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 Le Rêve du Tisseur d'Aube

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MessageSujet: Le Rêve du Tisseur d'Aube    Mer 18 Mai - 22:26

    « Ils allaient toujours par deux sans jamais se croiser. Comme l’ombre et la lumière, l’un savait renouer les liens brisés par la Mort, l’autre tisser les fils de la Vie. Ils siégeaient au sommet de leur art respectif sans se regarder, sans même se percevoir. Ils allaient toujours par deux sans jamais se croiser parce que leur chemin ne suivait pas la même destinée. »


Quartier Est de Kumo - A l’aube

Sho fit irruption dans le salon. Son regard d’ambre se posa aussitôt sur Yajuu, figé dans son fauteuil, un livre dans les mains. Rien ne semblait en mesure de le distraire, pas même sa présence. D’un immobilisme à toute épreuve, seuls ses yeux étaient animés d’un mouvement frénétique ; celui qu’imposait une lecture passionnante, presque dévorante. Le regard de l’eisei-nin détailla un à un la dizaine de bandages qui recouvraient le corps de son coéquipier. Hormis quelques petites traces de sang séché au niveau du bandage posé autour de ses côtes, tout semblait en règle. Tout ? Pas vraiment. Les blessures étaient plus profondes et enfoncées de manière tortueuses au plus profond de son organisme.

La veille, Yajuu avait effleuré la septième porte interdite. Kyomon, la Porte de la Folie.

Sho – Tu as meilleure mine.

Yajuu ne décolla pas son regard du livre. Il haussa à peine les épaules. Sho ne chercha pas à lui faire retrouver l’usage de la parole. Il s’était habitué au silence du personnage. Au lieu de ça, il se dirigea vers la petite cuisine aménagée dans la pièce à côté. Comme on pouvait s’y attendre de la part de quelqu’un qui vivait un mois sur douze dans son appartement, le frigo était vide. A part un bocal rempli à moitié de feuilles de thé, Sho ne trouva rien de bien « consommable » dans les placards. Le stricte nécessaire à cuisine était néanmoins présent. Coulant un peu d’eau dans une casserole cabossée et la posant ensuite sur le feu, Sho se lança dans la préparation d’un thé rudimentaire – les quelques feuilles de thé qu’il avait réussi à dégotter ne dégageait pratiquement aucune odeur !

Yajuu – J’en prendrais une tasse !

Sho sourit pour lui-même et sortit deux tasses du placard qu’il prit soin de nettoyer à l’eau froide. Une petite fenêtre taillée dans le mur lui offrait une vue saisissante du village encore endormi et des montagnes sombres en toile de fond. Loin à l’est, le disque solaire arrivait tant bien que mal à dépasser la cime des montagnes. Kumo sommeillait paisiblement sous un ciel clairsemé de bleu et de violet, couvert à l’est par l’ombre des montagnes. Sho stoppa tous mouvements à la vue de ce panorama. Il se pencha en avant, assez pour que sa respiration laisse une trace sur la vitre, et se persuada en souriant que ce village était le sien. Il ne pensait pas à se l’approprier. Non, il le voyait plutôt comme un refuge. Un refuge qu’il avait lui-même choisi de rejoindre dix ans plus tôt. C’est cette idée là qui lui plaisait et qu’il voulait défendre ; cette idée selon laquelle une autre vie était possible pour les gens comme lui qui avait vu le jour sous de sombres et mornes nuages.

Retournant à la préparation du thé, il infusa les feuilles dans l’eau chaude frémissante pendant quelques minutes, puis il retourna dans le salon, les deux tasses à la main.

Sho – Ne prend pas tes aises.

Yajuu – Tu es médecin. C’est ton rôle de prendre soin de tes patients.

Sho avala une lampée de thé avec une profonde amertume. Le thé n’avait aucun goût si ce n’était celui de l’eau chaude… ce qui ne semblât pas déranger Yajuu.

Sho – Je te jetterais bien le contenu de cette tasse à la figure pour te réveiller, mais tu perdrais une bonne partie de tes capacités avec un autre bandage sur les yeux.

Yajuu – Tss..

Sho le laissa à sa lecture et retourna dans la cuisine pour jeter le contenu de sa tasse dans le lavabo. Le manque de sommeil pesait lourd sur ses épaules. Plus que le manque de sommeil, il accusait tous les efforts qu’il avait fournis la veille au soir pour maintenir la vie d’Yajuu dans ce monde. S’il n’était pas un fin spécialiste du Taijutsu, il avait néanmoins pu effleurer du regard la terrible puissance des portes interdites autant que de leur contre-coût. Yajuu s’était montré imprudent en souhaitant repousser les limites de sa connaissance au-delà de la Sixième Porte. Mais c’était précisément parce qu’il avait cette facilité à mettre sa vie sans cesse en jeu qu’il était ce qu’il était: un incroyable monstre de force et d’agilité. Sho ne pouvait pas lui en vouloir d’avoir pris de tels risques malgré l’énorme quantité de chakra qu’il avait du dépenser pour le soigner, et surtout limiter les effets des portes sur le fonctionnement de son organisme. Encore là, il sentait bien que ses réserves n’avaient pas retrouvé un niveau normal.

Sho – Je sors acheter un peu de thé, tâche de ne pas mourir entre temps.

Yajuu secoua sa main en l’air.

Yajuu – Tu laisseras ça sur ma note.

En claquant la porte derrière lui, Sho laissa échapper un soupire qui en disait long sur son état d’esprit. Yajuu progressait à vu d’œil, tout comme Ooraka et Suji ; lui était à l’arrêt. Il ne se l’expliquait pas. Il savait que ce n’était pas une question de moyens ou de capacités. Cela il n’en manquait pas. Non, pour progresser, il lui fallait toucher à un univers qu’il n’avait jusqu’à présent fait que deviner chez les plus grands eisei-nin du village. Il s’agissait d’une donnée secrète, quelque chose qui relevait de l’intime, qui touchait à l’individu même qui voulait surpasser ses limites. Toute sa vie de shinobi avait été dicté par des livres et l’enseignement de shinobi plus expérimentés, mais jamais il n’avait lu ou entendu parler ce qui poussait l’eisei-nin dans ses retranchements, ce qui le poussait à inventer l’inimaginable.

Aujourd’hui plus que jamais, il avait pourtant besoin de le découvrir.

