvaient. Sakae et Benihime étaient d’un côté de la table, penchées sur quantités de feuilles, Koshiro, Naikin et Kinsuke étaient de l’autre côté, de dos par rapport à Haya, pareillement occupé. Son regard croisa celui de Benihime qui lui adressa un clin d’œil rassurant, Haya lui sourit et se détourna. Elle ne savait pas si c’était le goût du sang, mais elle avait envie (besoin) de partir le plus vite possible à la poursuite du troisième meurtrier, puis du dernier. Malgré son épuisement, les pièces s’étaient mises en place. Il faudrait qu’elle obtienne du troisième la localisation du dernier, car Encho ne l’avait pas précisé. Haya n’y avait pas pensé sur le moment, occupée à essayer de mémoriser tous ces noms dans sa tête. Seishi, lui, n’avait pas eu le temps de lui dire quoi que ce soit.

Elle se revoyait le frapper, troublée qu’il ne se réveille pas. Elle avait ses jambes autour de lui et elle se disait cet homme a violé et tué ma sœur, cet homme était là, dans le salon, il était là et il violait ma sœur sous mes yeux. Est-ce que c’est lui qui l’a décapité ? Est-ce que c’est lui ? Mais il n’y avait pas de réponse. Au moment de délivrer le coup, Haya effaça de son esprit ces questions. Cela n’importe plus, se répétait-elle. Peut-être un jour cela avait-il eu une importance pour elle, de savoir précisément qui a fait quoi, mais avec le recul Haya se rendait compte que tout cela n’avait pas grand-chose de personnel. Ils avaient massacré les filles de Kade Kasen, mais ils n’avaient pas massacré Haya, Kaoru et Murasaki. Ils n’étaient jamais que les lames d’une main dissimulée dans les ombres (cela n’excuserait jamais rien). Mais Haya devait couper la main sans se focaliser sur les lames. Les lames ne la blesseraient plus maintenant. Il fallait juste qu’elle sache qu’elles étaient à terre maintenant, qu’elle puisse éprouver et goûter à sa propre puissance et à celle de ses amis. Qu’elle puisse s’appuyer sur eux sans avoir peur pour leur vie, qu’elle leur accorde une confiance absolue et pure. Cela lui demandait du temps, mais elle avait la sensation de progresser un peu plus chaque jour. Les moments qu’elle partageait avec eux étaient précieux, comme autant de souvenirs qu’ils accueillaient en leur sein et qui leur permettait d’aller de l’avant, le pas un peu plus sûr. Quand elle les regardait, Haya souriait malgré elle. Ils lui faisaient confiance. Pourquoi lui faisaient-ils confiance ?

La jeune femme ne se retourna pas quand Kinsuke vint la prendre dans les bras, mais elle laissa sa tête partir sur le côté pour qu’il l’embrasse dans le cou. Il lui caressait doucement la main.

Kinsuke - Viens dormir, tu es épuisée.

Haya - Ici ?

Kinsuke - Il y a des informations absolument confidentielles dans cette salle, et sans doute dans le reste du fort. On doit s’assurer de les récupérer, en évitant d’impliquer qui que ce soit d’autre.

Haya se tourna vers lui et l’enlaça à son tour, un sourire fatigué aux lèvres. Elle posa son front sur son épaule, les yeux fermés.

Haya - Je vous mets dans une drôle de situation.

Kinsuke - Ne dis pas de bêtises. Viens dormir. Je resterai avec toi le temps que tu t’endormes.

Haya - Je me sens sale Kin... je me sens sale et purifiée, comme une vieille médaille crasseuse.

Les mains de Kinsuke lui réchauffaient le dos, il la serra un peu plus contre lui. Elle releva les yeux vers lui et il eut un pincement de cœur en voyant son sourire. Il ne savait pas quoi lui dire, comment la rassurer.

Kinsuke - Tu n’as pas à te sentir sale devant nous. Partage avec nous, on est là pour ça. On est là seulement pour ça. J’ai confiance.

Haya ne dit rien, mais Kinsuke crut voir un peu de l’appréhension qui gisait dans son regard s’assoupir pour un temps. Il la prit par la main jusqu’à un coin de la salle où Haya se coucha à même le sol, sur le côté. Elle ramena ses jambes sur son ventre, les yeux déjà fermés. Kinsuke la rejoignit et la garda contre lui jusqu’à ce qu’elle s’endorme, d’un long sommeil noir sans rêve.

*****

Il n’y avait pas de bruit dans la pièce, mais Haya devinait qu’elle était l’une des dernières levées. La fatigue qui encrassait son esprit la veille ne s’était pas tout à fait dissipée, et la jeune femme fut surprise de la voir d’ailleurs revenir si tôt après qu’elle avait ouvert ses paupières. La nuit n’avait été reposante que pour ses muscles endoloris, encore que la jambe sur laquelle elle s’était endormie lui paraissait un peu faible. Haya se rejeta sur le dos et ferma les paupières pour filtrer un rayon plus aventureux que les autres. Elle se rappelait des événements de la veille progressivement, un sourire léger mais persistant étira ses lèvres. Seishi était mort. Elle ne savait pas s’il était un méchant homme, mais il était mort maintenant et c’était tout ce qu’elle était en droit d’exiger de lui. Elle porta sa main à son visage et grimaça. Il y avait encore son sang séché à ses jointures et sous ses ongles.

Haya se mit sur son séant et s’étira longuement. En jetant un coup d’œil circulaire dans la pièce, elle avisa Benihime qui dormait contre Ryosen, bien réveillé lui, qui profitait d’une façon indécente de la situation (Haya voulait bien croire à un effet d’optique, mais elle avait bien l’impression que sa main aurait tout aussi bien pu éviter de reposer sous la poitrine de son amie, mais après tout...). Il lisait un papier en silence. Koshiro, plus loin encore, dormait également, seul. Ona travaillait à la table avec Naikin. Les autres devaient être sortis dehors prendre l’air, et Haya avait bien envie de les rejoindre. Elle se leva et s’approcha des deux hommes qui travaillaient. Naikin leva les yeux vers elle et la détailla rapidement du regard. Il acquiesça sobrement.

Naikin - Bonjour Haya.

Haya - Salut. Bonjour Ona.

L’homme lui adressa un signe de tête respectueux.

Ona - Bonjour Haya. J’espère que nous n’avons pas fait trop de bruit.

Haya - Non, pas du tout. Vous avez travaillé toute la nuit ?

Naikin - Ona et Tsuna seulement. Kinsuke, Saeka et Koshiro se sont occupés d’une partie de la nuit. Puis Ryosen et Beni, puis moi et Saeka.

Haya dévisagea Ona comme s’il appartenait à un autre monde (un univers merveilleux où on ne ressentait pas de fatigue après avoir pris d’assaut, avec succès, un fort de combat). Elle l’enviait terriblement et se demandait si dans ce monde on était aussi capable de ne pas ressentir la faim, qui commençait à lui mordre l’estomac ?

Haya - Vous n’êtes pas tout à fait humain.

Ona sourit.

Ona - Même si je l’avais voulu, je n’aurais pu dormir. Nous avons des preuves terribles contre les entreprises de Seishi, mais également sur l’implication indirecte de Nagata.

Haya - Ce serait suffisant pour organiser un mandat officiel contre Nagata ? Ou quelque chose comme ça ?

Ona parut hésiter, puis il reposa la feuille sur laquelle il travaillait et se tourna entièrement vers Haya. Il avait la même mine tranquille qu’Haya lui avait vue jusqu’à présent, mais elle ne pouvait pas manquer de voir le pli sérieux de ses lèvres et de ses yeux. Ryosen les fixait à son tour du regard maintenant

Ona - Haya, ce qu’il faut comprendre ici, c’est que personne, au nom de ce que tu veux, n’organisera jamais de mandat contre Nagata. Nous pourrions leur produire des documents accablants, des témoignages terribles, Nagata pourrait même, peut-être, parader avec son armée... le daimyo ne fera jamais rien officiellement. S’il s’avise de lever le petit doigt sur Yukan, ce sont toutes les îles qui s’élèveront. Tohoku et Ohashi sont de terrifiantes guerrières, tu sais. Il ne faut pas réveiller ces démons. Je ne suis pas totalement convaincu que Kiri suffirait, pas si Kakumei est impliqué. Nous pourrions perdre cette guerre, Haya. Politiquement, militairement, physiquement. Nous pourrions voir l’autorité du pays changer. C’est pour cela, pour protéger l’identité du pays, que le daimyo ne peut rien faire. Pas aussi clairement.

Il sourit.

Ona - C’est pour cela aussi que nous serons, et que nous sommes en ce moment même d’ailleurs, dans l’illégalité la plus totale.

Haya - Alors pourquoi chercher des preuves, murmura Haya sans essayer de cacher sa déception (même si elle s’y attendait).

Ona - Parce que cela nous servira après, quand il s’agira d’éviter de nous faire exécuter sur ordre du daimyo et d’être répertoriés en tant que déserteurs.

Il avait annoncé cela de la façon la plus sereine possible, avant de reprendre son travail comme si de rien n’était. Haya jeta un coup d’œil à Naikin qui l’observait sérieusement. Elle secouait doucement la tête. Naikin ne bougeait pas.

Haya - Je ne...

Naikin - Ce n’est pas une question de ce que tu veux, ou de ce que tu ne veux pas. Les choses se passeront ainsi. Nous sommes la flamme jaune, nous sommes des traîtres en puissance. Cela ne pose de problème à aucun d’entre nous, même si on n’obtenait pas gain de cause.

Haya - Mais je ne peux pas vous laisser prendre ces risques, c’est absurde !

Naikin lui jeta l’un de ses célèbres regards à faire fondre le métal, mais Haya le soutint, plus en colère qu’elle ne l’aurait imaginé.

Naikin - Est-ce que tu crois que Beni plaisante quand elle dit qu’elle est prête à mourir pour toi ? Bien sûr que non. Ni aucun d’entre nous. Et même, on serait prêt à se battre contre Kiri pour te laisser une chance de t’échapper. Nous mesurons pleinement les risques de notre entreprise. Ne t’inquiète pas pour nous, nous sommes grands maintenant. Concentre-toi uniquement sur ton objectif. Tu auras besoin de nous, besoin que nos noms soient attachés au tien.

Ona - Il y a des visages sombres de kiri. Des visages que tu ne connais peut-être pas encore entièrement, même si tu as pu les entrevoir lors de la guerre civile et lors du procès. De sombres forces, très négatives, qui ne sont pas forcément là où on le pense. Tu serais surprise de la haine que susciterait le simple fait de supposer que tu puisses être la fille de Kade. On te tuerait Haya, sincèrement. On te tuerait parce que Kade est un catalyseur de haine, et l’un des plus gros du village. Ils déverseraient leurs déceptions, leurs regrets, leurs haines et leurs amours de Kade sur toi (aussi injustifiée soit cette haine).

Il lui prit la main et la serra très doucement, comme un père l’aurait fait.

Ona - Pendant un temps, en attendant que l’idée fasse son chemin et que la vérité sur ton père soit acceptée, tu auras besoin d’une grande protection et de beaucoup d’amour. Quel bouclier pour toi ? Notre réputation à tous, la tienne. Qui oserait s’en prendre à un membre de la famille de Hyô ? Qui oserait s’en prendre à la protégée de Satoshi, à l’amie des flammes jaune ? Seulement des fous.

Il eut un léger sourire malicieux avant de reprendre son travail.

Ona - Par ailleurs, c’était intelligent de ta part de fraterniser avec le lotus pourpre. Ils sont puissants à kiri et au-delà. Je pense que, d’une façon ou d’une autre, ils pourraient bien te protéger à leur tour. Je ne suis pas convaincu que ce lotus soit une entité si profondément et irrémédiablement mauvaise.

Naikin - Ce sont des fils de pute.

Ona - Peut-être, mais leur filiation ne les empêche pas de pouvoir faire le bien. Ils le font, dans leur idée, ils le feront peut-être réellement. Je ne suis pas inquiet.

Haya se détourna pour cacher ses joues rosies. Elle avait toujours un peu honte de ce qui s’était passée au tribunal, avec cette sensation gênante d’avoir mis les deux pieds dans le plat avec une gaité tout enfantine. Il lui manquait de toute évidence beaucoup de clef pour être crédible. Mais c’est vrai que c’était Naikin qui l’avait sauvé cette fois-là, Naikin et sa réputation. Il était parvenu à ramener le calme dans une salle retournée et soudain très hostile. Haya laissa travailler les garçons et rejoignit Ryosen.

Haya - Tu veux venir avec moi dehors ?

Ryosen la dévisageait avec un air de hibou suspicieux qui faillit la faire éclater de rire, mais elle se retint de peur de réveiller Benihime qui dormait comme un beau bébé ravi. Il jeta un rapide œil à la jeune femme à ses côtés.

Ryosen - Je ne sais pas. Je suis très fatigué.

Haya - Je suis sûre que Beni te laissera lui toucher le sein quand elle sera réveillée.

Ryosen fit la moue.

Ryosen - Je n’en suis pas si sûr moi. Tu sais, elle a vraiment une poitrine toute douce et...

