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 Plus dure est la chute

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MessageSujet: Plus dure est la chute   Mer 27 Juil - 21:16

- Je ne suis pas née pour partager la haine, mais l’amour.
- Sous terre descends donc et puisqu’il faut que tu aimes, aime ceux qui s’y trouvent : tant que je vivrai, une femme ne commandera pas.


Il pleuvait sur yukan.

Des trombes d’eau se déversaient dans la cour du château Hideyoshi, cela ne semblait jamais devoir finir. Nagata observait les milliers d’onde qui faisaient éclater les flaques avec un air de profond dégoût. On n’entendait que ça, ce roulement incessant qui l’épuisait, l’épuisait, qui semblait marteler jusqu’à l’intérieur de son crâne, il sentait presque la moiteur répugnante de l’eau ruisseler sur lui. Chaque année, cette île maudite se retrouvait écrasée par la pluie, comme si les dieux se souvenaient brusquement de son existence et que, riant entre eux, ils se décidaient à pisser dessus avec tout ce qu’ils avaient. Un vieux rocher stérile, sans ressource et sans valeur, oublié dans l’océan. Un rocher qui a eu la chance toute relative d’être intégré à un pays entier, celui de l’eau. Mais Nagata le savait. Ceux qui avaient pris cette décision n’avaient jamais mis les pieds sur yukan. Ils ne pouvaient pas être au courant de la médiocrité absolue de ce bout de terre émergé du fonds des flots. Ils l’auraient ignoré autrement, ils n’auraient jamais pu envisager de le coloniser, c’était invraisemblable. Nagata devait leur montrer, leur montrer que l’on ne pouvait pas vivre ici. Ce n’était pas un endroit pour lui, pour son nom. Que les Hideyoshi se retrouvent ici, ce ne pouvait être qu’une perfidie de plus, un arrangement méprisable. Nagata n’avait jamais trouvé la réponse, quand il posait la question à sa mère, autrefois, elle se murait dans un silence étouffant ou le giflait pour le faire taire, mais la question lui brûlait les lèvres.

Pourquoi, si Gotan hésitait entre les deux familles à récompenser, Asagiri et Hideyoshi, pourquoi avoir donné à l’une une île florissante et à l’autre la pire de toute, le rocher mouillé ? Si les deux familles étaient méritantes, pourquoi cette cruauté, pourquoi cette décision ? Ce n’était pas concevable. On avait essayé de cracher sur son nom, on y était parvenu. Son ancêtre, Oe hideyoshi, avait supporté l’affront dignement, comme il sied à une personnalité de son importance. Mais Nagata savait que si son ancêtre avait vécu suffisamment longtemps, il aurait fait la même chose que lui. Il n’aurait pas accepté éternellement cette situation. Alors Nagata s’y employait. Cela faisait plus de vingt ans qu’il travaillait. Un projet long, patient, qui ne s’était pas déroulé sans anicroches, comme trop souvent les projets ambitieux. Aujourd’hui, l’armée qui était la sienne pouvait aisément écraser n’importe quelle force armée. Suffirait-elle pour combattre kiri ? Kakumei devait les aider. Il était temps de passer à l’action, temps de mettre en place le plan convenu. Nagata pouvait le sentir : le guerrier à l’âme rouge approchait. Il remontait le sentier de la mort, il traversait les collines noires l’épée de l’assassin à la main, chaque matin le rapprochait de l’île. Yomi lui avait dit de faire attention et il avait fait attention, pourquoi le guerrier n’était-il pas mort ? Il s’y était employé, il avait tué le grand guerrier et avait fait exterminer sa famille. On s’acharnait à le contrarier, à le gêner alors qu’il menait un grand projet nécessaire pour tous. Cela ne pouvait être.

Homme – Maître, la représentante de kakumei approche.

Cette harpie aux méthodes désolantes, qui se moquait de lui et défiait son autorité, une sale femme dont il se réjouirait de voir le sang éclabousser sa poitrine et la pierre. Nagata se détourna de la vitre, le regard trouble. Si elle n’amenait pas de bonnes nouvelles, il la tuerait. Il lui suffirait de faire maquiller les choses. Mais il la ferait emprisonner et la ferait souffrir jusqu’à ce qu’elle pleure comme une petite fille sur laquelle on aurait craché, pour qu’elle remette les choses en perspective, qu’elle sache où se trouvait sa place véritable. La femme entra comme si elle était dans ses propres appartements, jetant un œil méprisant autour d’elle avant de finalement daigner regarder dans les yeux le maître des lieux. Nagata serra les dents, des images d’os brisés et de cervelle translucide illuminant son esprit par flashs.