Les mains enfoncées au fond de ses poches, il sortit du bâtiment et s’enfonça dans la rue vide tel un automate, sans même regarder où il allait. Après quelques dizaines de pas seulement, quelqu’un l’interpella.

? – Sho !

Il tourna ses talons dans la bonne direction et vit le visage pâle de Sujimichi lui bondir devant les yeux comme si elle s’était cachée derrière lui pendant tout ce temps.

Sho – Suji ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

Suji – J’allais rendre une petite visite au grincheux. Si tu cherches du thé, Kenjiro-san ouvre dans un peu moins de dix minutes.

Étrangement, Sho avait bien du mal à imaginer ce à quoi pourrait ressembler l’ambiance à l’appartement si Suji rendait réellement visite à Yajuu. Lui qui n’aimait pas particulièrement qu’elle se serve librement et aisément dans ses pensées, allait sans nul doute adorer sa visite… la scène en était si absurde que Sho fit à peine attention aux propos de Suji. Il se contenta tout juste d’un hochement de tête qui sembla suffire.

Suji – Dépêche-toi d’y aller si tu ne veux pas faire la queue.

Il acquiesça, un semblant perdu dans le fil de ses pensées.

Sho – A plus tard.

Suji s’en alla dans la direction de l’appartement, Sho dans celle du « Rêve Écarlate » – la boutique de Kenjiro Nague qu’il savait située à trois pâtés de maison plus au nord. Sur le chemin, Sho s’interrogea sur ce qu’il lui manquait pour devenir un lien entre la bizarrerie de Suji et la froideur de Yajuu, ce lien qui les maintiendrait en vie au-delà de leurs profondes différences. Le menton légèrement relevé, ses yeux baignant dans le bleu encore obscure du ciel, il commençait à deviner que cette découverte passerait par de sombres chemins ; ceux de son âme.

Qu’est-ce qui avait poussé Haita Neko a créer Antei ou Sadoba a créer Mahiyosan ? La question tourna longuement dans sa tête avant de se fixer à un pan de sa mémoire. Il n’avait pas de réponses dans l’immédiat, mais il en trouverait, un jour.

Kenjiro – Ohayo Nagoshi-kun !

Kenjiro Nague était un homme imposant. Haut de deux bons mètres pour plus de cent kilos, il était de ceux qui n’avaient pas grand besoin de parler pour s’imposer. En le voyant, le visage de Sho s’illumina d’un fin sourire. Kenjiro tenait toujours de bons conseils, et même s’il n’avait jamais versé dans les arts shinobi, il savait se prononcer sur les questions les plus pointilleuses. Il était un genre de sage – bien qu’il n’en n’eut pas l’allure – quelqu’un sur qui on pouvait se reposer quelques minutes pour faire le vide.

Une lueur étincela dans ses yeux marrons.

Kenjiro – Hm. Tu sembles soucieux.

Embarrassé, Sho se passa une main sur la nuque et secoua sensiblement sa tête de gauche à droite.

Sho – On ne peut rien vous cacher.

Kenjiro se fendit d’un rire tonitruant qu’il ponctua d’une frappe amicale dans le dos de Sho. Le poids de sa main combiné à l’élan qu’il venait de lui donner manquèrent d’entraîner l’eisei-nin au sol.

Kenjiro – Je n’ouvrirais pas tant que tu ne me diras pas ce qui te tracasse. Il fit rouler deux barils pleins vers lui et y posa son postérieur. Tu as toute mon attention. Il croisa les bras sur son imposant torse. Je t’écoute.

Sho – Je peux ?

Kenjiro – Je t’en prie.

Sho fit rouler un baril vide devant Kenjiro et s’y assit, les coudes sur les cuisses et les pieds repliés contre les planches de bois. Son regard balaya le sol. Il cherchait ses mots.

La question n’était pas de prendre Kenjiro pour un imbécile en cherchant une manière de lui expliquer les choses simplement, mais de mettre des mots clairs sur ce qui encombrait son esprit à cet instant précis. La tâche était rendue difficile par le nombre d’informations qui s’y bousculait.

Sho prit une profonde inspiration et releva la tête. Son regard rencontra celui de Kenjiro.

Sho – Je suis perdu.

Les lèvres de Kenjiro se retroussèrent en un sourire amusé.

Kenjiro – Tes propos me semblent incorrects. Tu dis être perdu, mais c’est le cheminement de ta réflexion qui l’est. Devant le regard inquisiteur de Sho, il poursuivit sur sa lancée. Pas besoin d’être devin pour remarquer que tes yeux brillent à peine ou que tes mâchoires se resserrent fréquemment. Quelque chose occupe ton esprit, c’est évident.

Sho se redressa et l’observa avec une expression ubuesque. Jamais il n’avait imaginé Kenjiro capable d’une analyse physique aussi poussée, encore moins capable d’en déduire quelque chose d’aussi… vrai. Il se sentit soudainement mis à nu et se demanda – non sans un faux espoir – si Kenjiro n’était tout simplement pas capable de traduire directement le flux de ses pensées et d’y distinguer ce qui posait problème. Mais son silence ramena très vite Sho à la réalité et le contraignit à se jeter à l’eau.

Sho – Je ne crois pas compter parmi les pires shinobi de ce village, pourtant je ne m’en sens pas satisfait. Je crois qu’il me manque quelque chose pour passer à un niveau supérieur.

Kenjiro – Tu veux dire à un niveau où tu te sentirais exister ?

Sho acquiesça sobrement.

Kenjiro – Tu sais que je ne connais pas grand chose à vos histoires et que je ne préfère pas m’en mêler, mais je sais une chose valable pour tous les Hommes: le travail est la seule force qui offre autant d’expérience qu’elle en reçoit. Il se mit à caresser son menton. Qui connais-tu qui ait atteint ce « niveau supérieur » ?

Sho n’eut à réfléchir trop longtemps, tant les noms étaient évidents.

Sho – Masaki Asano, les Immortels ?

Le visage de Kenjiro s’illumina.

Kenjiro – Ha ! Voilà qui est intéressant. Soumis au regard interrogateur de Sho, il se pencha en avant pour lui murmurer ces quelques mots. J’ai entendu dire que les Immortels étaient rentrés. Si j’étais à ta place, je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour leur parler. Si tu veux obtenir ce que quelqu’un possède déjà, demande-lui directement la recette.

Sho – Et si ce « quelqu’un » refuse de me la donner ?

Le rire de Kenjiro se déversa mélodieusement dans ses oreilles.