Haya - Pitié, oui ou non ?

Ryosen - Bon. Parce que c’est toi. Je ne voudrais pas que tu te sentes diminuée. Toi ou ta poitrine d’ailleurs. Tu as une poitrine tout aussi...

Haya lui mit les doigts sur la bouche tandis qu’il se relevait.

Haya - Je ne veux même pas me souvenir de comment tu en es venu à me toucher, j’ai peur d’apprendre que c’était pendant que je dormais.

Ryosen - Pas du tout. Tu étais inconsciente. C’était strictement médical.

Saeka et Kinsuke étaient assis entre l’un d’un créneau du fort, les jambes dans le vide. La jeune femme se pencha en arrière et leur fit un signe de main tandis qu’ils approchaient. Il faisait vraiment beau, un chaud soleil de saison qui venait leur picoter la peau avec plaisir. Ryosen et Haya s’assirent dans le créneau d’à côté. La forêt s’offrait à perte de vue, on distinguait deux petits villages au loin. Haya se demandait quelle pouvait être leur vie du temps où ce fort été actif. Elle n’y avait jamais songé, mais la question se posait aussi pour les villages aux environs de kiri. Ce ne devait pas être si rassurant d’être dans les parages d’une structure conçue pour et par la guerre.

Kinsuke - Tu as bien dormi ?

Ryosen - Comme un loir merci. Et toi ?

Haya - Très bien aussi. Je ne me sens pas très reposée mentalement mais ça va bien.

Saeka - C’est normal. Tu mettras quelque temps à soigner des blessures que tu récoltes.

Haya se pencha en avant pour essayer d’apercevoir le regard de la jeune femme, mais elle ne voyait que ses longs cheveux bleus devant ses yeux, battus par le vent.

Haya - Quelles blessures ?

Saeka - Tuer ces hommes te fait souffrir à chaque fois. Je t’admire beaucoup. Je n’aurais pas le courage d’avoir pitié de gens qui auraient transformé ainsi ma vie.

Ils restèrent un long moment silencieux. Ryosen regardait le ciel, les mains posées derrière lui sur la pierre chaude. Haya posa la sienne sur ses doigts, comme pour y puiser un peu de force, et laissa sa tête contre la paroi du fort.

Haya - Ce n’est pas de la pitié. Il m’a demandé hier d’avoir pitié. Ce n’est pas cette pitié là. J’ai pitié d’eux d’une autre façon. Je... suis en colère qu’ils m’obligent à me salir pour eux. Mais j’ai besoin de les savoir morts. Ce n’est pas rationnel, mais cela fait longtemps qu’il n’y a plus de raison dans cette histoire.

Personne ne dit rien.

Kinsuke - De quelle pitié il s’agit ?

Personne ne dit rien.

Haya - La pitié d’une fille qui arrive à les comprendre même si elle n’en a pas envie.

MessageSujet: Re: La belle dame sans merci   Ven 10 Sep - 22:19

Lorsqu’ils revinrent dans la salle principale, Benihime était réveillée. Groggy et encore occupée à se frotter les yeux comme une petite fille, mais réveillée. Ryosen alla se recoucher à côté d’elle, les bras derrière la tête, et ils ne tardèrent pas à se parler à voix basse en toute discrétion. Saeka alla jeter un œil sur Koshiro, toujours profondément endormi.

Haya - Où est Tsuna au fait ?

Kinsuke - Elle fait le tour du fort et des souterrains pour s’assurer que nous ayons tous les documents dans cette salle.

Pour la première fois, Haya remarqua dans un coin une barrière rouge qui palpitait faiblement. Personne ne semblait lui prêter attention, aussi, Haya s’assura de murmurer à l’oreille de Kinsuke en désignant du nez l’endroit.

Haya - Et c’était là hier ça ?

Kinsuke - Non. Enfin, pas pendant que tu étais réveillée. C’est Tsuna aussi. Elle fait des sceaux de blocage à tomber par terre. On l’attend pour sceller d’autres documents.

Haya - Pourquoi on les scelle ?

Haya avait peur de paraître un peu lente ce matin, mais Kinsuke répondait tranquillement.

Kinsuke - Il y a des informations suffisantes pour dynamiter l’île. De plus, ce sont des documents précieux pour nous, on en aura besoin.

Haya - Mais il vaudrait mieux les emporter à kiri non ?

Kinsuke - On va se rendre chez Suiteki Oe tout de suite après. Si tu te sens prête.

Haya haussa les sourcils.

Haya - On est pressés ?

Benihime se plaignait d'avoir faim. Kinsuke ouvrit la bouche mais la referma sans rien dire, alors Haya lui caressa tendrement la joue, un large sourire aux lèvres.

Haya - Tu es mignon quand tu veux me ménager.

Kinsuke - Disons que les chances que notre acte d’hier passe inaperçu sont inexistantes. Aucun d’entre nous n’a utilisé de techniques liées à kiri et les flammes jaunes ont opéré à visage couvert, alors le lien ne sera pas fait directement par les témoins. Mais il ne faudra pas chercher loin. On en a un peu parlé hier, et on pense qu’il vaudrait mieux terminer cela le plus rapidement possible puis... comment dire... te protéger à kiri.

Haya - Comment ça ?

Kinsuke - Viens par-là.

Il l’attrapa par le bras et la conduisit à l’extérieur, dans le corridor qui menait dehors. On pouvait entrapercevoir, de là où ils étaient, le bleu du ciel.

Kinsuke - Nagata, quand il a appris que vous étiez les enfants du guerrier à l’âme rouge, ou je ne sais pas quoi, a dépêché quatre tueurs pour vous tuer. Mais, il ne savait pas que c’était toi, le guerrier à l’âme rouge. Quand il le saura, qui sait ce qu’il essaiera ? S’il est allié à une organisation capable de lui pourvoir des tueurs dignes de ta puissance aujourd’hui, ce sera très compliqué d’assurer ta survie.

Haya - Mais je ne vais pas rester enfermée à kiri pendant six mois sans rien faire...

Kinsuke - Bien sûr que non. Mais il faudra que l’on s’organise pour veiller sur toi. Cela sera déplaisant, mais c’est la seule solution qui nous soit apparue. Dès que tu te déplaceras, il faudra quelqu’un de confiance avec toi, Hyô, Satoshi ou nous. Ne crois pas surtout qu’on ne t’estime pas capa...

Haya - Chut.

Haya cala sa tête sous son menton, la main sur son épaule. Elle regardait, à l’autre extrémité du couloir, ses amis de kiri s’affairer. Il y avait des vérités au-delà de son histoire personnelle, qu’elle traçait par cadavres intermittents, mais chacun d’entre eux se battait pour cette histoire qui était un peu la leur aussi. C’était difficile, même aujourd’hui que le temps avait passé, de concevoir que des personnes puissent avoir connu son père et s’être attaché à lui ou plutôt, dans leur cas, à l’image qu’il renvoyait. C’était tout aussi difficile d’imaginer quelqu’un capable d’éprouver de la haine pour Kade. En quinze ans, Haya n’avait pas une fois entraperçu le moindre visage haïssable chez son père. Elle savait qu’elle le connaissait, même si elle savait aussi qu’il lui avait caché des choses. En quelque sorte, il s’agissait d’un savoir partagé. Kiri avait eu droit à une vérité, Haya et le reste de sa famille à une autre. Les deux mises bout à bout, on arrivait peut-être à esquisser un portrait maladroit d’un Kade entier... Mais aujourd’hui, tous ses amis se battaient pour son histoire et pour sa quête avant de combattre dans l’idée du salut du pays. Le salut du pays n’était qu’un risque de cette quête, aussi prétentieux que cela puisse paraître. C’était pourtant la seule explication qu’Haya parvenait à formuler : sans sa quête, qui aurait eu l’idée de s’opposer à Nagata ? Qui l’avait fait, à part son père ? Ils avaient toute latitude de s’en charger s’il n’y avait que ça qui les motivait, et Haya pensait aussi au reste de kiri. Elle n’arrivait pas encore à concevoir tous les embranchements de cette quête qui était la sienne mais qu’elle ne portait pas seule. C’était comme marcher dans un rêve, avec la satisfaction effrayée de savoir que les choses avaient une fin imprévisible, mais dont on pouvait, parfois, apercevoir un fragment.

Haya - Je suis contente que vous soyez avec moi. Vous m’aidez à être forte. Je ne suis pas quelqu’un de naturellement fort.

Kinsuke - Je crois que tu te trompes, la force qu’il y a en toi, je n’en ai pas vu beaucoup d’autre.

Haya secoua la tête contre lui.

Haya - C’est une force de circonstance. Une longue circonstance. Je n’avais pas besoin d’être forte avant, j’avais mon père et cela suffisait à éloigner les monstres sous le lit ou à éclaircir la nuit. J’ai dû être forte pour ne pas être désespérée et pour me relever péniblement, mais c’était du domaine de la survie.

Kinsuke - Mais trouver la force d’aller au devant de tes tueurs pour vous accorder à tous une rédemption nécessaire, cela, crois-moi, n’est pas une qualité que l’on trouve partout.

Une rédemption... Haya songea au terme. Il n’y avait rien de... religieux, dans sa façon de procéder. Mais il y avait quelque chose qui se rapprochait de cette idée de rédemption, un besoin sauvage d’apaiser des esprits qui doivent l’être, de terminer les choses laissées en suspens pour ne pas qu’elles blessent quelqu’un d’autre. Ils furent interrompus par un bruit brusque sur leur droite, et avant qu’Haya n’ait pu ne serait-ce que relever la tête, Kinsuke l’avait plaqué contre le mur et se tenait entre elle et la sortie. Mais il se détendit sensiblement, sans qu’Haya n’ait à le voir pour le ressentir. Elle leva la tête pour voir la cause du bruit et aperçut Tsuna qui se dirigeait dans leur direction d’un pas vif, un sourire flottant sur ses lèvres fines.

Tsuna - Joli réflexe. Ne vous inquiétez pas, les environs sont parfaitement sûrs. Les soldats n’ont plus de chef et nous les avons terrorisé jusqu’à la fin de leurs jours, ils ne nous ennuierons pas.

Kinsuke - Tu as trouvé des documents supplémentaires ?

La femme haussa les épaules.

Tsuna - Rien de très intéressant en règle générale. La seule chose digne d’intérêt a été très pénible à trouver, c’est incroyable l’ingéniosité des passages secrets de ce fort. J’ai ramené le carnet le plus léger avec moi, un journal de Seishi, mais j’ai laissé quelques petites choses en bas. Il serait trop long, je pense, de tout remonter à la main. La pièce est vraiment bien cachée, on peut espérer que personne ne soit dans le secret.

Elle indiqua du menton la salle principale.

Tsuna - Je vais rejoindre Ona, il doit y avoir quelques documents à sceller.

Kinsuke - A quelle heure partons nous ?

Tsuna baissa les yeux sur Haya et répondit en la regardant elle.

Tsuna - Après avoir mangé à midi. Il nous faudra deux jours pour atteindre Suiteki, on ira sans se presser plus que nécessaire, mais directement néanmoins. Je crains qu’il ne disparaisse dans la nature, comme Encho, s’il venait à apprendre le sort de Seishi.

Haya acquiesça et Tsuna repartit.

Kinsuke - Je ne pense pas qu’il ait les moyens d’être mis au courant aussi vite. On a toujours l’initiative.

Trois heures plus tard, ils étaient partis. Ils évoluaient en une ligne disparate à travers les bois et les longues plaines, la distance qui les séparait les uns des autres variait régulièrement. Ils prêtaient toutefois attention à ne jamais se retrouver isolés, même s’ils ne risquaient pas grand-chose, Naikin les avait enjoints à la prudence. Ils avaient fini de sceller les documents les plus importants dans la salle, puis Tsuna avait procédé à un véritable blindage dans les règles de son art. Haya l’avait clairement ressenti : au moment de la quitter, la salle était tout simplement saturée de chakra. Cela lui donnait même la chair de poule. Tsuna était impressionnante, Haya lui avait bêtement souri en se disant qu’elle devait avoir cette tête caractéristique des petites filles qui regardent des ninjas passer. Le visage qu’elle avait eu, en un peu moins euphorique et plus respectueux sans doute, il y a quelques années de cela. Mais quand elle se disait que cette femme, qui avait elle-même dit qu’elle n’était plus de prime jeunesse et qu’elle avait perdu de nombreuses facultés, pouvait passer une nuit blanche à travailler, à réfléchir et à s’employer, puis revenir au matin pour utiliser des quantités extrêmes de chakra et reprendre la route sans même marquer la moindre trace de fatigue... il était difficile de ne pas se sentir honorée de voyager à ses côtés.

Haya s’en voulait un peu, mais elle se disait que son père devait être au moins aussi fort qu’elle au moment de tomber. De cela aussi, d’une façon qu’Haya ne parvenait pas à analyser correctement, l’honorait.