Nagata – J’ai cru un moment que votre navire s’était abîmé en mer.

Il parlait de sa voix la plus doucereuse, mais il n’y avait aucune onctuosité dans les traits figés de son visage.

Femme – J’aurais encore préféré, plutôt que de me retrouver coincée ici.

Nagata – Si vous m’apportez les nouvelles que je souhaite entendre, nous ne souffrirons bientôt plus le poids de ce caillou vulgaire.

Les yeux de la femme se tintèrent d’une pitié supérieure du plus mauvais goût, comme si elle observait sans agir un chien malade et poisseux essayer d’attraper un jouet hors de portée. Elle s’installa sur le siège le plus confortable à sa disposition sans y avoir été invitée et croisa des jambes qui, Nagata en était certain, n’avaient plus été écartées depuis un bon moment.

Femme – Certes. Nous avons été très déçus d’apprendre qu’une gamine pubère vous effraie à ce point.

Nagata serrait les dents si fort que son sifflement en était presque inaudible.

Nagata – Croyez-moi, nous nous sommes assurés qu’elle était bien pubère.

Femme – Un échec de plus, nous ne sommes plus à cela près en ce qui vous concerne.

Nagata se mordit l’intérieur des joues jusqu’à sentir le goût sucré de son sang. La femme souriait finement, elle cherchait à le provoquer pour le sport, pour bien montrer qui détenait le pouvoir. Faire cela ici, dans sa propre forteresse, c’était une indécence insupportable. Cette femme serait éventrée et contempler le sang se déverser au milieu de ses entrailles le plus beau spectacle qu’il lui serait donné de voir.

Femme – Quoi qu’il en soit, Kakumei vous aidera. Nous sommes profondément engagés avec vous, nous préférons aller au bout des choses. Comprenez bien que ce n’est pas de gaité de cœur, vous vous êtes révélé très médiocre pour l’instant. Néanmoins, nous ne pouvons risquer de compromettre une opération aussi prometteuse.

Nagata – La fille va venir ici. Elle viendra pour me tuer.

Le sourire d’hiver se renouvela sur les lèvres de la femme, tandis que les gouttes d’eau s’écrasaient lourdement contre la large vitre de la pièce.

Femme – Dites-vous que tout ce qui se passera à partir de maintenant est la volonté de Kakumei. Ne vous inquiétez plus de rien.

*****

Il le suivait dans chacun de ses songes, dès qu’il fermait les yeux. Il l’attendait, tapi dans l’obscurité. Nagata le discernait à peine mais ressentait sa présence jusqu’au plus profond de son être, comme si la bouche d’un géant s’amusait à souffler dans le tronc creux d’un arbre. Cette présence se répercutait dans chaque fibre de son corps, il se mettait à trembler dans son sommeil ou rouvrait brusquement les yeux pour chasser la vision cent fois maudite. Il ne voyait rien, jamais rien, hormis cette abondante chevelure rouge qu’il détestait tant, qui cascadait sur des épaules noires, tombait sur une poitrine plus sombre encore. Le guerrier à l’âme rouge ne disait jamais rien, mais quand Nagata demeurait, il se mettait toujours à briller d’un éclat surnaturel. Nagata ne pouvait le supporter, il se réveillait toujours à cet instant persuadé de voir se dresser devant lui le guerrier incarné.

Il avait tout essayé pour dormir plus de deux heures consécutives mais en vain. Cela le rendait fou. Ces nuits hachées, le bruit de cette foutue pluie qui semblait ne jamais vouloir cesser… on lui avait apporté des herbes inutiles, il avait fumé des substances suffocantes pour rien… les mixtures, les massages, la fatigue extrême, rien ne fonctionnait. Cela était apparu tout d’un coup, au moment où on avait enfin osé lui annoncer que la petite putain de Kade s’était mise en mouvement. Quelle colère fut la sienne ! Déjà tant de semaines qu’elle travaillait à tuer ses hommes et il ne l’apprenait que maintenant ? Mais aujourd’hui, il regrettait presque d’avoir tant fait souffrir le messager, tellement son message paraissait profondément empoisonné. Le guerrier à l’âme rouge l’attaquait déjà, dans la nuit et dans l’ombre, sur un terrain où il était aussi nu qu’au premier jour. Et alors il se répétait sans cesse qu’il sera semblable le jour où le guerrier se présenterait à lui, même si ce guerrier devait avoir deux nichons et une chatte dont ses hommes avaient pourtant eu la primeur. Heureusement, heureusement cent fois que la petite s’était occupée d’Encho et des autres incapables qui l’avaient mis dans pareil embarras ! Oh ! qu’ils auraient souffert si Nagata leur avait mis la main dessus ! Il leur aurait retiré lui-même chaque vertèbre une à une, pour que l’ampleur de leur incompétence les écrase progressivement et sans la moindre pitié. Mais ces pensées ne pouvaient l’apaiser… elles ne l’amusaient même pas. Le guerrier à l’âme rouge avait achevé sa sanglante besogne sans coup férir et maintenant il se pressait à ses portes, toujours dissimulé parmi les ombres traitresses qui entouraient cette île malheureuse.