Kenjiro – Je t’aurais bien dit de l’y forcer, mais je doute que ça marche. Essaye et si ça ne donne rien, réessaye. Il finira bien par craquer. Enfin en théorie..

Sho se demanda si Kenjiro avait déjà eu l’occasion de mettre sa méthode à l’épreuve. L’idée lui arracha d’ailleurs un sourire quand il imagina une jeune version de Kenjiro – avec quelques kilos de moins – insister encore et encore auprès d’une jeune femme pour la convaincre d’accepter un rendez-vous galant.

Pivotant sa tête vers l’ouest, Sho porta son regard vers le Temple du Raikage en se disant qu’à défaut d’être brillante, cette option était la seule dont il disposait.

MessageSujet: Re: Le Rêve du Tisseur d'Aube    Mar 24 Mai - 20:44

2.
Les bras croisés dans le dos, Sho Nagoshi se tenait debout devant le bureau de Shigeo Koyama. Obtenir un entretien avec l’homme le plus influent de Kumo – influent, car « puissant » il ne l’était définitivement pas face aux figures du Conclave – ne relevait déjà plus d’un parcours du combattant pour le gradé qu’il était. S’il n’avait ni les accréditations d’un chef de section, ni d’un quelconque directeur de centre de recherches, et encore moins celles d’un sannin, ses états de service depuis l’examen chuunin de Konoha suffisaient à justifier sa légère présence dans les hautes sphères du village ; même si beaucoup d’entre elles lui restaient parfaitement inaccessibles. Sho n’avait pas plus de poids politique que les autres shinobi. L’équipe à laquelle il appartenait n’était pas plus réputée que celles qui gravitaient au pied des Immortels. Pourtant, il s’était attiré la curiosité de Shigeo Koyama et sans doute de quelques autres membres du Conclave. Cette curiosité, Sho avait bien tenté de l’éluder, de la comprendre, mais sans grand succès. S’il se savait en possession d’un grand pouvoir – qu’il ne devait en réalité qu’à l’apprentissage de l’Eisei – rien ne justifiait, à son sens, l’intérêt qu’on lui portait.

Shigeo – Qu’est-ce qui vous amène dans mon bureau, Nagoshi-san ?

Il parlait avec calme. Sho pouvait sentir sa sérénité. Il n’y avait plus aucune place pour le doute, Kenjiro avait dis vrai, les Immortels étaient rentrés et Kumo respirait de nouveau à plein poumon, Shigeo y compris. Sho avait là, la parfaite vision de ce que Shina Okamoto lui avait expliqué le jour où la Team Mangetsu avait germé dans l’esprit de la famille Okamoto. Les Immortels généraient un si grand nombre d’espoirs que leur départ engendrait toujours un climat de vulnérabilité, au contraire de quoi leur retour insufflait systématiquement une seconde vie au village. Ils étaient les poumons d’une institution ; institution que Shigeo représentait à merveille à cet instant. Personne au monde ne pouvait lui reprocher de ressentir aussi bien de la crainte que du soulagement pour la plus prestigieuse équipe du village. Il était un homme comme un autre, avec le degré de responsabilités en plus qui lui permettait de faire la part des choses mieux que quiconque. Les Immortels étaient la pièce maîtresse de Kumo, son plus beau et son plus célèbre joyau. Perdre une telle pièce d’orfèvrerie assurerait son déclin, non seulement parce que le monde découvrirait un village vulnérable et affaiblis – ce qui serait assurément le cas – mais parce que cela briserait en profondeur son assurance. Une telle perspective devait à jamais relever du fantasme. Un bien triste fantasme.

Sho – J’aimerais m’entretenir avec le chef des Immortels, si vous me le permettez.

Shigeo – Je m’étonnerais toujours de la rapidité avec laquelle une rumeur devient réalité aux oreilles de tout un village. Quoi qu’il en soit, il ne m’appartient pas de décider à la place d’Haita. Il est le seul à pouvoir accepter ou non votre requête. Ma curiosité me pousse néanmoins à vous demander pourquoi ? Pourquoi souhaitez-vous le rencontrer ?

Le doigt était mis sur un élément que Sho avait mis longtemps à cerner. Kenjiro était celui qui avait formulé l’idée selon laquelle, s’il souhaitait obtenir quelque chose que quelqu’un possédait déjà, il lui suffisait simplement de la demander directement à la dite personne. Mais que pouvait bien posséder Haita qu’il ne possédait pas lui-même ? La question avait fini par trouver un vague écho en son for intérieur: la volonté. Pas celle qui permettait à certains shinobi de briser des montagnes, à d’autres de sauver des vies, non, Sho s’intéressait à la volonté créatrice, celle qui avait permis à Kumo de pousser l’Eisei sur des sentiers qu’aucun autre village avant et après lui n’avait réussi à atteindre. Cette volonté qui marquait toute la différence entre un génie de l’Eisei et un utilisateur de l’Eisei. Le génie était celui qui par la force de sa motivation réussissait à réinventer ce qu’on lui inculquait et repoussait ainsi les limites de ses connaissances. L’utilisateur était celui qui se contentait d’utiliser ses connaissances de la meilleure manière possible, sans se soucier du pourquoi ou du comment. Il n’y avait pas de bon ou de mauvais profil, pas de bons ou de mauvais eisei. Dans ce domaine plus que dans les autres, il n’y avait qu’une multitude de pantins pour une toute petite poignée de marionnettistes.

Sho – J’ai des questions à lui poser. Des questions qui portent sur ma capacité à continuer sur la voie de l'Eisei.

Shigeo – Naturellement, j’aurais du y penser plus tôt. Haita.

L’Immortel surgit de nul part et les salua. Sho courba sensiblement l’échine devant le célèbre masque d’Anbu à tête d’aigle en souriant pour lui-même. Haita était probablement là depuis le début. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait l’Immortel apparaître brusquement dans le bureau de Shigeo. Il n’avait pas idée de la technique dont il faisait usage, mais il en reconnaissait l’utilité. Shigeo Koyama était étroitement surveillé, non pas pour ses faits et gestes, mais bien pour sa vie. Car bien qu’il ne possédât pas le statut de Raikage, Shigeo était le visage de Kumo, l’Intendant que le monde entier avait découvert après la mystérieuse disparition du Godaime Raikage. Au même titre qu’il ne pouvait pas perdre ses Immortels, Kumo ne pouvait pas perdre Shigeo Koyama ; pas après avoir perdu ses deux derniers Raikage. Shigeo devait assurer la transition, celle qui offrirait un jour un Rokudaime Raikage au Village Caché des Nuages. Tout portait à croire qu’il mènerait cette tâche à exécution tant que les Immortels veilleraient sur lui.