Ils avaient prévu de prendre le bateau dans un petit port anonyme en direction d’uke puis, là bas, de se diriger vers la demeure de Suiteki, qu’Ona et Tsuna avaient déjà repéré. Personne ne parlait de la façon dont ils allaient s’y prendre, et Haya n’avait pas plus envie que cela de lancer la conversation. Ils atteignirent le port en milieu de soirée. Les deux flammes jaune (l’ancienne et la nouvelle) dissimulaient leur visage derrière des foulards et des tenues diverses. Personne ne portait d’armure spéciale, de bandeau, ni même d’armes décelables à vue d’œil. Tsuna disait que ses armes aussi étaient scellées, de sorte qu’elle puisse les convoquer sur place et éventuellement, en distribuer à ceux qui en auraient besoin. Mais depuis le début de l’opération, ils s’étaient mis d’accord sur d’importantes règles de sécurité. A les regarder, Haya ne voyait jamais qu’une bande de voyageur à l’air un peu sauvage, mais que rien ne pouvait catégoriser comme appartenant à kiri... ou à n’importe quel village caché. Les plus célèbres d’entre eux gardaient leurs visages cachés, et seuls Kinsuke, Saeka et Haya avançaient à découvert.

Ryosen - Mets ça, jolie rouquine.

Haya attrapa le foulard sans le prendre et le regarda, sans comprendre.

Haya - Pourquoi ?

Ryosen - Parce qu’il n’y a aucune raison que tu n’aies pas l’air d’être sortie du désert toi aussi. Non, sérieusement, Saeka et Kinsuke aussi sont cachés maintenant. Saeka et toi êtes trop reconnaissables à cause de vos cheveux (mais tu as de superbes cheveux, vraiment, c’est juste que tu dois être à peu près la seule rousse que j’ai vu de ma vie... bon j’exagère), et si Kinsuke est le seul à voyager à tête découverte, il sera lui-même trop reconnaissable, donc tout le monde pareil.

Haya enfila le foulard sous le regard de Ryosen, qui l’aida à bien dissimuler la totalité de ses cheveux. Il remonta le col de la jeune femme, le lui boutonna à l’en faire étouffer et la dévisagea longuement. Il finit par hausser les épaules.

Ryosen - On dirait un bonhomme de neige du désert.

Haya - Merci...

Au moment d’embarquer, l’homme qui empochait leur argent leur jeta de fréquents coups d’œil à la dérobée. Peut-être priait-il pour que cette mode ne s’exporte pas à uke... si tout se passait comme cela devait se passer, ils avaient peu de chance de rester assez longtemps sous cette forme pour marquer les esprits. Et s’ils s’y prenaient comme ils devaient s’y prendre, le seul esprit qu’ils marqueront ne vivra plus. Le bateau était presque vide de tout passager, hormis quelques voyageurs fatigués aux traits tirés qui s’étaient soit retiré dans leurs maigres quartiers aménagés à la hâte, soit restaient sur le pont à discuter. Le petit groupe se dispersa. Saeka et Koshiro se dirigèrent directement dans leur chambre, Benihime, Ryosen et Kinsuke descendirent se restaurer. Haya avoua ne pas avoir plus faim que cela et partit à l’arrière, observer le port sombre disparaître dans un léger brouillard. Il n’y avait pas beaucoup de vent ce soir, mais l’air était froid, du moins, c’était ce que lui disait ses mains, seule partie de son corps visible.

Tsuna - Tu n’as pas froid ?

Haya - Difficile à dire, avec toutes ces couches de vêtements.

Tsuna sourit derrière son foulard, et le laissa retomber sur son cou. Haya l’imita et elles restèrent pour contempler les dernières lumières du port disparaître.

Tsuna - J’ai regretté de ne pas avoir eu la force de venir te voir.

Haya - Tu me l’as déjà dit.

Haya souriait légèrement. Elle trouvait cela incongru de dire à Tsuna tu, mais Tsuna lui avait également interdit de réutiliser le moindre vous.

Tsuna - C’est vrai. Le souvenir de ton père... me faisait souffrir et ta vie aurait pu être cent fois différentes si chacun avait fait ce qu’il avait à faire, kiri y compris.

Haya - Tu aimais mon père ?

Tsuna la regarda, une brève lueur d’incompréhension dans le regard. Elle leva la tête puis la baissa sur la mer.

Tsuna - Oui, je l’aimais tendrement. J’étais glacée le jour où j’apprenais avant tout le monde sa mort et ses conséquences. C’était comme si plusieurs mondes s’écroulaient. Le sien, le mien, le tien, celui de kiri... je revoyais les moments qu’on avait partagé, et je n’avais personne à qui en parlait.

Elles restèrent silencieuses un moment, bercées par le bruit des vagues fendues et les éclats de voix lointains.

Haya - Quand j’étais enfant, ma mère était joyeuse. Puis, comme une vieille ampoule, elle s’est peu à peu éteinte. Je ne comprenais pas pourquoi, alors j’ai commencé à lui en vouloir, parce que j’avais peur de ne pas faire les choses comme elle voulait que je les fasse. J’avais peur qu’elle pense que j’aimais trop mon père, et que je ne passais pas assez de temps avec elle alors qu’elle était toujours là pour nous, contrairement à mon père. Je ne savais pas quoi penser, alors je lui en ai voulu. Beaucoup je crois. C’était des peurs de petite fille. La vérité, que j’ai deviné après avoir découvert qui était mon père réellement, c’est qu’elle n’a jamais cessé d’avoir mortellement peur pour nous. Elle avait peur des agissements de mon père, peur de mon père lui-même. Il avait ses démons, des démons énormes, et il les amenait avec lui à la maison sans le vouloir. Je ne le ressentais pas, je n’ai jamais senti qu’il nous mentait. Il ne nous a jamais menti. Il ne nous disait simplement pas... la vérité. Mais on se fichait de la vérité. Quand il n’était pas là, il n’était pas là, et il revenait avec des cadeaux. Ma mère mourrait petit à petit et quand elle est morte pour de bon, Kade était très, très triste. Je ne comprenais pas pourquoi. Je me disais qu’avec un père exceptionnel comme ça, il lui fallait une femme exceptionnelle et que ma mère n’était pas cette femme. Haya sourit tristement. C’est terrible de se dire que sa mère n’est pas assez bien pour son père. C’est s’intéresser à des choses qui ne nous regardent pas. Mais je me disais qu’il devait avoir une autre femme, quelque part, une femme ninja. Puis quand j’ai appris la vérité, j’ai su que tout le monde le détestait et j’étais triste pour lui, il méritait mieux après avoir sacrifié sa vie pour ses idées.

Tsuna - Je te l’ai dit, j’ai détesté ton père avec force. Il était tout ce qu’il y a de détestable, mais en...

Tsuna s'interrompit, comme si elle cherchait ses mots, mais Haya les lui donna en souriant.

Haya - En couchant avec ?

Tsuna - Oui, j’ai eu la confirmation qu’il y avait des choses qu’il cachait en lui, des vérités qui lui pesaient alors je l’ai aimé pour son courage, même si je ne voyais pas bien où il allait.

Haya - Comment ça ?

Tsuna - Il faisait l’amour comme si c’était la dernière chose qu’il ferait. C’est parce que je connaissais le désespoir de Kade, que je l’avais touché et qu'il l'avait partagé avec moi que j’étais mortifiée en lisant les rapports de son décès. Je me disais qu’il avait eu raison, finalement.

Tsuna retomba dans le silence pendant une dizaine de minutes. Elle finit par remettre en place son foulard.

Tsuna - Je vais me coucher. Bonne nuit Haya.

Haya - Je t’admire beaucoup, souffla-t-elle.

Tsuna - Pardon ?

Haya - Pour ce que tu es. Je suis contente de vous avoir avec moi, Ona et toi. C’est comme si...

Tsuna sourit.

Tsuna - Comme s’il y avait un peu de ton père. Cela me fait la même impression en te regardant. Bonne nuit Haya, merci.

Kinsuke ne tarda pas à la rejoindre et ils descendirent dans leurs quartiers ensemble. Ils ne parlèrent pas du travail qui les attendait demain, ni des événements antérieurs, ni de leurs peurs partagées et personnelles. Ils ne parlèrent pas beaucoup en fait.

MessageSujet: Re: La belle dame sans merci   Sam 18 Sep - 16:28

Haya - Je me souviens de toi. Tu me tenais le visage, comme je tiens le tien, là, tu te rappelles ? Tu étais presque doux. Peut-être que quand quelqu’un est en train de graver notre nom dans notre dos au couteau, on a tendance à trouver de la douceur là où il n’y a que de la cruauté. Non ? Tu me caressais le visage. J’avais tellement envie de mourir, je ne comprenais pas pourquoi j’étais toujours en vie, à quoi cela me menait. Je me souviens bien maintenant. J’avais oublié ton visage. C’était Seishi qui écrivait dans mon dos. Oui, c’est ça, Seishi écrivait, tu me maintenais et Daisuke regardait.

*****

C’était une petite ville sans prétention. Quand ils arrivèrent en bordure, ils restèrent immobilisés sous les lourdes frondaisons et Haya prenait plaisir à respirer à plein poumons cette bonne odeur de feuille fraîche. Elle pouvait discerner entre les troncs quelques habitants et des marchands allaient d’un point situé en contrebas jusqu’au village. Certains portaient des sceaux dont il n’était pas possible de deviner le contenu. Ona leur disait que la maison de Suiteki se situait plus loin, de l’autre côté de la ville, mais Haya n’était pas pressée de s’y rendre. Elle regardait sa main, ferme. Ils avaient trouvé un lac sur le chemin, alors Naikin avait proposé une pause. Les hommes s’étaient lavés d’un côté et les femmes de l’autre, un petit bois aux troncs fins les séparant. Haya avait vigoureusement frotté les taches de sang qui lui maculaient toujours le corps depuis deux jours maintenant. Elle avait gardé Seishi avec elle un peu trop longtemps, et cette pensée lui décrocha un sourire triste. Peut-être qu’il allait bien l’accompagner jusqu’à sa mort finalement... Haya ne s’attarda pas dans l’eau, sitôt après s’être lavée et avoir trempé ses vêtements, elle s’allongea sur les galets, ferma les yeux et s’endormit comme la masse fatiguée qu’elle était.

Cela lui faisait du bien de se sentir propre, de ne plus voir le sang séché entre ses doigts. Mais elle n’était pas pressée de recommencer. Ils se mirent en mouvement, malgré la clarté du soleil, Haya indiqua que cela ne l’ennuyait pas d’opérer en plein jour du moment qu’ils en finissaient rapidement. Ona et Tsuna partirent devant pour repérer les lieux et s’assurer que tout était comme lors de leur première visite. Ils revinrent en moins de dix minutes, alors que le petit groupe s’était découvert le visage et discutait à voix basse.

Tsuna - Suiteki est chez lui.

Haya - Il est seul ?

La femme secoua la tête.

Tsuna - Non. Il y a sa femme et ses enfants.

Haya acquiesça évasivement, le regard tourné vers ses pieds. Elle ne ressentait rien de différent à cette nouvelle. Il n’était pas question d’attendre que Suiteki se trouve seul, pour lui épargner une mort devant ses enfants. Ce n’était pas une question de pitié ici non plus. La jeune femme aurait préféré éviter cela à sa famille, bien sûr, mais elle avait aussi le droit de savoir qu’ils hébergeaient en leur sein un fameux salaud et que sa mort était dans le cours des choses. Elle se souvenait des paroles de Seishi... je ne suis pas un homme méchant. Haya grimaça. Les choses n’étaient pas si simples. Elle allait faire quelque chose de fondamentalement méchant (prendre la vie d’un homme), mais qui poursuivait une logique qui ne lui appartenait pas. Haya restait convaincue qu’il ne fallait jamais perdre des yeux la possibilité, fut elle infime, de payer un jour ses erreurs et d’en accepter les conséquences.

Ce temps était arrivé pour Suiteki. Il n'y avait rien de plus à en dire.

Haya se leva et vérifia qu’elle avait son kunai à la main.

Haya - A quoi ressemble t-il ? Je ne suis pas sûre de le reconnaître.

Tsuna - Il est le seul adulte homme. C’est un grand homme, la peau sombre et de longs cheveux noirs. Il était dans le salon, avec sa femme. Les enfants sont à l’extérieur.

Naikin - Nous t’attendons ici ?

Haya opina et suivit Tsuna qui lui montrait le chemin, le pas leste et alerte. Avant de disparaître dans le village, la jeune femme jeta un regard derrière elle. Tous ses amis la regardaient, la mine sérieuse. Ryosen remettait lentement son masque. Elle lui sourit et il lui adressa un petit signe de tête encourageant. Ils étaient prêts à intervenir. Haya rattrapa Tsuna.

Tsuna - C’est ici. Sois prudente.

Haya rajusta les foulards successifs qui lui couvraient le visage et s’assura qu’ils étaient suffisamment bien attachés en cas de combat. On ne voyait que ses yeux noisette. Tsuna lui serra l’épaule et disparut. En rejoignant la rue, personne ne prêtait attention à elle. Haya ouvrit la porte de son ennemi.