Nagata quitta ses couvertures et rajusta sa robe de chambre sur ses épaules osseuses. Il rejoignit le balcon et resta dressé là, le regard tourné vers une mer étonnamment calme après les jours de tempête. Il essayait de trouver là matière à se réconforter, mais cela ne servait à rien. Le guerrier l’attendait toujours, sous la surface de l’eau, derrière ses murs, dans le coin de sa chambre ou dans son lit. Kade Kasen était mort. D’une façon chaotique, certes, mais ce type avait été un dur à cuire, un de ceux que l’on n’apprécie pas de trouver sur son chemin. Il s’était montré acharné jusqu’au bout, mais le serpent avait fini par perdre ses crochets et son venin s’était écoulé sur le sol. Nagata revoyait encore la lance de ce guerrier d’outre-monde qui parlait gravement avant de disparaître comme s’il n’avait jamais été là, ne laissant derrière lui que cette sensation de froid irréel et détestable. Mais Kade, lui, avait bel et bien perdu la vie. Nagata ne s’était pas approché, son armée avait lardé le corps sans vie de coups et lui avait apporté la tête de son ennemi. Le corps avait été brûlé et jeté à la mer, afin qu’il n’en reste rien. Cela avait été une erreur, savoir que son ennemi le plus redoutable était maintenant partout autour de lui, partout où la mer étendait ses bras immenses, n’était pas une pensée apaisante du tout.

Cela ne servait à rien de demeurer là, exposé à l’humidité et à la froideur. Nagata se détourna et se figea sans même achever son mouvement. Il était là ! Haut de deux bons mètres, aussi noir qu’à son habitude, ses cheveux d’un rouge vif encore plus brillants que dans ses rêves ! La langue de Nagata s’était collée à son palais desséché. Ce n’était pas possible, pas maintenant ! Pas maintenant que Kakumei s’était décidé à hâter le mouvement ! Petite chienne de Sasaki, comment une famille de cette extraction peut-elle se dresser aussi impudemment sur le chemin de la reconquête de l’honneur ancestral des siens ? Tremblant de rage et de crainte mêlée, Nagata tonna d’une voix sourde et aigue :

Nagata – Toi ! Tu te dresses dans mon palais !

Le guerrier ne répondit rien. Alors Nagata oublia sa peur et chargea en hurlant de toute la force de ses poumons, plongeant son poing fermé contre le corps énorme de cette entité des ténèbres. Il frappa, encore, encore et encore, jusqu’à avoir les poings en sang, jusqu’à ce que l’odeur du sang, du vrai sang, le réveille tout à fait. Une grande confusion régnait dans sa chambre, des torches projetaient une lumière vacillante sur les murs et sur les gens qui observaient, terrifiés, le spectacle sous leurs yeux. Nagata se protégea les yeux de la lumière, et c’est alors qu’il sentit la moiteur de son corps. Avait-il finalement gagné ? N’y avait-il qu’un silence de mort pour accueillir sa victoire contre le grand guerrier à l’âme rouge ? Nagata ne baissa son bras que pour découvrir que la seule chose de rouge dans la salle, c’était la mare de sang qui s’étendait sous lui. Il se trouvait au-dessus du corps mutilé d’un jeune homme sans vie, un serviteur qu’il n’aurait pas reconnu même s’il lui était resté un visage. Nagata respirait bruyamment, l’esprit encore embrouillé. C’était un signe… le guerrier à l’âme rouge pouvait mourir.

Il venait de le tuer.