Le masque d’Anbu avait beau recouvrir le visage d’Haita, Sho devinait son regard peser sur lui.

Sho – Haita-sama, j’aimerais m’entretenir un instant avec vous. J’ai des questions qui demandent des réponses et je ne sais vers qui me tourner si ce n’est vers vous.

Haita – L’Intendant peut-il assister à cet entretien ?

Sho tourna momentanément ses yeux vers Shigeo et acquiesça.

Haita – Quelles sont tes questions ?

Des questions, Sho en avait des tonnes à poser. Il savait néanmoins qu’Haita n’était pas disposé à lui offrir plus de quelques minutes de son temps – ce qui était déjà quelque chose de conséquent en soit. L’eisei fit rapidement le tri entre le futile et l’utile. Son réel but n’était pas de connaître la raison pour laquelle Haita était si différent de tous les autres eisei de la planète ; cela relevait, comme il s’en doutait, d’une longue expérience passée. Ce qu’il voulait connaître par dessus tout était le cheminement, la manière dont Haita s’était emparé du chemin qui était le sien, la façon dont il l’avait choisi et s’il lui était permis de le savoir, pourquoi ce chemin plus qu’un autre. Il avait bien conscience que cela serait peut-être trop demandé, mais comme Kenjiro l’avait si bien dis « essaye et si ça ne donne rien, réessaye ».

Sho – Je suis arrivé à un stade de mon apprentissage où je n’entrevois que d’immenses portes scellées devant moi. L’Eisei est une matière vivante, c’est ce qu’on m’a appris. Pourtant, je n’arrive pas à saisir l’essence de cette vie malgré des années passées à l’étudier. Vous êtes le plus célèbre eisei que Kumo ait porté, vous avez créé des techniques qui dépassent l’entendement, qu’est-ce qui vous a permis d’aller si loin ? Qu’est-ce qui vous a poussé à créer les techniques qui ont fait votre réputation ?

Haita – Travail et nécessité. Un eisei peut avoir comme vocation de protéger la planète toute entière, il n’y arrivera jamais. A moi tout seul, je n’ai pas la prétention de pouvoir protéger Kumo. La voie de la création est une voie dangereuse pour n’importe quel individu, mais encore plus pour l’eisei. Elle demande un sacrifice. Ça peut-être du temps, une part de son âme ou de sa vie, les trois à la fois, n’importe quoi qui appartienne exclusivement à celui qui cherche à créer. Il n’y a pas de hasard à cela, le travail et la passion appelleront tout ce dont tu as besoin ; faut-il encore trouver une raison au besoin. De quoi as-tu besoin ?

Le besoin était un concept peu développé chez Sho. Même dormir à poings fermés n’était pas un besoin pour lui. S’il avait du répondre à froid, il aurait probablement répondu « de rien ». L’entretien aurait probablement pris fin sur cette réponse stupide et il serait resté aussi ignare qu’à son arrivée. De quoi avait-il besoin ? Kenjiro lui avait parlé « d’exister » et il avait acquiescé. Son besoin résidait sans doute quelque part là-dedans. Toute son enfance, Sho l’avait passé à rêver de Kumo, de ce grand village dont tout le monde murmurait l’histoire et dont on vantait les héros. Plusieurs années étaient passées, il avait rejoins Kumo, était devenu un homme honorable, un shinobi respecté, pourtant il ne se sentait pas privilégié, tout juste noyé dans la masse. Toute sa vie, il l’avait passé noyé dans une masse ou dans une autre. Il lui était arrivé de se distinguer une fois ou deux, mais il n’avait ressenti aucune gloire à ça. Il s’était tout juste senti baigner dans une autre masse, celle des vainqueurs, et s’était rendu compte qu’il n’aimait pas plus cette sensation que la première. Sho ne voulait plus faire partie d’une foule, n’être qu’un nom. Il voulait se donner corps et âme dans un projet qui compterait un jour ou l’autre pour quelqu’un, peut-être pour le village, mais dont il ne tirerait aucune gloire personnelle. La gloire était l’affaire de ceux qui aimaient sourire et exposer leur visage à la face du monde. Sho n’aimait ni l’un ni l’autre. Agir pour le bien commun était la seule chose qui l’intéressait, qui le faisait exister.

Sho – D’être plus qu’un nom mais sans en tirer aucune gloire.

Shigeo et Haita échangèrent un bref regard.

Haita – Les portes scellées qui se dressent devant toi n’ont pas besoin d’être détruites pour être franchies. Contourne-les. Pour y parvenir, tu n’as d’autre choix que de marcher dans les traces de ton maître. Un eisei seul n’est rien.

Sho – Je n’ai pas de maître.

Shigeo – Ce n’est pas rendre hommage à la famille Juutai que d’oublier qui vous a appris une bonne partie de ce que vous savez.

Akai Juutai était le seul professeur qu’il avait connu. La seule personne qui avait donné de son temps, en dehors des heures de cours, pour lui apprendre l’Eisei dans tout ce que cela pouvait comporter d’histoires, de mythes, et de techniques. Si Sho n’avait jamais placé leur relation au degré maître/élève, c’est peut-être parce que, jeune, il avait considéré que c’était le devoir d’Akai que de lui apprendre tout ce qu’il y avait à apprendre. Il se rendait compte aujourd’hui qu’il avait eu tort. Akai n’avait jamais eu d’obligation envers lui ni envers qui que ce soit – elle était d’ailleurs réputée pour ça. Si elle l’avait aidé, c’est qu’elle l’avait voulu. Pour une raison ou pour une autre. Sho lui en était reconnaissant, plus qu’il ne pouvait l’exprimer. Toute sa vie de shinobi avait été dicté par les leçons d’Akai, des leçons rudes, très rudes, mais des leçons qu’il était encore capable de réciter à voix haute. Shigeo avait raison, c’était lui rendre un bien piètre hommage que d’avoir prétendu qu’il n’avait pas de maître. Akai Juutai était ce maître ; cette femme qui la première l’avait confronté aux choix les plus durs, sans aucune considération pour son age ou ses capacités. C’est dans ses pas qu’il marchait aveuglément depuis toutes ces années et à entendre Haita c’était dans ces pas qu’il devait retourner.