Suiteki s’était redressé. Haya le reconnut immédiatement, c’était le plus grand des quatre, elle se souvenait de lui. Il parlait, mais elle n’entendait que les battements de son cœur contre sa poitrine et le murmure de ses souvenirs. Mais sa main restait ferme quand elle projeta le kunai. L’arme s’enfonça au niveau de l’estomac de Suiteki, mais Haya vit aussitôt que la blessure était superficielle. La femme hurlait maintenant, elle s’était jetée par terre. Haya et Suiteki se dressaient l’un en face de l’autre, le visage fermé et sans bouger.

Haya - Je vais te tuer. Ta femme n’a pas à voir ça. Je te laisse dix secondes.

Suiteki la défiait du regard, sans prêter attention à sa blessure. Il adressa un geste sec de la tête à sa femme, qui resta paralysée en tremblant. Haya comptait dans sa tête. Six, sept.

Suiteki - Sors Kotone.

Il ne m’arrivera rien, pensa-t-il, mais il ne dit rien. Neuf, dix. Haya fondit sur lui, sa chaîne s’enroula autour de son bras plusieurs fois. Elle sauta et heurta la poitrine de l’homme des deux pieds, avant de bondir sur les escaliers et de se rabattre sur Suiteki, qui s’était écroulé entre temps. Il bloqua son bras et força autant qu’il lui était possible dans sa position. Haya grogna en retombant sur le dos, le souffle coupé et son os menaçant de céder. Elle réussit à délivrer un puissant coup de crâne sur le nez de son adversaire, qui la relâcha par réflexe tandis qu’elle bondissait sur ses pieds. Trois enfants la dévisageaient, avec un mélange de peur et de fascination. La mère se réveilla enfin de sa torpeur. Elle gravit quatre à quatre les marches et essaya de tirer ses enfants hors du champ de vision de la jeune femme.

Suiteki était lent, il était toujours à genoux. Haya l’observait calmement. Elle n’allait pas massacrer sa famille. Avait-il peur pour sa famille ? L’avait-il reconnue ? Se disait-il, au fond de son cœur, que s’il y avait une justice injuste dans ce monde, Haya ne pouvait que le tuer lui et le reste de sa famille pour réparer les torts qui lui avait été fait. Mais la réalité, une réalité qui lui échapperait, c’était qu’il n’était pas question de réparer quoi que ce soit qui a été fait. Haya ne s’était pas lancée dans cette quête avec des idées de réparation. Le tort qu’on avait fait à sa famille était d’une catégorie trop irrémédiable pour qu’on puisse revenir dessus de quelque façon que ce soit. Le savait-il ?

Suiteki - Sasaki. Je savais que tu viendrais.

Il n’essayait plus de se redresser. Les enfants étaient partis. L’un d’eux pleurait, sans doute, mais Haya n'entendait que le bourdonnement de son propre coeur qui cognait contre sa poitrine.

Suiteki - Tu veux me tuer ? Je suis là. Tu as le droit de te venger.

Haya le regardait en silence. On entendait la mère murmurer, terrifiée, à l’étage. N’ayez pas peur, tout va bien se passer. Il n’est pas nécessaire de leur mentir. Je parle en connaissance de cause. Les enfants savent reconnaître l’odeur de mort quand elle se présente à leurs sens. Demande à ton mari. Demande-lui quel est le goût de la mort. Il sera content de partager cela avec toi...

Suiteki - Je te demanderai juste d’avoir...

Haya - Silence. Tu n’as pas le droit de me demander quoi que ce soit. Tu m’as déjà tellement pris...

Elle baissa son masque et laissa ses cheveux retomber sur ses épaules.

Haya - Je ne suis pas ici pour me venger. Sinon, pour que cela soit ressemblant à ce que j’ai vécu, je t’aurais brisé les jambes et les bras, puis j’aurais égorgé ta femme et tes enfants sous tes yeux. Je ne suis pas ici pour ça, je n’ai pas fait tout ce chemin pour ressembler à un fils de pute comme toi. Je suis restée à moitié paralysée et muette après que vous m’ayez tout pris, sans famille et sans personne. Mais je ne suis pas morte.

Suiteki ne dit rien. Haya s’avança pour ramasser son kunai. C’était celui qui avait déjà tranché la gorge de Daisuke et qui avait perforé la poitrine de Seishi. Elle le faisait tourner entre ses doigts. Plus personne ne parlait.

Suiteki - Tu étais morte. On m’a signalé une fille qui ressemblait à un ancien contrat qui s’était manifestée à Mako. Quand j’ai vérifié, c’était toi. C’était bien toi. Ninja à kiri, accompagnée de la flamme. J’ai hésité, puis j'ai prévenu Daisuke. On ne savait pas s’il fallait prévenir Nagata. Je ne pensais pas que tu te souviendrais de moi.

Haya - Je suis la fille de Kade Kasen, connard.

Haya ressentit une fierté profonde en prononçant ces mots, comme si le nom de son père suffisait à expliquer sa survie. Il suffisait. Elle reporta son regard sur lui et s’approcha lentement, le kunai entre ses doigts. Le regard de Suiteki ne bougeait pas, mais Haya sentait que sa respiration s’était accélérée, Il n’était pas encore suffisamment blessé pour ne plus représenter aucun danger. Elle s’accroupit face à lui et lui attrapa le visage entre les mains, l’acier tiède contre sa joue.

Haya - Je me souviens de toi. Tu me tenais le visage, comme je tiens le tien, là, tu te rappelles ? Tu étais presque doux. Peut-être que quand quelqu’un est en train de graver notre nom dans notre dos au couteau, on a tendance à trouver de la douceur là où il n’y a que de la cruauté. Non ? Tu me caressais le visage. J’avais tellement envie de mourir, je ne comprenais pas pourquoi j’étais toujours en vie, à quoi cela me menait. Je te suppliais mentalement de m’achever. Je me souviens bien maintenant. J’avais oublié ton visage. C’était Seishi qui écrivait dans mon dos. Oui, c’est ça, Seishi écrivait, tu me maintenais et Daisuke regardait.

Ses mains retombèrent sur ses genoux.

Haya - Je me souviens. Daisuke a égorgé ma sœur, et toi tu étais derrière moi pendant ce temps, je me souviens très bien. J’étais tellement épuisée et sans volonté que Daisuke a mis son sexe dans ma bouche. Tu penses vraiment que c’est à ce point banal pour que je l’oublie ? Le temps est passé. Je sais maintenant pourquoi j’ai survécu là où j’aurais dû mourir.

L’un des enfants s’était remis à pleurer, beaucoup plus fort que la première fois. Suiteki ne détournait pas le regard.

Haya - Ce n’était pas pour que je puisse me venger plus tard. Pour que je revienne plus forte et plus haineuse que jamais. Je n’arrive pas à vous haïr. Je n’arrive pas à m’attacher suffisamment à vous pour vous haïr. Dans mon esprit, vous êtes déjà loin, déjà morts. Votre rôle est terminé. Il a commencé au moment où il finissait. Comme si l’histoire de votre vie s’était arrêtée le cinq décembre et que tout ce que vous avez fait depuis n’était qu’un sursis. Ce n’est pas une idée de vengeance qui pesait sur vous. C’était mener votre idée de départ jusqu’à sa conclusion logique. Moi, fille de Kade, vous écrasant, comme Kade aurait dû vous écraser ce soir-là.

Haya secoua la tête.

Haya - Vous avez essayé de me prendre tellement de choses... tellement de choses. Au fond de toi, tu sais que tu mérites cette mort. Mais je ne suis pas naïve. La vie ne se résume pas au mérite. Mes sœurs ne méritaient pas de mourir, et pourtant, elles sont mortes. Je ne mérite pas plus que d’autres de survivre, et pourtant, je survis. Ce n’est pas une question de mérite. Vous-mêmes, vous mériteriez peut-être des morts atroces, que je massacre vos familles, je ne sais pas. Ce n’est pas une question de mérite. En revanche, comme Daisuke, tu me dois beaucoup. Tu as une dette envers moi, une dette que ta vie misérable ne pourra jamais me rembourser. Mais tu peux essayer.

Elle agitait le kunai doucement dans le vide et, par deux fois, le regard de Suiteki se baissa sur lui. Haya ne parvenait pas à croire qu’il craignait la mort. Il se demandait simplement où elle voulait en arriver. Il voulait savoir ce qu’elle savait exactement. En quoi est-ce que cela pouvait l’intéresser s’il allait mourir dans les cinq prochaines minutes ? Haya prenait son temps. Un élément avait pu lui échapper. Suiteki avait dit savoir qu’elle était en vie. Il avait dit avoir hésité à prévenir Nagata. L’avait-il prévenu ? L’aurait-il fait, le tour de Nagata se rapprochait à très grande vitesse. D’ici la fin de la semaine, Haya aura les têtes de chacun de ses assassins dans un reliquaire de son esprit. A ce moment-là, que Nagata sache qu’elle était vivante faisait partie de leurs estimations. S’ils l’apprenaient avant, et bien ? Haya se déplaçait avec les deux flammes jaune, Kinsuke et Saeka. Qu’il vienne... qu’il s’avise seulement de lui envoyer ses chiens, pour que les lions leur brisent l’échine et lui transmettent le message de sa mort galopante. Nagata, je ne suis pas mon père. Je me moque de la politique. Tu mourras, de front, sans nous cacher, et je ferai cracher ta haine par tous les pores de ta peau s’il le faut. Les conséquences, nous les assumerons après, comme vous devez maintenant assumer vos propres conséquences.

Haya reprit d’un ton égal.

Haya - J’ai tué Daisuke, j’ai tué Seishi, je vais te tuer toi et je tuerai Nagata. Il me manque le quatrième. Celui qui était à l’étage avec Murasaki. Je veux son nom et l’endroit où je peux le trouver. Tu me dois largement ça, salaud. Dis-moi la vérité. Tu sais tout ce que tu m’as pris. Tu me dois bien ça.

Suiteki la regardait. Il transpirait, mais son visage n’indiquait pas sa peur. Il pouvait toujours tenter quelque chose, il avait suffisamment de vigueur restante pour essayer. Mais il ne ferait rien. Haya en était persuadée. Il savait que la partie était perdue à l’instant où un étranger était entré chez lui et qu’il l’avait aussitôt reconnu. Comme un prédateur qui croit discerner une proie qui lui avait échappé plus tôt, mais qui n’est jamais qu’un prédateur beaucoup plus gros que lui.

Suiteki - C’est Motoji Rui. Je ne sais pas où il vit. Après votre nuit, il a tout arrêté. Il parlait de retourner chez lui. Je sais pas où c’est. Il était de Nagumo. Mais je sais pas où c’est.

Haya - Est-ce que Nagata sait que je suis en vie ?

Suiteki pinça les lèvres.

Suiteki - Oui.

Haya - Est-ce qu’il a peur de moi ?

Suiteki - Oui.

Haya - Je ne sais pas si ton esprit... ou quoi que ce soit... trouvera la paix, car la paix non plus, tu ne la mérites pas. Peut-être que les règles de la mort sont différentes et que tu auras enfin ce que tu mérites ? Quand tu avais mon visage entre tes mains, tu savais que je voulais mourir. Cela aurait été le plus beau présent que l’on m’aurait fait. Tu m’aurais brisé le cou et vous auriez disparu. Tu ne l’as pas fait. Alors oui, en ce sens, j’ai de la pitié pour vous.

Haya enfonça sans ciller son kunai dans la gorge de Suiteki, lui maintenant la tête de sa main libre. L’homme émit quelques gargouillis, ses yeux grands ouverts fixés sur ceux d’Haya. Elle ne se sentait pas sale alors, mais au contraire plus proche de la pureté qu’elle ne l’avait jamais été, comme touchée par une grâce surnaturelle. Elle recueillit patiemment les derniers râles de l’homme et le laissa tomber sur le sol, lourdement. Haya rangea son kunai dans l’intérieur de son vêtement et rabattit ses foulards sur son visage. Elle quitta la maison par la porte d’entrée, sans un regard en arrière et sans prêter attention aux pleurs de la mère.

Ses amis se levèrent tous ensemble à son approche. Ils la regardaient avancer sans parler, tendus même s’ils connaissaient déjà la réponse attendue. Haya se jeta dans les bras de Kinsuke et le serra contre lui de toutes ses forces, les yeux fermés. Elle souriait contre sa poitrine, elle souriait de toutes ses dents parce que la libération approchait et que le démon savait que le guerrier approchait, que ses pas sanglants le menaient à yukan, qu’il n’aurait pas de repos tant que sa tête ne roulera pas par terre. Kinsuke lui caressait le dos tendrement, puis Benihime, qu’Haya reconnut au toucher, vint lui presser l’épaule. Haya tourna la tête vers elle, souriante, pour embrasser du regard tous ses amis qui s’étaient rapprochés pour la soutenir.

Haya - Il s’appelle Motoji rui, murmura t-elle. Il est à Nagumo.

MessageSujet: Re: La belle dame sans merci   Mar 21 Sep - 20:22

Ils lui racontaient tout sans résister.