Nagata se redressa en titubant, immédiatement soutenu par deux serviteurs qui s’éveillèrent de leur torpeur. Il y avait une dizaine de personnes assemblées dans la pièce, trois gardes et le reste en serviteurs, qui regardaient tour à tour le corps horriblement mutilé à terre ou son bourreau hagard. Le maître des lieux secoua la tête et sa pensée de victoire sembla le ramener au présent.

Nagata – Je veux voir Sendai.

Deux serviteurs se jetèrent un regard éloquent. Ils s’empressèrent néanmoins de sortir, même si la perspective de voir Sendai n’était pas un motif de soulagement. Nagata repoussa les hommes qui le soutenaient et s’assit à même le sol, les pieds dans le sang du malheureux.

Nagata – Nettoyez-moi cette merde, murmura-t-il d’une voix sourde et sèche.

Alors que les serviteurs s’activaient autour de lui, le sourire de Nagata s’étirait sur ses lèvres trempées de sueur. Ce devait être un signe. Il ne pouvait en être autrement, c’était bien le guerrier à l’âme rouge qu’il avait vu. Et pourtant, il s’était jeté sur lui comme le lion acculé et l’avait frappé de toutes ses forces et le guerrier ne bougeait pas et le guerrier tombait… il éclata de rire en se redressant maladroitement, son pied glissant dans le sang. Oui, ce guerrier n’était qu’une petite rouquine qui était partie jouer à la guerre parmi les ninjas locaux. Cette fille n’avait échappé à la mort qu’à cause de l’incompétence des rustauds qu’il avait envoyé pour s’occuper de cette tâche enfantine, apparemment hors de leur portée. Ce n’était pas dû à sa force intrinsèque. Cette petite, en deux ans, n’avait pas pu apprendre des choses plus terribles que son père en trente. Elle voulait se mesurer à lui ? Elle voulait le retrouver ? Alors ses souhaits seront exaucés. Nagata quitta sa chambre d’un pas vif, traversa les corridors et déboucha à l’extérieur. Là, il écarta les bras et tourna sur lui-même doucement, comme caressé par le vent.

Sendai – Vous m’avez fait appeler.

La voix était ferme mais sans se départir d’une certaine douceur féminine, glissante et experte à la façon de la langue d’une putain. De tout son château, Sendai était la seule personne que Nagata respectait. Ce n’était pas un respect réciproque, bâti sur des expériences mutuelles, des goûts partagés ou quoi que ce soit, mais quelque chose de plus primal, une peur sauvage habillée de ses plus beaux atours pour paraître respectable. Une armée de mercenaires vivait dans son château, mais Sendai… Sendai n’était pas de cet univers. Elle ne lui obéissait pas, elle écoutait ce qu’il disait et décidait. Ce n’était pas une esclave et c’était là sa valeur véritable. Elle était au-dessus du lot, indéniablement, préservée à jamais du chaos et de la souillure.

La femme le dévisageait depuis le milieu de la cour. Elle reprit sa marche à sa rencontre, de son pas souple et félin, perpétuellement en chasse. Sendai avait le visage trop dur pour être beau, une marque noire maculait sa joue droite, juste sous l’œil gauche, ses lèvres étaient fendues et il lui manquait également un petit bout d’une oreille, dissimulée par sa chevelure blanche tirée en arrière par une queue docile qui ne se balançait pas d’une épaule à l’autre. Mais elle dégageait de la présence, suffisamment pour dresser la trique de n’importe qui. Sendai s’arrêta à trois mètres de lui, les mains derrière le dos et si parfaitement droite qu’on aurait pu tracer un trait en partant de ses épaules aux talons de ses bottes.

Nagata – Je requiers tes services. Si tu le veux bien.

Il avait ajouté la seconde phrase un ton plus bas, presque malgré lui, comme s’il craignait inconsciemment qu’un silence put courroucer Sendai.

Sendai – Parle.

Nagata – Au sujet du guerrier à l’âme rouge.

La poitrine de Sendai se gonfla et se vida lentement, alors qu’un profond soupir quittait ses lèvres. Nagata, cependant, ne ressentit pas la même colère qu’il aurait perçue si cela avait été la femme de Kakumei qui lui avait ainsi soupiré au visage. Aucun mot ne sortit des lèvres fermement closes de Sendai, Nagata prit le parti de poursuivre.

Nagata – Comment s’appelle la fille ?

La femme répondit sans l’ombre d’une hésitation.

Sendai – Haya Kasen. Elle se fait appeler Haya Sasaki.

Nagata – C’est ça, c’est ça… Sasaki. Je me souviens. Est-elle forte ?