Haita – L’Eisei est une matière vivante, ce sont des mots que Kenjiro Juutai aimait prononcer en son temps. Des mots qu’il a transmis à ses élèves, et que ses élèves ont transmis aux leurs ensuite. Mon maître était l’élève de Kenjiro. Si je suis ce que je suis aujourd’hui en partie grâce à mon maître, et que lui tient du sien, alors il y a fort à croire qu’il te reste tout un univers à apprendre de la fille même de Kenjiro. Il n’y a pas plus de limites dans l’Eisei que celles que nous nous imposons. C’est une voie malléable qui ouvre sur des portes si nombreuses qu’il est fort probable que beaucoup restent à jamais inexplorées. Mais beaucoup d’autres restent à ouvrir. Si tu te sens capable d’en payer le prix, une nouvelle vie et de nouvelles responsabilités t’attendent. Être plus qu’un nom, c’est porter un fardeau qu’il t’arrivera de regretter.

L’Immortel plongea une main dans la petite sacoche accrochée à sa ceinture et la mit bien en évidence, à plat, paume tournée vers le plafond. Un minuscule objet de couleur blanche dormait en son centre. Sho échangea un regard avec l’Intendant qui répondit par un hochement de tête. Il approcha de l’Immortel et découvrit que le minuscule objet n’était rien d’autre qu’une pilule. Rien d’autre que la pilule révolutionnaire que Haita avait inventé.

Shigeo – Je suis sûr que vous avez déjà entendu parler de cette pilule. Antei, l’équilibre.

Sho chercha le regard d’Haita à travers les fentes de son masque.

Haita – Prend-la, étudie-la sous toutes ses coutures, et peut-être qu’un jour tu comprendras pour quelle raison je l’ai créé. Je pourrais passer des heures à t’en parler, mais un eisei doit mener ses propres expériences, arriver à ses propres conclusions. Cherche et, si tu le peux, décèle le processus de création. Un jour tu comprendras que j’ai fais des choix sans m’intéresser au bien ou au mal qui en découlerait. Ce jour là, tes propres choix auront eux aussi aboutis à quelque chose. Nous verrons bien s’ils feront de toi un nom ou bien s’ils te ruineront. Il n’y a qu’un fil entre les deux. Il faut savoir jouer les funambules pour assurer la mission qui est la nôtre.

Sho saisit la pilule et la porta devant ses yeux. Haita avait raison, il n’obtiendrait rien sans faire le choix d’entamer ce long voyage. Si c’est des réponses qu’il voulait, alors l’antre de l’araignée noire était un parfait quai d’embarcation.

MessageSujet: Re: Le Rêve du Tisseur d'Aube    Jeu 26 Mai - 21:05

3.

La pluie s’abattait sans relâche depuis trois jours. Les rues mal loties s’étaient transformées en ruisseau ; les grandes artères ne devant leur salut qu’aux rigoles qui les bordaient. Un éclair fendait parfois le ciel assombris, rapidement suivi d’un écho tonitruant digne d’un grand rugissement.

Sho écouta l’un d’eux frapper le sol au point de le secouer sensiblement – l’éclair était tombé quatre ou cinq pâtés de maisons plus au sud. Il releva la tête pour la énième fois et jeta un coup d’œil vers le portique d’entrée de l’hôpital. Toujours rien. Le temps commençait à se faire long. Pour la énième fois, il abaissa le menton.

Une semaine… Son entretien avec Haita remontait déjà à une bonne semaine. Depuis, la pilule équilibre ne le quittait plus, tout comme l’idée qu’il devait rapidement reprendre contact avec Akai. Mais comme Shigeo le lui avait appris au terme de leur entrevue, Akai s’était absentée pour une durée d’une semaine. La raison de son absence, Shigeo n’avait pas souhaité la lui divulguer. Sho savait simplement qu’elle avait deux jours de retard sur la date présumée de son retour, et que l’impatience avait toujours aussi peu d’effets sur lui.

Assis sur les marches de l’hôpital, il attendait comme il avait attendu les deux jours précédents entre dix heures et dix huit heures, se nourrissant d’une pomme ou deux fraîchement achetées quand son ventre se mettait à gronder comme l’orage.

D’innombrables mois s’étaient écoulés depuis leur dernière rencontre avec Akai. Il n’avait pas souhaité cet éloignement, les choses s’étaient simplement enchaînées trop vite pour qu’il les gère convenablement. Sa promotion au rang de juunin lui avait permis d’entreprendre de longs voyages hors du village. Maintenant qu’il y reprenait pied, l’impression qu’il ne s’était pas comporté correctement avec son maître s’imposait d’autant plus qu’il revenait le voir par intérêt.

Les yeux clos, il évacua le soupçon de remord qui commençait à s’insinuer en lui dans un profond soupire.

Très vite, ses sens se mirent en alerte. Sho ne connaissait pas grand chose à l’alchimie, il lui était donc difficile de comprendre pourquoi la présence d’Akai s’imposait toujours si clairement à lui, qu’il ait les yeux fermés ou non. La rumeur disait qu’une aura funeste et froide comme la mort entourait Akai, qu’elle était la plante la plus vénéneuse de Kumo, peut-être que cela suffisait à expliquer pourquoi Sho pouvait percevoir sa présence avant même que sa silhouette ne se manifeste dans son champ de vision. Ou peut-être était-ce tout simplement qu’il la côtoyait depuis assez longtemps pour reconnaître inconsciemment le bruit de ses pas ou encore sa manière de se déplacer. Quelles que soient les raisons, quand Sho ouvrit les yeux, c’est bien le regard inexpressif d’Akai qu’il rencontra.

Elle portait un long manteau noir qu’elle avait entrouvert, des bottes à talons bas, et pour la première fois, avait attaché ses cheveux en une queue de cheval bien serrée.

Sho baissa les yeux sur le sac qui pendait à son épaule droite. Un sac bien rempli à ce qu’il pouvait en juger.

SHO . Moi qui te croyais incapable de quitter ton antre pour prendre le soleil, j’avoue que tu me surprends sur ce coup là.

AKAI . C’est amusant, j’imaginais qu’après ta longue absence tu aurais pris quelques couleurs. Il faut croire que tu ne t’es pas assez exposé.

Le son de sa voix ne trahissait aucune émotion. Impossible de déterminer si elle lui reprochait quoi que ce soit ou bien si elle tirait sur son humour singulier.

SHO . Comment était le voyage ?