Ils lui racontaient tout sans résister parce qu’Haya disait la vérité. A partir du moment où elle revenait dans leur vie, où ils revoyaient se dessiner sa stature, sa stature pourtant si différente du corps d’adolescente terrifiée qui avait été le sien, un corps maintenant ferme, solide, brisé et reconstruit par la force de la volonté, à partir de ce moment ils savaient que tout était terminé. C’était un mélange diffus de certitude qu’ils méritaient de mourir entre ses mains et de résignation. Ils avaient attendu cette mort, Haya, ressuscitée parmi les vivants pour achever ce qu’ils avaient commencé. Au final, cela n’avait rien d’aussi héroïque. C’était sale, sauvage mais apaisant comme l’enfer.

Ils savaient que quand elle parlait de dette, c’était une dette qui dépassait l’entendement. Pouvaient-ils lui rendre ses sœurs, son père, sa virginité, ses souvenirs, son corps, son esprit et sa vie d’alors ? Non, ils ne le pouvaient pas. C’est une dette. Les dettes ne disparaissent que quand on meurt ou qu’on les paye, elle n’était pas morte, il fallait payer. La seule chose qu’ils pouvaient faire pour s’amender (ce n’était pas une question de remords, ils n’avaient jamais ressenti de remords, Haya en était sûre, c’était au-delà de ces considérations : l’intime conviction qu’Haya méritait d’en faire tout autant à leur propre famille, l’empathie, la peur, la lâcheté et l’humanité) était de lui donner ce qu’elle demandait, sans faire les fortes têtes, sans crâner, en fermant leurs gueules pour une fois dans leur vie et en acceptant le déroulement proposé. En acceptant leur nouveau rôle dans cette histoire qui n’avait jamais été la leur.

Haya - Comment va-t-on le trouver ?

Saeka - Ce ne serait pas aussi difficile que tu le penses. Moi et Koshiro d’un côté, Tsuna et Ona de l’autre, le chercheront, pendant que tu resteras avec le reste de l’équipe. Je lui donne une semaine avant qu’on ne trouve sa localisation actuelle.

Koshiro - Maintenant qu’on est sûrs que Nagata sait que tu es en vie, on ne doit pas relâcher notre attention. Tu dois rester sous protection. C’est important.

Haya sourit doucement, le menton sur les genoux.

Haya - Je suis contente que presque toutes les personnes auxquelles je tiens le plus soient avec moi pour qu’il ne vous arrive rien dans mon dos.

Les personnes assemblées se dévisagèrent sans trouver quoi répondre à cette surprenante déclaration d’amour collectif.

Nagata sait que tu es en vie. La phrase dansait devant ses yeux. Quelle sorte de terreur éprouvait-il ? Semblable à la sienne, lors de l’assaut du cinq décembre ? Une terreur d’animal piétiné, vaincu avant même de commencer à combattre, qui ne voit aucune solution s’offrir, aucune chance de rédemption. La terreur d’un désespoir trop énorme et trop soudain pour être évitée. Ou bien une terreur semblable à celle que son père avait dû ressentir, lorsqu’il avait compris avec effroi qu’il venait tout jute de condamner ses filles, qu’il mourra avant d’avoir pu les revoir et, pire, sans avoir pu être sûr qu’elles vivraient après lui. Une terreur plus proche de celle des hommes, quand on est face à ce que l’on perd de façon irrémédiable, sans avoir la moindre chance de revenir dessus. La vie de cet homme s’était jouée à peu de choses et sans doute avait-il fallu que la prévision de cette Yomi se réalise. Ce n’était pas à Kade de tuer Nagata, mais à elle. Ce n’était plus une question de politiques, de guerres et de machinations, pas pour Haya, c’était à d’autres personnes qu’à elle de se poser ces questions. Chacun devait s’occuper de sa zone d’influence et s’y tenir. Il se trouvait que la zone d’influence d’Haya se bornait sur la vie de Nagata. Les conséquences ne lui faisaient pas peur. C’était sa guerre à elle, mais ça n’en demeurait pas moins une vraie guerre. Il y aurait des retombées, peut-être tragiques, elle n’en savait rien. Haya ne se sentait pas de responsabilité particulière en tant que ninja de kiri. Pourquoi devait-il y avoir des sacrifiés dans l’histoire d’un village, aussi important soit-il ? Son père n’avait pas mérité son sort. Haya avait le droit de faire ses propres choix, de poursuivre ce qui avait été commencé. Personne ne pouvait le lui interdire. Il y avait des ninjas qui, chaque jour, ne vivaient que par et pour la vengeance. Haya les voyait. Kiri les logeait, les entraînait et les utilisait. Il utilisait leur folie, leur obsession, Haya ne savait pas comment le nommer... puis un jour, la vengeance s’accomplissait ou la mort survenait, et c’était la fin de l’histoire.

Haya ne se sentait pas proche de ce schéma. Elle ne rêvait pas de Nagata la nuit... elle ne revoyait pas le visage sanglant de sa sœur, elle n’entendait pas la voix de son père lui crier son désespoir. Elle conservait des souvenirs heureux de sa famille, des souvenirs normaux. Ils n’avaient pas à prendre le pas sur les images meurtrières. Haya s’était beaucoup entraînée pour réaliser cette opération, elle le reconnaissait. Mais elle ne pensait pas avoir le droit d’être médiocre au milieu de l’excellence, de demander de l’aide à la flamme jaune et de se cacher derrière elle. C’était sa quête, la quête pour la mémoire de son père. Alors il fallait qu’elle en soit digne, qu’elle ne prenne pas de risques. Malgré la légitimité de son entreprise, Haya savait bien que cela ne la protégerait pas de la mort. Elle n’avait pas le droit de mourir à son tour, les choses ne devaient pas se passer ainsi. Alors, oui, il fallait être forte.

A partir du moment où la guerre était lancée, il n’y avait plus de rémission, plus de paix, rien que l’attente moite des prochains combats. Haya gravissait les échelons qui la séparaient de Nagata. Les choses devaient également être faites dans l’ordre, ne rien laisser de côté. Chacun de ses hommes, pensait Haya, a participé à ma vie. Il est important que ma vie participe à achever la leur, mais sans débordements, comme quelque chose de tout à fait naturel. Trois étaient tombés, il n’en restait plus que deux. Motoji et Nagata, puis ce serait fini, d’une façon ou d’une autre. Naikin lui avait parlé de yukan, l’île gouvernée par Nagata. Il lui avait raconté les rumeurs d’armée de l’ombre, les menaces qui remontaient jusqu’aux oreilles du daimyo mais les mains liées de ce dernier. Elle sourit en s’imaginant boucler la boucle ouverte par son père, inverser le flux de haine. Plutôt que de se déverser sur le père, il se déverserait sur sa fille qui avait engendré une guerre civile d’importance nationale, comme il y a bien longtemps maintenant. Et on la haïrait, elle et les siens, mais d’une façon imprévue, Haya aurait bien brisé la chaîne de haine. Elle ne se sentait pas exactement la force de la supporter... mais quand elle regardait les visages autour d’elle, les visages de personnes qui n’ignoraient pas le moins du monde dans quoi ils s’étaient engagés, Haya retrouvait la paix. Quoiqu’elle fasse, ils lui faisaient confiance pour ne pas se tromper. Il était trop tard pour s’essayer à penser comment les choses évolueraient si elles leur échappaient...

Au lendemain, le plan fut décidé tôt le matin : les deux équipes indiquées par Saeka partaient immédiatement pour nagumo, la flamme jaune escortait Haya jusqu’à kiri. Il n’y avait pas lieu de se presser, disaient-ils, car rien ne laissait présager de la façon dont les rumeurs avaient circulé depuis leur départ. Il ne fallait pas revenir de façon inhabituelle. Haya serra dans ses bras chacun des membres sur le départ. Elle garda Saeka contre elle.

Haya - Revenez entiers.

Saeka - Bien sûr. Nous serons prudents.

Naikin avait averti que Motoji, qui leur était parfaitement inconnu, devait certainement être averti de la mort de ses camarades. Cela laissait deux options, soit il s’était enterré dans un coin perdu et les recherches seraient compliquées, soit il avait obtenu une défense spéciale et restait en alerte maximum. Dans les deux cas, il faudrait être vigilant. Une dernière possibilité demeurait : un mensonge de Suiteki. Personne ne leva l’hypothèse, mais Haya gardait cela dans un coin de son esprit. Il savait plus de choses que n’en savait Daisuke au moment de mourir, il avait pu prendre les devants, sachant qu’Haya viendrait et s’arranger avec Nagata pour tendre un piège. Il n’avait aucune raison de livrer un ancien associé avec lequel il ne devait plus entretenir le moindre lien... mais Haya savait qu’elle n’avait pas vu de mensonge dans ses yeux, ni lorsqu’il parlait, ni au moment de lui prendre la vie. Pourquoi serait-il fidèle à Nagata au moment de mourir ? Que lui avait fait cet homme ? Une fois mort, à quoi lui servait sa fidélité ? Ce n’était pas pour l’homme qu’il servait, mais pour l’argent de l’homme. Quand il regardait Haya tenir son arme, il ne pensait qu’à sa famille en haut et à la fin de sa propre vie.

Les deux équipes partirent avant que le soleil n’ait fini de se lever. La flamme jaune, Kinsuke et Haya restèrent longuement sur place, sans beaucoup parler. Ils attendirent midi pour reprendre la route. Kiri n’était pas très éloigné de leur position, ils y seraient dans la soirée.

Le village semblait pareil à lui-même. Il s’étendait au loin, un peu en contrebas de leur position. On pouvait discerner de multiples points noirs évoluer dans les ruelles, indifféremment civils et ninjas. Haya se demandait ce qui l’attendait dans ce village, et combien de temps elle y resterait avant de poursuivre son mouvement. Saeka parlait d’une semaine. Il ne faisait aucun doute que ces phases d’attente et d’incertitude seront plus rudes que les actions sur le terrain, le creux de la vague, mais avec en plus l’angoisse d’amis hors de portée. Haya avait beau leur faire une confiance absolue... elle les avait vu combattre, elle savait qu’elle portait sur la poitrine un lien avec Saeka (que Saeka n’utiliserait jamais si elle était en danger de mort sur cette mission, Haya en frissonnait, mais la jeune femme préférerait mourir plutôt que d’amener à ses côtés la fille même qu’elle protégeait...), mais elle avait peur quand même. Comme lorsqu’elle avait appris qu’Hakame restait aux côtés de Daisuke. Le sentiment oppressant d’urgence, semblable à une brusque crise d’angoisse muette.

Naikin lui posa la main sur l’épaule.

Naikin - Ils sont forts. C’est toujours dur de simplement faire confiance. Très dur. Mais c’est une qualité indispensable. Il faut savoir déléguer sans intervenir. Cela ne fait que gêner. Parfois, en combat, je vois que Beni ou Ryo sont en mauvaise posture. Mais j’ai confiance en eux pour redresser la situation. C’est un sentiment puissant, tu vas commencer à le sentir en le laissant s’exprimer. Quand il faudra que tu agisses, tu sauras. Et nous serons avec toi.

Ils se séparèrent à la porte d’Haya. La flamme jaune refusa d’entrer, Kinsuke l’avertit qu’il serait un peu en retard à la soirée qu’ils avaient planifiée. Son appartement était plongé dans l’obscurité, quelques volets ouverts plus loin atténuèrent l’impression de trou obscur. Il y avait un mot sur sa table. Haya le parcourut des yeux.

Reste vigilante.

Elle sourit. Si le sens des mots l’avait frappé sans qu’elle n’ait à forcer, maintenant qu’elle relisait lentement, elle repérait les signes de la graphie aisu. Un message sibyllin de Hyô, qui continuait à manifester sa présence sans se montrer. Elle se demandait s’il était toujours en chasse, après si longtemps, mais de toute évidence il avait eu vent de ses récents exploits. Haya se frotta les yeux et bailla largement, retombant lourdement sur son fauteuil. Elle rêvait de retirer sa tunique et de passer des vêtements plus amicaux. Naikin lui avait demandé de rester dormir chez lui pendant les recherches des équipes Motoji. Il devait aussi y avoir Kinsuke et Benihime, ce soir, aussi Haya était-elle pressée de les rejoindre. Mais avant cela, il y avait une épreuve terrible qui l’attendait... elle s’appelait Satoshi.

Après son départ de kiri pour tuer Daisuke, ce qui remontait maintenant, Satoshi ne lui avait plus adressé la parole. Elle le trouvait injuste. Certes, elle reconnaissait avoir agi bêtement et dans la précipitation, mais c’était sa précipitation qui avait sauvé Hakame, et Haya ne se sentait plus l’âme d’une adolescente fragile. Elle avait progressé. Il le savait, pourquoi refusait-il de l’admettre ? Il partait fréquemment en mission, et Haya savait qu’elles n’étaient pas toutes officielles. Elle entreprit toutefois d’écrire un mot à son attention. L’expérience lui montrait qu’il ne fallait pas taquiner le lion de trop près quand il était de mauvaise humeur, il la recevrait quand il le déciderait. En attendant, Haya sera peut-être loin et aura peut-être tué quelques autres personnes...