Sendai – Infiniment moins que son père.

Un poids énorme quitta le cœur de Nagata. Il avait redouté la réponse. C’était une nouvelle merveilleuse… les ninjas sont toujours suspects, à ce niveau. Du plus abruti des garçons pouvait découler une force sauvage et brutale, amenée à dominer ce qui cherchait à résister. Mais la fille était médiocre, ainsi… Kade était mort, la fille devait donc également mourir, mathématiquement.

Nagata – Ha… bien, très bien. Son père était un sacré numéro, je ne veux plus jamais revoir une telle représentation.

Sendai brisa tout de suite l’exultation qu’elle sentait percer à travers ses mots.

Sendai – Mais elle est bien entourée et elle apprend vite. Il lui a fallu un peu moins de trois ans pour devenir juunin.

Nagata – Qui ?

Sendai – La flamme jaune au complet. Ils sont puissants et influents, jeunes et expérimentés. Hyô geïrou, Satoshi kagehisa, Ona et Tsuna sont quelques uns de ses supports. Elle en a d’autres. Elle a joué avec intelligence, comme on pouvait s’y attendre.

Nagata se mit à faire les cent à pas. Sendai ne chercha pas à le suivre des yeux et ferma les siens. L’agitation intérieure de l’homme la gênait, comme d’ordinaire. Avec le temps, elle avait appris qu’il valait mieux éviter ces personnalités troublées, toujours prêtes à exploser, pour ne jamais courir le risque de se retrouver dans la déflagration qui finirait toujours par arriver. Nagata occupait malheureusement une place particulière. Même s’il hésitait à faire appel à elle, cela lui arrivait toujours. Quand il ne parvenait plus à trouver les réponses qu’il cherchait si ardemment.

Nagata – Comment vont-ils s’y prendre pour nous attaquer ? C’est interdit par le daimyo. Kiri ne peut porter la main sur nous sans engager une procédure officielle.

La femme pouvait sentir que Nagata avait retourné la question des centaines de fois dans son esprit et qu’il était déjà, par ses propres moyens, arrivé à la conclusion logique. Mais il refusait de l’admettre tant que quelqu’un d’autorité ne le lui avait pas assené, à l’instar d’un enfant qui attendait de se faire gronder par ses parents. Elle reconnaissait toutefois qu’il avait prit son temps avant de faire appel à ses services ce qui n’était, en soi, pas surprenant.

Sendai – Ce sont des ninjas. Ils frapperont et discuteront ensuite. Vous n’avez pas beaucoup d’amis. Si certaines îles utiliseront ce prétexte pour encourager à la reprise du conflit, d’autres, plus sages et plus nombreuses, prêcheront que c’est un mal pour un bien. Les graines de la révolte ont peu de chances de prendre.

Nagata se berçait d’illusions, persuadé que la situation politique était demeurée la même en autant de temps. Même parmi les îles les plus virulentes par le passé, Sendai n’en voyait aucune capable de prendre les devants et de se dresser contre kiri. Pas sans un support extérieur et Nagata semblait tout miser sur l’impulsion de Kakumei. Si les îles étaient bien les propriétés de l’organisation, peut-être pouvait il espérer quelque chose. Dans le cas contraire, la déflagration promise arriverait plus tôt que prévue.

Nagata – Bien. Haya… Sasaki. Tu joues à un jeu dangereux, petite fille. Jouer aux échecs avec un démon, on s’y brûle plus que les doigts.

La femme n’aima pas le regard que Nagata lui lança. C’était l’œil d’un fou.

Nagata – Sendai, je veux que tout kiri sache de qui cette gamine est la fille. Présente-leur des preuves qu’ils ne pourront réfuter et laissons la vindicte du village la briser comme les vagues d’une mer en colère. On reparlera de révolte à ce moment.