AKAI . Ni bon ni mauvais, mais ça n’a pas beaucoup d’importance pas vrai ? Alors, qu’est-ce que tu fais là ?

Elle se mit à l’abris de la pluie, sur la même marche que lui, et posa son sac sur ses genoux repliés.

SHO . J’aurais du te prévenir. C’était plus réglo.

AKAI . Épargne-moi ça tu veux, tu n’as jamais eu de justificatif à me fournir. Alors répond simplement à ma question, qu’est-ce que tu fais là ?

Sho reporta son attention sur le portique, la pluie tombant si fort qu’un voile obstruait la vue.

SHO . J’ai besoin d’apprendre.

AKAI . Je t’ai appris quasiment tout ce que je sais, que veux-tu de plus ?

SHO . Tout le monde sait que tu es la meilleure en poison et en antidote. Tu crois que tu pourrais m’initier ?

AKAI . Toi, un maître des poisons ?

Elle se mit à rire et se stoppa net lorsqu’il croisa son regard.

AKAI . Merde, tu es sérieux en plus… Bon dieu Sho, qu’est-ce qui t’arrive ? J’ai l’impression d’être assise à côté du pauvre gamin abattu d’autrefois.

SHO . Ce n’est pas ça. J’ai juste besoin de passer à un autre niveau et d’être autre chose que le petit gars qui a bien appris ses leçons dans ce village.

AKAI . C’est vrai que tu es plutôt coincé comme mec.

Sho secoua la tête en se retenant de rire. Akai n’avait pas tort. Il s’était toujours cantonné à ce qu’on lui racontait, se contentant de suivre le chemin tout tracé devant lui. Aujourd’hui, il se rendait finalement compte que ce chemin n’était pas fait pour lui, que non seulement il avait une fin, mais qu’il interdisait tous les individus qui l’arpentaient de se distinguer les uns des autres. Le parfait moule du parfait shinobi, en somme. Alors que lui n’avait rien de parfait.

SHO . Est-ce que tu peux m’aider ?

L’araignée noire abaissa les yeux.

AKAI . Je m’en voudrais de te laisser comme une loque sur cet escalier. Allez viens, je t’invite. Mais avant ça je veux que tu sois bien conscient d’une chose.

SHO . Quoi ?

AKAI . Fabriquer, inventer, des poisons, des pilules, des virus, des antidotes, tout ce que tu veux, c’est entrer dans un univers hautement plus inconfortable que celui que tu côtoies depuis que tu as atterris ici. Ta vie, ta manière de concevoir le monde, vont changer. Et quand je dis changer, entend bien que tu ne serais pas le premier à t’y perdre.

SHO . C’est tout ?

AKAI . Ton inconscience me tue. Je t’assure. Elle se leva, rejoignant l’entrée de l’hôpital. Ne restons pas ici, j’en ai assez de voir tomber toute cette pluie.

Ensemble, le maître et l’élève suivirent une série de couloirs dans l’aile nord de l’hôpital, passant entre autre par le service de chirurgie, pour terminer dans une pièce rectangulaire aux murs entièrement blancs. L’absence totale de mobilier laissait entendre que la pièce était inutilisée ou servait tout au plus de salle de stockage temporaire. Akai avança seule jusqu’au mur qui faisait directement face à la porte d’entrée. Elle y apposa sa main et aussitôt une série de rainures noirâtres se dessina sur le mur, traçant une entrée baignée de noir. Derrière cette entrée se trouvait un escalier en colimaçon. Dès lors qu’ils l’empruntèrent, la porte s’évanouit, laissant le mur aussi blanc qu’il l’était à leur arrivée.

AKAI . La dernière fois que tu es venu ici, tu as failli perdre la vie. Tu te souviens ?

SHO . Plutôt bien oui.

AKAI . Tant mieux, la mort est un concept important pour le domaine des poisons.

Arrivé au sommet de l’escalier, Sho découvrit une vaste pièce beaucoup mieux rangée qu’elle ne l’était dans ses souvenirs. La moitié droite accueillait toujours un enchevêtrement incompréhensible de tubes reliées à des ballons en verre, monté sur des paillasses carrelées. La moitié gauche était occupée par trois tables propres et des étagères fixées au mur où dormaient d’innombrables solutions de toutes les couleurs. Le fond n’était occupé que par le bureau d’Akai. Rien n’était en désordre pour une fois. En revanche, l’endroit était toujours aussi sombre et froid.

SHO . Qu’est-ce que la mort à avoir avec tout ça ?

Akai se glissa entre les tables.

AKAI . C’est évident. Les poisons ont été créé pour inspirer mort et souffrance au cobaye… pas nécessairement dans cet ordre là d’ailleurs.


MessageSujet: Re: Le Rêve du Tisseur d'Aube    Sam 28 Mai - 15:05

4.

Akai alluma la lampe qui trônait dans le coin de son bureau avant d’ouvrir la porte du petit frigo qu’elle avait aménagé dans un coin obscure de la pièce. Elle se servit un verre de liqueur – de ce que Sho put en deviner à l’odeur – rempli à ras bord de glaçons, lui en proposa, puis s’en retourna à son siège après avoir essuyé son refus.

Sho n’avait pas quitté le sac des yeux, se demandant s’il était vraiment raisonnable de chercher à découvrir son contenu. Akai était une personnalité relativement influente, mais surtout bien assez sombre et mystérieuse pour verser dans toute sorte d’affaires plus ou moins obscures elles aussi. Son intime conviction lui dictait que le contenu de ce sac avait son importance pour ne pas avoir quitté une seule fois l’épaule ou les mains de sa propriétaire, quand bien même elle venait de se mettre à son aise.

SHO . Qu’est-ce que tu transportes dans ce sac ?

Akai ne se laissa pas surprendre par la question, continuant d’afficher un visage particulièrement inexpressif.

AKAI . Qu’est-ce que tu y mettrais ?

Sho tira une chaise pour lui et s’y assit.

SHO . Ce que je suis parti chercher ?

L’araignée noire sourit et porta le verre à ses lèvres, sans le quitter des yeux.

AKAI . Tu es trop perspicace, pour ne pas dire trop curieux. Ça te perdra un jour.

SHO . Sans doute, mais n’essaye pas d’esquiver la question initiale, ça ne te rend que plus soupçonnable.

Akai sembla hésiter un instant puis vida son verre d’une seule traite. Elle posa le sac bien en évidence sur le bureau et l’ouvrit sous le regard imperturbable de Sho.