Elle resta simple, sans faire d’emphase, mais sans parvenir exactement à ce qu’elle voulait dire. Au final, elle haussa les épaules, prépara ses affaires et sortit. Elle fit un large détour pour déposer la lettre à l’appartement de Satoshi, qu’elle n’aperçut que du bas de la rue. Il devait être absent de toute façon. Haya ne s’attarda pas et se dirigea directement chez Naikin. Kinsuke arriva avant qu’ils ne passent à table, à un peu moins de neuf heures. Ils étaient tous raisonnablement fatigués, aussi ne tardèrent-ils pas à aller se coucher. La distribution des chambres fut tout aussi simple que la dernière fois : Haya et Kinsuke dans la chambre de Naikin, Benihime dans la chambre d’ami et Naikin gardait pour lui les voluptueux canapés.

Couchée sur le lit, les bras derrière la tête, Haya regardait le plafond blanc sans parvenir à trouver le sommeil. Kinsuke avait les yeux fermés, mais elle devinait qu’il ne dormait pas et que, malgré la fatigue, il peinerait à trouver le sommeil.

Haya - Suiteki dit que Nagata a peur de moi.

Kinsuke ouvrit les yeux, mais ne dit rien.

Haya - Je n’ai pas peur de lui. Je n’ai pas peur du jour où nous serons face à face. Mais chaque fois que je prends la vie de l’un de ces hommes... cela... puise en moi. Comme si je m’abîmais définitivement. J’ai peur d’arriver au bout. D’un jour, me retourner, et regarder tout brûler derrière moi. J’ai tué cet homme, Suiteki, alors que ses enfants étaient à peine un étage plus haut. Je ne sais pas. Je ne me dis pas, leur père a tué le mien, bien fait pour eux, ils apprendront ce que ça fait. Je n’essaye pas de me dire que c’est la faute de leur père. Il n’y a pas d’excuses à tout cela. Nous sommes tous dans un large cercle de folie. On ne peut plus y échapper, il faut aller au bout. Alors on y va. Ces orphelins me haïront. Peut-être qu’un jour ils me tueront. Par vengeance ? Pour terminer ce que j’ai, à leurs yeux, commencer, comme moi ? Je ne sais pas, mais ce sera un combat juste. Parce que ma survie et ma mort seront aussi justes l’une que l’autre.

Elle avait parlé lentement, laissant parfois de longues secondes s’écouler, le temps que se forment dans sa tête les phrases auxquelles elle pensait. C’était seulement le flot de sa pensée. Mais cette sensation de salissure... après avoir abattu Encho, elle avait ressenti un besoin de se laver qui dépassait la salissure physique du sang sur sa peau. Il y avait une idée de purification. La mort d’Encho ne lui avait rien apporté. Il n’y avait pas de satisfaction à y puiser, Haya ne parvenait pas totalement à se dire qu’enfin elle avait rattrapé cet homme qui avait pesé sur elle, qu’enfin elle l’avait tué et que cela la soulageait... ou quoi que ce soit. Chaque pas lui semblait plus lourd que le précédent, Nagata apparaissait au loin, sur une petite île embrumée. Et Haya nageait, nageait à s’en rompre les bras pour s’approcher...

Kinsuke - J’ai vu beaucoup de guerriers, ici et ailleurs, qui n’éprouvaient pas la peur, qui ne ressentait pas l’appréhension face à la tâche. Ils abattaient le travail qu’on leur confiait, sans haine et sans heurts, avec le tranchant d’une lame d’acier. Ils ne se posaient pas de questions sur leurs salissures, même quand leurs vêtements étaient moites de sang, rougis par le fer. Pourtant, je pense qu’une bonne partie d’entre eux éprouvaient des sentiments contradictoires. Mais ils pensaient qu’en les ignorant, ils les laisseraient derrière eux. Qu’il suffisait d’avancer.

Kinsuke lui caressa les cheveux du dos de la main.

Kinsuke - Que tu aies des doutes et des peurs, et que tu les exprimes, à moi mais à tout le reste de tes amis... tu n’as pas d’inquiétudes à te faire, tu ne t’abîmeras pas de façon irrémédiable. Nous porterons tous nos parts de salissures, nous porterons la tienne, parce que tu nous le demandes et nous y autorises. C’est une grande, grande marque de confiance, et je suis content que tu en sois arrivée là.

Haya sourit.

Haya - Ce n’était pas gagné.

Kinsuke - Non, murmura-t-il en lui déposant un baiser sur le front. Non, ce n’était pas gagné. Mais j’avais confiance.

*****

La semaine fut beaucoup plus joyeuse que ne l’avait espéré Haya.

La flamme jaune avait obtenu une autorisation non officielle de Shinji pour rester à kiri à veiller sur Haya. A mesure que le temps passait, il semblait improbable qu’une attaque survienne soudainement, mais il n’était pas question pour qui que ce soit de baisser sa garde. Néanmoins, même en restant tendus comme des arcs, ils parvinrent à passer de bons moments. Petit à petit, ils se trouvèrent à dormir tous chez Naikin, pour des raisons invoquées de sécurité, Ryosen occupant le canapé restant (Benihime avait mis un point d’honneur à le tenir éloigné de sa chambre, délimitant même un périmètre infranchissable, sous le regard blasé du jeune homme). Il y avait quelque chose de très excitant à vivre cette expérience de retrouver tout le monde dès le petit déjeuner, une sorte de... Haya redoutait de le dire, mais de famille recomposée, avec ses drames (l’absence de vivre à huit heures, Benihime en était toujours choquée aujourd’hui, l’inondation de la salle de bain puis du couloir de Naikin) et ses joies (un surréaliste bras de fer entre Naikin et Ryosen, tous les muscles noués pour gagner... un échange de canapés strictement similaires. Personne ne sait exactement qui a gagné. Les soirées danses de Benihime, qui convainc Haya et Kinsuke de donner le change... et même Naikin. Haya les revoyait tous à secouer leurs têtes dans tous les sens, en essayant de bouger en rythme, mais Benihime et Ryosen évoluaient juste à un autre niveau. Il y avait aussi eu une plainte des voisins, mais dès qu’ils virent qu’ils partageaient le quartier avec le chef de la flamme jaune, ils en oublièrent leurs récriminations).

Ce n’était pas juste une idée de famille, corrigea Haya, après neuf jours à ce rythme. C’était une vraie famille, mais dans le sens le plus essentiel du mot. Aucun d’entre eux n’avait un rôle habituel, mais les liens qui les unissaient appartenaient à une autre catégorie que celle de l’amitié. Une certaine connaissance de chacun, des moments simples qu’on goûtait sans pression, le regret de penser que d’autres étaient éloignés... Haya se souvenait de ce sentiment, c’était exactement celui qu’elle ressentait quand son père s’absentait, parfois des semaines durant. Mais il revenait toujours, sauf une fois. Cette fois-là n’était pas dans leur esprit, ils avaient tous à cœur qu’elle ne se reproduise plus jamais pour aucun d’entre eux. Haya avait confiance. Elle se souvenait qu’un jour, elle s’était refusée à éprouver un sentiment familial, car sa famille n’existait plus... c’était vain. Ce choix non plus ne lui appartenait pas, les choses arrivaient sans demander la permission.

Quand le visage de Saeka apparut sur le mur de Naikin, ils levèrent tous le nez en silence. La jeune femme souriait paisiblement. On entendait la voix de Koshiro, inaudible, mais cela suffit à arracher un sourire à Beni.

Saeka - On l’a.

MessageSujet: Re: La belle dame sans merci   Dim 26 Sep - 12:38

Un brouillard de pluie pesait sur la ville. Il n’avait pas ce sentiment rassurant de la pluie drue, qui trempait jusqu’aux os avec une sincérité parfaitement neutre, non, c’était une pluie désagréable, comme une myriade de minuscules papillons de nuit qui se frottaient contre ses joues. Haya se cala contre le seuil de la porte en refermant sa veste. Malgré les vives lumières de la rue, la ville était sombre ce soir, privée de lune et d’étoiles par de longs nuages aux reflets bruns dans la nuit. En tendant l’oreille, on pouvait entendre des bruits dans les maisonnées, mais les rues étaient paisibles. Il n’y avait qu’un chariot, du moins c’est ce que pouvait estimer Haya, qui passait à quelques centaines de mètres de là.

La jeune femme se redressa. Une longue silhouette venait d’apparaître de l’autre côté de la rue où elle se trouvait. Haya sourit en la reconnaissant, malgré la lourde capuche qui couvrait une partie de son visage. Elle sortit de son abri et monta à sa rencontre.

Ryosen renifla.

Ryosen - Il faudrait inventer une technique contre la pluie.

Haya - Ca existe. Je crois que ça s’appelle... attends... le parapluie. Je crois.

Ryosen - Ha... Ha... Ha. Hilarant. Ton humour était vraiment ce qui manquait à cette radieuse soirée.

Il lui fit signe de le suivre de la tête.

Haya - Ce que tu peux être bougon...

Ryosen - Je ne suis pas bougon. Je suis difficile.

Haya sourit pour elle-même. Si Ryosen n’annonçait rien, c’est qu’il ne s’était pour l’instant rien passé de dramatique. Après avoir reçu le message de Saeka, Naikin avait proposé de partir immédiatement, mais Saeka l’en avait dissuadé. Elle disait que rien ne pressait, qu’ils avaient les choses en main et qu’elles ne pouvaient pas leur échapper maintenant. Ils étaient donc partis le lendemain, sans se presser : Haya, la flamme jaune et Kinsuke. Mais en arrivant dans cette petite ville enténébrée, Naikin avait demandé à ce qu’ils s’arrêtent. Ils étaient encore loin du point de rendez-vous fixé par Saeka mais, l’espace d’un instant, il avait ressenti un vif chakra courir sur sa peau. L’impression s’était dissipée tout de suite, disait-il, et Haya n’avait rien perçu de tel. Mais Beni acquiesça, en disant qu’elle venait également d’avoir une drôle d’impression, sans parvenir à déterminer ce que c’était.

Ils avaient demandé à Haya de les attendre. Ce à quoi Haya avait vivement répondu que si elle attendait toute seule, elle était beaucoup plus exposée que si elle les suivait, mais Naikin lui répondit qu’elle ne devait s’inquiéter de rien parce que Ryosen veillait. Mais il ne s’était rien passé. Haya avait attendu un quart d’heure (seule, car de toute évidence Ryosen veillait loin d’elle) sans qu’aucun bruit autre que la pluie qui tombait doucement ne perturbe la ville.

Haya - Naikin a rêvé ?

Ryosen - Je ne pense pas. Mais cela n’a probablement aucun rapport avec toi. On ne sait pas, on n’a rien trouvé. On commence à s’inquiéter pour Saeka et Koshiro, mais Naikin est en contact avec eux et ils vont très bien et Ko dit qu’ils sont en sécurité.

Haya - Peut-être un ninja en mission.

Ryosen sourit, un sourire qui n’annonçait rien de bon.

Ryosen - Peut-être.

Ils rejoignirent très vite le reste du groupe, dressé à l’écart d’un bâtiment, pareillement encapuchonné. La main de Kinsuke était auréolée de jaune.

Benihime - Rien ?

Ryosen secoua la tête.

Haya - Qu’est-ce que tu fais, demanda Haya à Kinsuke.

Kinsuke - J’essaye de percevoir l’activité d’un chakra, mais à part le notre...

Haya - De quoi vous avez peur exactement ?

Naikin - Shuhei Kanade. En l’absence de lueur de compréhension (ou d’appréhension) dans le regard de la jeune femme, il ajouta : Yomi, dans l’histoire que t’a raconté Tsuna sur ton père, disait être chassée par un homme qu’elle appelait le Traqueur. C’est Shuhei, j’en suis pratiquement sûr. Un chasseur employé par Kakumei.

Benihime - Et un bon !

Haya - Nagata aurait les moyens de l’employer ?

Naikin eut une moue dubitative.

Naikin - Je ne pense pas. Mais s’il est en affaire avec kakumei et qu’il a fait part de ses petits tracas, et que kakumei souhaite s’assurer de sa survie, il n’est pas impossible qu’il souhaite également s'assurer de ta mort. Shuhei serait indiqué pour cette tâche.

Haya - J’espère qu’il a autre chose à faire.

Ils ne s’attardèrent pas davantage et reprirent leur route vers le nord de nagumo. Il ne fut plus question de Shuhei ni de qui que ce soit d'autre. Il était trois heures quand ils s’arrêtèrent. Naikin annonça prendre le premier tour de garde. Il était nerveux, Haya le voyait bien et cela l’empêchait de trouver le sommeil. Il était inquiet pour eux, mais aussi pour les deux membres isolés et il se retenait de les contacter à nouveau pour ne pas les affoler.

Naikin - Tu devrais dormir. La journée de demain sera éprouvante encore.

Haya - Pourquoi tu penses que c’était Shuhei ?

Naikin se retourna pour lui jeter un coup d’œil. Kinsuke était déjà profondément endormi, et Ryosen et Beni se chamaillaient à voix basse pour savoir lequel des deux allait garder la souche (ils finirent par ne pas se mettre d’accord et se serrèrent contre la souche, dans le plus total manque de diplomatie et de compromis qu’il soit possible d’envisager).

Naikin - Je ne sais pas, c’est l’idée que j’ai eu tout de suite. Si ce n’est pas lui, c’est bon. Si c’était lui, c’est très grave. Parce que Shuhei ne ferait jamais ce genre d’erreur sans le vouloir. S’il voulait savoir qu’il était là et qu’il nous regardait, cela signifie qu’on a une distance de retard.