AKAI . Des milliers de ryos. Elle extirpa un bocal dans lequel était enfermé quelque chose de bien étrange aux yeux de Sho. Tsuni, une denrée extrêmement rare, et par conséquent extrêmement chère.

SHO . Je comprends mieux pourquoi tu gardais ce sac collé contre toi.

AKAI . Tu en as déjà entendu parler ?

Sho secoua la tête. L’univers des poisons et des antidotes appartenait à une sphère qu’il n’avait fait qu’effleurer. Il lui restait bien quelques échos d’un cours ennuyeux où les serres de culture avait été abordé, mais tout portait à croire qu’il n’en n’avait pas conservé grand chose si ce n’est une vague mise en garde contre les nombreux dangers que pouvait couver ce type de structure.

AKAI . Tu as de quoi noter ?

SHO . Par pitié, ne me ramène pas sur les bancs de l’académie.

L’araignée noire se pencha sur son sac et en tira tout le contenu – Sho comptabilisa seize bocaux au total – avant de le jeter comme une vieille chaussette sale par dessus son épaule.

A tour de rôle, elle tapota le couvercle de six bocaux.

AKAI . Hasha, Kinto, Saka, Koge, Shodo et Tsuni, c’est tout ce que tu dois mémoriser pour le moment. Le reste n’est qu’une interminable pêche aux dosages et aux essais ratés.

SHO . C’est encourageant.

AKAI . Je ne suis pas là pour t’encourager, mais pour t’informer que tu mets les pieds dans la boue.

SHO . Tes métaphores m’ont toujours intrigué.

AKAI . Tu sembles bien détendu pour quelqu’un qui s’apprête à suivre une voie où la victime et le créateur se distinguent rarement.

Les mises en garde d’Akai eurent vite fait de calmer Sho, qui se tassa un peu plus contre le dossier de sa chaise.

Tournant la tête vers les étagères colorées, il douta de sa propre capacité à manipuler toutes ces règles mathématiques dans le seul but d’emprisonner la mort liquéfié dans des flacons. Il ressentait cette même appréhension qu’il avait ressenti en arrivant à Kumo. Cette peur de paraître ridicule aux yeux plus expérimentés, d’échouer devant l’absurde, pire, d’avoir entreprit tout un chemin pour aboutir à un cul-de-sac. D’un autre côté, il ne voyait plus que cette route devant lui.

Haita s’était montré très clair sur le rôle du maître. Sho doutait seulement de son rôle d’élève.

Il se pinça la lèvre et ramena son attention sur Akai qui avait quitté son bureau pour aligner les seize bocaux le long des paillasses carrelées.

SHO . J’ai l’impression de me jeter désespérément dans un océan obscur dans le seul espoir que j’échouerais sur de nouveaux rivages.

AKAI . N’est-ce pas l’histoire de ta vie ?

La tête du shinobi bascula en arrière dans un soupire emprunt d’une forme de lassitude. Ses yeux fixant le plafond.

L’histoire de sa vie… oui, sans doute. Se jeter corps et âme dans l’inconnu, il n’en n’était pas à son premier essai, c’est vrai. Il pouvait même dire que ça lui avait plutôt bien réussi jusqu’à maintenant.

SHO . Ma vie…

AKAI . Ta misérable vie.

L’index de la kunoichi s’arrêta brusquement entre ses sourcils, son regard impassible se hissant au-dessus du sien. Sho sourit et la chassa d’un mouvement de la main.

AKAI . Tu as déjà pensé à te trouver un local ?

Elle reprit place dans son siège, les coudes en appuis sur le bureau, et le menton sur ses mains superposées.

SHO . J’ai acheté le quatrième étage d’un bâtiment dans le quartier de l’Asakura. Plutôt désert.

AKAI . Abandonné tu veux dire ?

SHO . Ce n’est pas ce que j’ai dis ?

Il se leva de sa chaise et se plaça derrière, caressant l’arrête du dossier du bout de ses doigts. Akai baissa les yeux.

AKAI . J’aimerais y jeter un œil avant que tu ne l’équipes.

SHO . Tu n’as plus besoin de me couver tu sais.

AKAI . Mon univers, mes règles.

SHO . J’avais presque oublié ton côté dogmatique.

Le rire inachevée d’Akai se répandit en échos dans toute la pièce.

AKAI . Il t’a manqué, avoue-le.

Sho mima une grimace et s’en retourna vers l’entrée.

AKAI . Sombre crétin… je cherche encore la raison pour laquelle ce village t’a recueilli.

Elle souriait.

SHO . Je devais être mignon.

AKAI . Tu veux dire comme ces bêtes inoffensives qui font les yeux doux au premier prédateur venu ?

Sho était arrivé en haut de l’escalier en colimaçon quand il s’arrêta.

SHO . Quelque chose comme ça.

AKAI . Tu sais que ces bêtes finissent pratiquement toutes mortes dans un fossé ?

SHO . Contrairement à elles, j’ai eu un bon professeur qui m’a au moins appris à éviter les fossés.

Il souriait.

MessageSujet: Re: Le Rêve du Tisseur d'Aube    Mar 31 Mai - 16:26

5.

Le couloir était silencieux, comme pratiquement tous les soirs. Sho leva les yeux vers l’éclairage grésillant, se demandant combien de temps encore le propriétaire mettrait-il à se décider pour son remplacement. Puis, se persuadant que certaines choses n’étaient pas faites pour changer, il enfonça la clé de son appartement dans la serrure et ouvrit la porte.

L’intérieur de l’appartement baignait dans la pénombre, et bien que Sho passât devant deux interrupteurs – ceux de l’entrée et du salon – il ne chercha pas à les activer. Au lieu de ça, l’eisei-nin tira les rideaux de la grande baie vitrée et fit coulisser l’une des deux fenêtres pour laisser entrer l’air frais de la nuit. Son regard s’attarda un moment sur le lampadaire qui éclairait à lui seul une bonne partie de la rue en contrebas. Un nid d’insectes en tout genre tournoyait frénétiquement autour de la source de lumière, attiré par la chaleur… et tout aussi prêt à se brûler les ailes.

Sho détourna les yeux et se laissa finalement tomber sur le canapé du salon. De là, il contempla pensivement le plafond.

Tiraillé, il se sentait revenu à ses jeunes années où déception et enthousiasme ponctuaient les hauts et les bas de son quotidien, sans cohérence, comme si son cœur et son cerveau répondaient à des logiques différentes. Bien sûr, il n’était plus un enfant, et de fait, avait acquis une bien meilleure emprise sur ses sentiments. Mais le doute subsistait. Il subsistait toujours.