Haya - On pourrait faire revenir Saeka et Koshiro.

Naikin se passa une main sur la nuque, le regard tourné sur la lune qui restait bien visible malgré la densité du feuillage. Haya avait la sensation de n'avoir fait qu'énoncer à voix haute une bêtise en la disant, mais elle éprouvait le besoin de montrer à Naikin qu'il n'était pas le seul à y songer.

Naikin - On pourrait... mais on doit leur faire confiance, comme ils nous font confiance pour te protéger.

Le jeune homme garda le silence après ça et Haya dût s’endormir dans l'intervalle, car elle fut réveillée par la main de Beni sur son épaule, qui la secouait doucement. Elle ouvrit péniblement les yeux et se redressa d’un bond, brusquement éveillée, sans que rien ne sorte pourtant de l’ordinaire. Naikin et Ryosen étaient debout en train de se préparer, Beni avait la bouche pleine.

Haya - Tout s’est bien passé ?

Benihime - Bien chur. On est la flamme chaune quand même.

Ryosen - Chaune... ça valait le coup de revendiquer ma souche pour dire ça. C'est toi la chaune.

Naikin leva les yeux au ciel et s’éloigna sans mot dire, les mains dans les poches. La souche avait dû revenir souvent dans les conversations matinales... en moins de trois heures, ils atteignirent le point de rendez-vous fixé par Saeka et Koshiro, une petite cabane au milieu de nulle part, dans une vaste prairie à l’épaisse herbe verte. Le couple les attendait à l’extérieur, assis dans l’herbe. Ils se levèrent pour les saluer. Ils allaient de toute évidence très bien. Naikin leur expliqua rapidement la raison de son trouble de la veille.

Koshiro – Haya ne représente pas encore un tel problème pour qui que ce soit. Je doute que Nagata ait les moyens de se payer Shuhei sans endetter la moitié de yukan, sans compter que Shuhei n'est pas du genre provocateur. S'il avait été payé pour vous attaquer, il l'aurait fait.

Naikin - Ce n’est pas impossible si kakumei est impliqué et, pour ce qu’on en sait, il l’est.

Koshiro – Kakumei a beaucoup de choses à gérer. Haya est une information parmi beaucoup d'autres. Ils la traiteront comme ils traitent les informations parasites : avec des laquais. Shuhei, n'est pas un laquais. Shuhei est une élite. Ils emploieront Shuhei quand Haya sera à la portée de Kade.

Saeka – C'est l'erreur de toutes les puissances, que de négliger de s'employer pleinement sur les petits accrocs. Mais ils ne peuvent faire autrement, chaque mal a son remède. Employer une cascade pour arroser une plante est excessif, et ce qui est excessif témoigne d'un manque de discipline et de contrôle. Kakumei est dans le contrôle, alors kakumei ne pourra jamais employer autre chose qu'un moyen approprié pour s'occuper d'Haya. Et une chance pour nous, ces moyens sont encore largement à notre portée.

Haya observait les intervenants sans mot dire, pendant qu'on discourait de sa mort prochaine et de tous les moyens que l'on pouvait employer pour l'assassiner. Elle avait été amenée à fréquenter, de très loin, kakumei, et avec un petit élan de prétention, elle pouvait se targuer d'avoir été parmi celles à découvrir que l'organisation était parfaitement implantée à kiri. Elle savait aussi, pour avoir lutté contre par moyens interposés, que l'ennemi était dangereux et inconnu, mais aussi qu'il était passé très près d'un succès au moins partiel à kiri. Elle n'était pas encore convaincue que le mal ait été bien éradiqué, car elle n'avait aucunement les moyens de s'en assurer. Savoir qu'un organisme aussi gros pouvait, un jour, voir son nom à elle apparaître sous ses yeux la mettait mal à l'aise... quelque part au fond d'elle cependant, Haya était persuadée que ce ne serait pas la dernière fois qu'elle en entendrait parler et, si elle vivait assez longtemps pour (les discussions autour d'elle commençaient à envisager cette possibilité), ce ne serait pas la dernière fois qu'elle luttait contre non plus. Nagata n'était pas la racine du mal, si Haya était cynique, elle aurait dit que c'était l'homme la racine du mal. Mais c'était une interprétation déformée et cette quête n'était pas là pour établir une cartographie du bien et du mal. Il y avait d'un côté les choses qu'on ne pouvait, à titre personnel, supporter, et de l'autre les moyens de les combattre. Ils étaient tous là à titre personnel. Ce qu'ils ne pouvaient supporter, c'était le travestissement de la vérité (on ne devait pas pouvoir tricher avec) et l'idée que tout ce qu'avait entrepris Kade, son père, ait été inutile de bout en bout. C'était une pensée douloureuse, le prix semblait exorbitant. Kade avait fait des erreurs, il n'avait pas été irréprochable, mais personne ne l'était, il ne méritera jamais d'être honni, méprisé et banni des esprits, alors qu'il avait tout donné, jusqu'à sa propre famille. Savoir que son père n'avait eu aucun choix, aucune possibilité de choix, à partir du moment où il s'était engagé dans cette aventure lui faisait horreur. Ce n'était pas comme s'il avait décidé, pour accomplir sa mission, de sacrifier même ses filles. Tsuna n'avait pas raconté les choses comme ça. Il allait revenir, mais il n'avait pas le droit de faire ce choix, sa mission le possédait le plus complètement possible.

Kade le lui avait dit un jour. C'était le lendemain de la fois où elle s'était perdue dans la forêt, en pleine nuit et sous la pluie, ou peut-être deux jours après, les souvenirs se mélangeaient. Elle était malade à cause d'un mauvais coup de froid, alors son père n'était jamais loin. Un soir, il était assis à ses côtés et lui caressait les cheveux en lui parlant à voix basse. Haya souriait, mais elle sentait bien que progressivement, son père ne lui parlait plus seulement à elle, mais aussi à quelqu'un d'autre (sans doute lui-même). Cela ne faisait rien, parce que sa présence avait quelque chose d'immédiatement rassurant et ces dialogues n'étaient pas aussi fréquents. Il avait dit cette phrase qui s'était vissée dans l'esprit d'Haya : nous sommes nos propres choix.

Les questions de responsabilités n'avaient jamais été aussi présentes, depuis, dans chacun de ses actes. Que Kade n'ait pas eu l'opportunité réelle de choisir, ou qu'il n'ait pas saisi cette opportunité, cela l'excusait, d'une façon retorse, de ses responsabilités aux yeux d'Haya. Il n'était pas question de partager ce raisonnement avec d'autres, il n'était pas fait pour être contredit. C'était sa vérité à elle, une vérité à laquelle elle s'accrocherait quoi qu'il arrive. Il n'y a pas de vérité au-dessus des autres, écrasantes, mais de multiples vérités qui se rejoignent parfois. Beaucoup de personnes extérieures accuseraient Kade, plaindraient peut-être Haya, annonceraient ce que Kade aurait dû faire, voire ce qu'elles auraient fait à sa place. Il n'y avait rien à accuser, et surtout personne à plaindre. Kade avait chèrement payer ses erreurs, Haya n'était pas animée de volonté de vengeance, alors de quel droit se vengerait-elle de son père ? Plus important que tout, la jeune femme savait qu'elle n'était pas une victime qui subissait, mais une personne qui prenait et qui rendait, une personne bien vivante. Il lui avait fallu batailler ferme pour disposer de cette vie et pour la conserver... ce n'était pas pour n'en profiter qu'à moitié, dans l'ombre de quelques brigands qui ne valaient rien.

Kinsuke – C'est le dernier Haya. Courage.

Haya tourna la tête vers lui et s'arrangea pour dissiper ses dernières pensées. Saeka avait rejoint Beni et Ryosen sous le auvent de la cabane, tandis que Ko s'entretenait avec Naikin. Personne ne lui avait indiqué le moment où il fallait qu'elle agisse, ils attendaient qu'elle soit prête et qu'elle en finisse, patiemment.

Haya – Ce sera Nagata le dernier et encore, après lui il faudra peut-être prendre les armes contre d'autres.

Kinsuke – Nous le ferons s'il le faut.

La jeune femme se frotta vigoureusement les joues, adressa un court signe de tête à Kinsuke et s'en alla au devant de la colline derrière laquelle devait se trouver la cabane de Motoji. Elle sentait le regard de ses amis sur son dos, mais ils ne la suivirent pas. Le vent soufflait dans ses oreilles à mesure qu'elle gravissait le flanc de la petite butte touffue, et Haya se surprit à souffler bruyamment avant même d'en avoir atteint le sommet. Une fois en haut, elle s'arrêta contre un arbre et essuya d'un revers de la main les petites perles de sueur immobiles sur son cou. De là où elle était et malgré les arbres, Haya pouvait discerner la cabane de son nouvel ennemi. Elle se demandait comment faisaient les assassins pour ne jamais penser au fait qu'ils allaient arrêter de manière irrémédiable une vie. Peut-être que cela, au fil du temps, devenait une action aussi banale que l'était le combat en lui-même ? La mort n'en était jamais que la finalité, une finalité qu'on avait, somme toute, bien cherchée. Malgré ce qu'ils avaient fait, et malgré toutes les raisons qu'Haya s'était trouvé, la jeune femme n'arrivait pas à s'ôter cette idée de la tête.

Il fallait qu'elle reste concentrée, pour ne commettre aucune imprudence. Elle n'était plus l'adolescente terrorisée qu'ils avaient trouvé sur leur chemin la dernière fois, mais ce n'était pas une raison pour faire des erreurs.

Elle était tellement proche d'en finir avec les quatre qu'il n'était pas question de se mettre en difficulté, ne serait-ce qu'une seconde.

MessageSujet: Re: La belle dame sans merci   Lun 4 Oct - 20:07

Quand elle poussa la porte, Haya fut parcourue d'une étrange sensation. Son regard se posait sur le mobilier modeste sans s'y arrêter véritablement, comme si elle cherchait plutôt à mettre le doigt sur ce qu'elle éprouvait. Elle se trouvait dans la salle principale, juste en face d'une ouverture qui débouchait sur une petite chambre exiguë. Sur les murs, des saucisses séchaient et une étagère ployait littéralement sous le poids des casseroles et des épices. Un escalier descendait, certainement dans une cave où quelque chose comme ça, mais il n'y avait pas d'étage. Les pièces étaient seulement hautes de plafond. Il ne semblait y avoir personne, aussi Haya s'avança-t-elle de quelques pas, et c'est seulement alors qu'elle compris.

C'était une sensation injuste, mais l'espace d'un instant, suffisant pour que l'impression se fige en elle, Haya s'était vue comme ses agresseurs, lorsqu'ils étaient entrés chez elle, sans se soucier du fait qu'ils n'étaient pas les bienvenus. Ils tiraient même, bien sûr, un plaisir sadique à imposer leur présence de toutes les façons possibles, à imprimer leur empreinte sur la maison qui avait autrefois été un foyer rassurant. Ils étaient même parvenus, par leur cruauté et leurs actes, à faire de cette maison un tombeau qui n'accueillerait plus jamais la moindre vie. Haya s'était promis de ne jamais leur ressembler et elle essayait de s'en convaincre chaque jour. Ses amis lui disaient qu'elle n'avait rien à voir avec les monstres qui l'avaient tourmenté. Peut-être qu'ils étaient dans le vrai, peut-être qu'il existait une autorité supérieure capable de décider du bien-fondé des actions cruelles et définitives.

Mais peut-être aussi qu'ils pouvaient juger et mépriser les actions de ses agresseurs parce que ces derniers étaient des vaincus. Et que la justice et l'ordre sont toujours du côté des vainqueurs. Au fond d'elle cependant, Haya ne parvenait pas à s'associer aux actions de ces hommes. Ce n'était pas une question philosophique, entre le bien et le mal ou quelque autre notion. C'était principalement une question de valeur. Ils étaient des exécutants, ils ne réfléchissaient pas. S'ils voulaient faire du mal, s'ils éprouvaient un plaisir à faire du mal, ils ne comprenaient pas la situation. Haya en était convaincue, des quatre hommes qui les avaient massacré, aucun ne devait être au fait des tenants et des aboutissants de l'histoire. Encho savait qu'elles étaient les filles de Kade Kasen, mais lui-même ne savait pas bien qui était Kade Kasen et ce qu'il représentait. Il n'en avait qu'une idée floue, et comment lui en vouloir, puisqu'Haya elle même partageait sa vision biaisée et bâtarde. Haya cependant aujourd'hui agissait en tant que chef. Elle savait pourquoi elle tuait ces hommes, et pourquoi elle devait le faire elle-même. Ce n'était ni par plaisir, ni par devoir, mais par nécessité. Les choses ne pouvaient être autrement, il lui fallait éprouver leur mort, même si cela la faisait vomir et la hanterait longtemps. Ainsi seulement la jeune femme pouvait espérer retrouver les pas de son père, sentir ce qu'il avait traversé pendant toutes ces années, la détresse, la mort et une certaine forme d'échec. Cette distinction, le fait que c'était elle qui avait décidé de se retrouver dans ce salon, assise sur cette chaise en attendant le retour du dernier homme, cela changeait tout. Haya savait pourquoi elle devait les tuer et eux-mêmes savaient pourquoi ils devaient mourir.

Le temps s'écoula insensiblement jusqu'à ce que la porte d'entrée s'ouvre à nouveau. La silhouette d'un homme de petite taille, habillé comme un paysan avec des vêtements dépenaillés et disparates, se dessina dans le contre jour. Haya le dévisageait sans faire mine de se lever. Les épaules de l'homme s'affaissèrent quand il referma la porte derrière lui. La jeune femme le détailla plus précisément quand il se tourna pour lui rendre son regard. Il lui était impossible de se souvenir de lui. En réalité, il aurait aussi bien pu s'agir du premier paysan venu, Haya aurait été incapable de l'accuser d'avoir participé au massacre du cinq décembre. Mais le regard voilé de l'homme en revanche, ce regard trahissait un remords qu'on ne pouvait feindre. Il contourna la table pour s'asseoir pesamment sur l'autre chaise de la salle, sans jamais la quitter des yeux.

Motoji – Haya Sasaki... enfin...

Il y avait un air de... de gratitude peut-être maintenant, au fond de son regard, et Haya en fut si troublée qu'elle ne songeait même pas à dire ou à faire quoi que ce soit. L'homme parlait d'une voix empressée, comme si cela faisait des années qu'il se répétait inlassablement les mêmes mots jusqu'au jour où, enfin, il pourrait les prononcer à voix haute.

Motoji – J'avais songé à me donner la mort. Mais j'ai appris, complètement par accident, que tu avais survécu. C'était l'année dernière. Peut-être... une semaine après cette nuit. Un ami médecin m'a dit qu'il s'était passé quelque chose à kiri, quand il y était. Il n'avait pas les détails exacts, mais il avait vu une jeune fille torturée amenée à l'hôpital. Une jeune fille rousse. J'ai su que c'était toi, bien sûr, les dates correspondaient.

Il se passa la langue sur les lèvres.

Motoji – Je ne te mentirai pas, j'avais déjà tué des gens par le passé. Mais ce qu'on a fait ce soir-là... les raisons pour lesquelles on l'a fait... c'est quelque chose avec lequel on ne peut pas vivre normalement. On l'a tous su après le carnage. On s'est regardé, et on a su qu'on était morts au fond de nous. Moi, je ne voulais plus jamais les revoir. Je suis parti ici-même, à l'écart de tout. Je ne pensais même pas à la prime, à l'argent, je voulais juste une vie éloignée de tout. L'envie de mourir... ce n'était pas un suicide, ce n'était pas parce que je n'arrivais pas à admettre ce qu'on avait fait. Je le savais très bien. Mais j'étais déjà mort, je n'en pouvais plus de cette attente. Mais j'ai appris que tu avais survécu. J'ai gardé ce secret avec moi en me demandant si Nagata en entendrait parler. Mais Nagata n'a aucun contact avec l'extérieur, alors il l'a ignoré. Je ne me suis pas tué, parce que je savais qu'un jour tu te présenterais à ma porte pour terminer cela. C'est cette femme...

Motoji secoua la tête, parcouru d'un frisson.

Motoji – Une belle femme brune. A la peau pâle. Elle avait des yeux... les plus étranges que j'ai vu de ma vie. Ils étaient d'un bleu parfait, sans iris sans rien, juste de ce bleu parfait. On s'est croisé tout près d'ici. Je me suis rendu compte qu'elle me regardait, mais cela faisait visiblement longtemps qu'elle était là, immobile, à me dévisager. Je n'avais pas peur, parce que je ne me souciais pas de ce qui allait m'arriver. Je suis allé la voir, elle me regardait sans expression notable. C'est elle qui m'a dit ça. Elle m'a dit que c'était à toi de me tuer. Elle m'a dit qu'elle aurait pu nous tuer le soir même où on vous avait tué, mais qu'à partir du moment où toi tu avais survécu, cela changeait tout. Je lui ai dit que j'étais prêt à mourir, parce que cette histoire devait se terminer. Elle a juste acquiescé, et elle est partie.

Même si Haya ne l'avait jamais croisé personnellement, elle reconnaissait Yomi dans la description qu'en faisait Motoji. La femme avait continué à suivre les évolutions de l'histoire... sans y participer pour autant.

Haya – Je ne me souviens pas de vous.

Motoji – Parce que j'étais à l'étage. Elle m'a dit qu'elle s'appelait Murasaki.

Les cheveux d'Haya se hérissèrent. Elle n'avait jamais su ce qui était arrivé à la plus jeune de ses sœurs, car elles n'étaient pas au même étage au moment de l'assaut. Haya et Kaoru lui avaient demandé d'aller se réfugier dans sa chambre, dans l'espoir désespéré qu'il s'agisse seulement de voleurs de grands chemins qui ne s'attendaient à rien de particulier. Haya ne se souvenait plus bien. Est-ce que Murasaki avait crié ? Il lui semble que oui. Mais ses souvenirs s'étaient embrouillés avec ses rêves, pour diluer la réalité progressivement.

Motoji – Elle pleurait, pleurait. Voulait voir son père. Je savais que son père était mort. Je savais pas ce qu'on faisait là. Je vous entendais crier, en bas, et la petite a essayé de me pousser pour venir vous voir. Je ne l'ai pas laissé faire. Les autres... ils étaient pris d'une frénésie de guerrier. Des guerriers qui n'ont rien et qui prennent tout quand ils le peuvent. Ils allaient lui faire mal, elle allait mourir dans des conditions atroces, comme vous.

Haya – Je ne souhaite pas entendre la suite.

Motoji – Je lui ai dit ce qui l'attendait. Je ne pouvais pas lui mentir. Je n'ai pas eu la force de la sauver. Je n'avais plus de lucidité. Je suis resté avec elle en entendant les autres en bas.

Ils restèrent silencieux un long moment. Motoji regardait ses mains noueuses, posées sur la table, les lèvres fermées. Haya ne parvenait pas à déterminer ce qu'elle ressentait et cela ne faisait qu'accentuer son trouble. Elle était soulagée (et elle en éprouvait un peu de culpabilité) de savoir que Murasaki n'avait pas été torturée avant de mourir, même si le seul fait de ne pouvoir voir ses soeurs, de ne pouvoir avoir confiance en son père au moment de mourir, étaient déjà des tortures suffisantes. Motoji était le seul des quatre à donner l'impression de ressentir pleinement ses actes. Cela ne changeait rien au fond des choses, mais Haya était heureuse pour lui, en un sens, qu'il puisse affronter sereinement les conséquences de ses erreurs.

Haya – Pourquoi le remords ? Vous avez certainement tué d'autres familles que la mienne. Pourquoi vous sentir coupable de celle-ci en particulier ?

Motoji releva brièvement la tête puis s'affaissa à nouveau.

Motoji – Je n'ai pas tué de familles... les personnes que je tuais, je les tuais parce que je l'avais décidé ou parce que je comprenais leur mort. Il y avait de l'équilibre. Elles pouvaient me tuer aussi bien que l'inverse. Je les assassinais parfois, mais elles essayaient de m'assassiner aussi d'autres fois. Ce soir-là, le rapport n'était pas équilibré. Nos vies, n'étaient plus équilibrées. Nagata détruit tout ce qu'il touche. Seishi avait déjà tué des familles entières. Mais même lui, même lui savait que quelque chose n'allait pas. C'était un guerrier, pas un commandant. Un guerrier sait reconnaître l'excès, parce qu'il n'y a jamais accès. Un commandant, comme Nagata, ne le voit pas toujours, à moins que ce soit un bon. C'était la différence. On savait tous qu'on faisait une erreur, mais on ne voulait pas s'arrêter. On n'y serait pas arrivé. On savait que si l'un d'entre nous avait émis cette idée, on l'aurait massacré pour se donner du courage. C'est difficile à comprendre, pour les gens ou les ninjas. Les guerriers sans pouvoir, eux, ils peuvent comprendre cette impression d'impuissance coupable.


Haya – Je vais tuer Nagata.

Motoji – Je sais. C'est pour ça que tu devais mourir. La belle femme brune aux yeux bleu... elle me l'a dit. Elle m'a dit qu'elle avait fait une erreur en avertissant Nagata à propos du guerrier à l'âme rouge. Mais elle ne doutait pas que ce guerrier soit trop fort pour lui. Elle m'a dit que son erreur, si coûteuse en vie humaines, aurait des répercussions plus grandes que si elle avait fait le bon choix.

Haya – Les mauvais choix... on en sait tous quelque chose...

Haya se releva, le kunai qui lui avait déjà servi à tuer certains des hommes de Nagata glissant dans la paume de sa main. Motoji l'observait sans ciller. Il paraissait plus vieux qu'elle ne l'aurait imaginé.

Haya – Yomi a essayé de m'envoyer un message pour me prévenir de votre arrivée. C'était un message avec un grand pouvoir. Un message qui a réveillé le don de mon père en moi. Si je l'avais donné à mes soeurs, elles seraient toujours en vie elles aussi. Mais on ne peut pas s'en vouloir pour les erreurs que l'on fait. La seule chose que l'on peut faire, c'est veiller à ne plus les répéter.

Haya lança son arme dans la gorge de Motoji, qui porta une main sur sa blessure par réflexe. Le sang qui lui coulait ses lèvres surlignait le sourire terrible qui s'y étirait.

Haya – Mais c'est difficile. Adieu Motoji.

Il fallut quelques secondes de plus pour qu'il meure finalement. Haya ne s'approcha pas du cadavre rigidifié sur sa chaise pour récupérer son arme. Elle tourna les talons et sortit de la maison sans regarder en arrière. Le vent frais lui apaisa les idées. Il lui faudrait toute sa lucidité pour la suite des événements.

*****

Deux semaines après, kiri ressemblait toujours à kiri. Haya ne se lassait pas d'observer les passants dans les rues, qu'il soient ninjas ou civils. Elle essayait d'imaginer les rouages de leurs vies, les choix qui les avaient mené là où ils en étaient. Il n'y avait pas plus de modestie à être commerçant ou légende du village, tout n'était parti que de choix personnels. La jeune femme quittait rarement ses amis, qui ne souhaitaient pas la laisser seule trop longtemps. Cela ne l'ennuyait pas. Si elle avait dû s'observer d'un regard extérieur, Haya se serait ordonné de ne pas se refermer sur elle-même après avoir terminé la première partie de son plan. Il fallait au contraire qu'elle continue à voir ses proches, à éprouver leur confiance.

Elle s'entraînait tous les matins avec les uns ou les autres pour conserver une forme physique suffisante. Aucune mission pour le compte du village, en revanche, mais cela ne l'inquiétait pas. Satoshi lui avait fait comprendre qu'il avait autre chose en tête en ce moment, mais que fréquenter la flamme jaune sur le terrain constituait une excellente préparation. Benihime l'avait entretenue d'un projet dans le pays du vent qui l'intéressait bien, mais elle ne savait pas encore si elle y serait conviée officiellement. Kinsuke et Haya s'étaient séparés, en revanche, si on pouvait appeler cela une séparation. En y repensant, elle ne prenait conscience que maintenant que c'était une séparation. Cela s'était passé d'une façon naturelle, peu de temps après leur retour à kiri. Ils ne s'étaient même rien dit de tel et ils continuaient à se voir comme avant, mais ils n'étaient plus ensembles, s'ils l'avaient jamais été. C'était sans doute mieux ainsi pour tous deux. Il lui fallait du temps pour se reconstruire et Kinsuke était dans une situation similaire. Ils continueraient à participer à la construction de l'un et de l'autre d'une façon différente et, peut-être, plus efficace encore.

Sa vie s'était simplifiée. Maintenant que la date du cinq décembre était derrière elle, qu'elle avait été dépossédée de son caractère fantomatique pour redevenir un souvenir (un souvenir douloureux, mais un souvenir tout de même duquel on n'a plus besoin de faire le deuil), un poids s'était lesté de ses épaules. La vie lui paraissait plus claire, plus tranchante et ses buts évidents. Nagata était encore une forme brumeuse, au loin, mais elle était néanmoins visible. Quand Haya le déciderait, ils iraient jusqu'à elle. Pas encore.

Derrière elle, Ryosen tapa à la porte. La jeune femme se détourna de son balcon, s'étira et rejoignit le vestibule de son appartement. Une nouvelle soirée à discuter de l'invraisemblable coiffure de Benihime et des éternuements retentissants de Ryosen. Ce n'était pas un si mauvais programme, se dit Haya dans un sourire.



Fin.

MessageSujet: Re: La belle dame sans merci   Mer 24 Nov - 20:50

+240xp (Bonus compris)
Contenu sponsorisé



MessageSujet: Re: La belle dame sans merci   

Page 1 sur 1

 Sujets similaires

-
» La Dame sans terre
» WALTER CRANE (1845-1915)
» Une légende vie a jamais.
» Xibalba (abygaëlle)
» BELLE TAPISSERIE

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Ryoma - Le forum des Shinobi :: Ryoma 1.0-