Était-ce le bon chemin ?

Basculant sa tête contre son épaule, il ferma les yeux et prit une profonde inspiration. L’air emmagasiné gonfla sa cage thoracique ; air qu’il relâcha dans une longue et lente expiration. Très vite, un sentiment se rappela fortement à lui. Aishuu… Que n’aurait-il pas donné pour qu’elle soit là, dans ses bras. Que n’aurait-il pas donné pour qu’un seul de ses regards chassent toutes ses peurs.

Un sourire rehaussa ses traits. Aishuu était un remède à bien des maux. Suspendue au fil de la Vie, elle lui avait fait découvrir une autre vision du monde, une autre manière de concevoir la vie humaine. Peut-être n’avait-il qu’à imiter sa légèreté, son détachement, et suivre la route qui s’ouvrait à lui sans autre prétention que celle de l’arpenter, tout simplement. Oui, peut-être était-ce l’exemple qu’il devait suivre.

Passant le bout de ses doigts sur la pulpe de ses lèvres, il rouvrit les yeux et porta son attention sur une ombre qui s’agitait autour du rectangle de lumière dessiné sur le mur du salon. L’ombre était trop grande, les déplacements trop vifs, pour appartenir à un moustique quelconque. La rondeur des ailes et leur largeur eurent vite fait de révéler l’identité du danseur quand Sho vit un papillon violet s’engouffrer dans son salon. L’insecte voleta pendant une bonne minute autour de la table basse et s’y posa avec la légèreté d’une plume.

Sho pivota sur le côté pour mieux le voir. Le papillon arpenta la surface plane sur quelques centimètres puis il s’envola brusquement, comme si un changement dans les flux d’air avait mis tous ses sens en éveil. Il n’en était rien. A le regarder tournoyer autour de l’entrée, s’engouffrer dans la cuisine, et réapparaître une poignée de secondes plus tard pour s’accrocher aux rideaux, Sho réalisa que l’insecte n’était soumis qu’à une seule force : la résistance de l’air. Comme l’homme était soumis au seul poids de son existence.

Libres d’agir, ils l’étaient tous deux. Mais là où le papillon devait sans cesse surveiller que la résistance de l’air ne pèse pas trop sur ses ailes frêles, l’homme devait veiller à ce que le poids de son existence ne pèse pas trop sur ses épaules menues.

Le temps d’abaisser les yeux, le papillon avait disparu. Le temps d’un battement de cil, et Sho ne sentit plus aucun poids peser sur ses épaules.

Une brise s’engouffra à l’intérieur de l’appartement et fit s’envoler le peu de courrier qui trônait sur la commode proche de la fenêtre. Sho ne s’en soucia pas le moins du monde. La caresse de la brise sur sa peau avait réveillé un désir enfoui, celui de sortir comme il le faisait autrefois au beau milieu de la nuit, à la recherche d’un perchoir où contempler l’immensité du monde.

Se levant, il ferma la fenêtre et tira les rideaux pour replonger l’appartement dans la pénombre. Quasiment à l’aveuglette, il regagna la porte d’entrée et la claqua derrière lui.

Une poignée de minutes plus tard, il déambulait seul au milieu des rues de son quartier. Les mains dans les poches, et le nez levé vers les étoiles, il marchait aussi lentement que possible pour profiter de chaque pas, de l’instant qu’il était entrain de vivre. Tôt ou tard, il se retrouverait à nouveau submerger, alors il lui fallait profiter de chaque seconde de répit qui s’imposerait à lui, surtout quand chacune d’entre elles se nourrissait d’une belle nuit étoilée, d’une brise tiède, et d’un semblant de solitude.

Sho arpenta ainsi les routes secondaires du centre ville, passant devant tous les commerces habituellement ouverts, les bâtiments résidentiels où brillaient généralement une fenêtre sur six, et les rares restaurants dont les devantures restaient illuminés nuit comme jour malgré l’absence de service à une heure si tardive.

Arrivé au carrefour de trois rues silencieuses, il tendit l’oreille. Il lui sembla percevoir un vrombissement au loin. Kumo ronflait.

Un léger sourire aux coins des lèvres, il entra plus loin dans le parc Yumekuteka. Il ne lui fallut guère plus de quelques minutes pour trouver le Zensei – un petit mont autour duquel tout le parc avait été construis. Et guère autant pour en atteindre le sommet.

A l’ombre du chêne séculaire planté là comme un étendard, Sho s’assit sur l’herbe grasse en ceinturant ses bras autour de ses genoux. Ses yeux se portèrent au loin, aussi loin que les toitures du village pouvaient s’étendre ; les montagnes se découpant dans des robes noires en toile de fond. Quelques éclats de lumière les décoraient, comme des étoiles échouées sur terre. Sho savait qu’elle n’avait rien de célestes. Nichés ici et là le long de la chaîne de montagnes principale, les postes de surveillance étaient en état d’alerte maximum vingt quatre heures sur vingt quatre. Rien ni personne ne pouvait surprendre Kumo, tout du moins sur le papier.

A l’opposé, le Temple du Raikage scintillait comme un diamant à flanc de montagne.

Finalement, beaucoup de choses n’étaient pas faites pour changer. Les vestiges du passé, les montagnes, et dans une certaine mesure le quotidien des hommes.

Au cœur de cette immensité, Sho se sentait comme un grain de sable qui essayait tant bien que mal de rouler vers le bon côté de la plage, loin, le plus loin possible des eaux sombres. Conscient que ses seuls mouvements pouvaient en engendrer beaucoup d’autres sur lequel il n’aurait aucune emprise, il se laissa tomber dans l’herbe, les bras le long du corps, en se demandant si toute une plage pouvait changer de visage à cause d’un seul grain de sable trop remuant.

Dans ses yeux mielleux, les étoiles scintillaient en une myriade de points blancs ; comme si elles parlaient un langage secret, depuis longtemps oublier des hommes.

SHO . Qu’importe le ciel, vous continuez à briller n’est-ce pas ?

Qu’importe les difficultés, pensa Sho, je continuerais mon chemin.

MessageSujet: Re: Le Rêve du Tisseur d'Aube    Mar 7 Juin - 23:44

    Sho ( Niveau 36 )
    : +70% Bonus Inclus
    : +95 XP

    : Topic mis en pause pour des raisons pratiques pour l'instant.
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