MessageSujet: Re: Plus dure est la chute   Sam 6 Aoû - 22:41

Daigen écrivait avec rapidité et netteté, ses yeux suivant le tracé de sa main. Il était un peu plus de minuit et il s’était déjà rendu coupable d’un retard inexcusable. Mais il était important qu’il fasse son travail proprement car pour l’instant, il n’avait pour l’appuyer que son instinct et si ce dernier était redoutablement aiguisé, il ne constituait pas en lui-même une preuve. Néanmoins, à mesure qu’il écrivait, il essayait de se positionner par rapport à ce qu’il avait repéré. Il ne savait pas s’il devait s’en réjouir ou craindre le pire. Son cœur, au plus profond de lui, l’assurait que c’était une bonne chose. Sa raison, plus posée, le mettait en garde. Elle lui disait que lorsque l’on a les deux pieds dans la boue, il ne faut pas s’étonner de salir le parquet en rentrant chez soi. En l’état, il lui était impossible de savoir à quoi jouait kiri et il n’était pas de son autorité de les mander directement. S’ils le faisaient, ce serait reconnaître que le daimyo avait connaissance de leurs agissements. Et cela, Daigen ne pensait pas que ce soit la meilleure chose. Très jeune déjà, Daigen avait su que la vérité était un luxe confortable, mais beaucoup moins solide que la réalité qui sont deux choses résolument différentes. Il y a des vérités que la réalité doit ignorer, pour préserver l’uniformité.

L’homme se passa sa main libre sur un menton mangé par la barbe, sans s’arrêter d’écrire. Dès qu’il avait suspecté quelque chose, il s’en était ouvert au daimyo qui lui avait demandé d’enquêter personnellement sans s’en ouvrir à quiconque. Cela remontait à quelques jours à peine, par le plus complet hasard (ou peut-être que non ? Daigen se promit de regarder dans cette direction) il était tombé sur un rapport de décès. Le nom lui parut familier, Daigen aurait pu se targuer d’avoir une mémoire solide, s’il avait été homme à se vanter. Daisuke Encho, un entrepreneur de Tsuge, une petite ville tranquille sur Aso. Le rapport n’était remonté jusqu’au daimyo que parce que Daisuke avait une affaire en cours dans la capitale et que les hommes avec qui il traitait devaient être avertis de ce coup d’infortune. Daigen n’était pas du genre à penser que son imagination lui jouait des tours, surtout lorsqu’il s’agissait d’un meurtre violent. Le rapport indiquait que le corps de Daisuke avait été trouvé dans la forêt jouxtant Tsuge, peut-être deux jours après son décès, une blessure béante au niveau de l’abdomen et la gorge tranchée. Les autorités locales avaient conclu à un différend d’ordre professionnel, mais les détails de l’enquête n’étaient pas joints et Daigen ne comptait pas les réclamer. Il dut chercher plusieurs heures dans les archives de la cité pour trouver ce qui l’intéressait. Les activités de ce Daisuke Encho n’avaient pas toujours été légales, son nom revenait dans différentes affaires, l’affiliant à des bandes de malfrats et de gros bras sans grande envergure.

Et Daigen tomba sur les noms qu’il redoutait de voir apparaître. Yukan, Nagata Hideyoshi. D’une manière ou d’une autre, Daisuke avait à un moment donné été amené à exécuter des actions commandées par cet homme. Il pouvait aussi bien s’agir de courses de fraises que d’assassinats. Si yukan était étroitement surveillée par les services spéciaux du daimyo, tous les rapports ne fourmillaient pas de détails car tout ne paraissait pas important de prime abord. Daigen essaya en vain de fouiller plus loin. Il ne trouva rien de substantiel. Aussi décida t-il de mener son enquête directement auprès de Tsuge. Il contacta l’un des responsables de la ville qu’il connaissait personnellement et lui demanda discrètement quelques détails sur cette mort suspecte. Il apprit alors que Daisuke s’était établi à Tsuge environ deux années auparavant, avec paraît-il une quantité suffisante d’argent pour se faire construire une belle maison. Daigen connaissait les hommes comme Encho, ils ne gagnaient pas beaucoup d’argent facilement car on pouvait aisément s’acheter leurs services au rabais. S’il s’établissait quelque part, c’est que son employeur estimait qu’il était devenu gênant et que, plutôt que de le tuer, il préférait l’isoler quelque part. Les dates pouvaient concorder avec ses activités auprès de Nagata, mais c’était une hypothèse quelque peu audacieuse. Dans tous les cas, si Nagata était impliqué et qu’il avait préféré ne pas tuer Encho une fois sa ou ses missions terminées, c’était parce que d’une part, celles-ci étaient réussies et, d’autre part, parce qu’elles terminaient un cycle.

A partir de là, Daigen s’est ouvert au daimyo de ses craintes principales : que kiri soit impliqué dans cette mort. Le daimyo lui demanda de poursuivre ses investigations et Daigen obéit. A partir de plusieurs autres noms donnés dans les rares rapports évoquant Daisuke Encho, il éplucha les pistes possibles. Certaines de ces personnes étaient mortes depuis plusieurs années, d’autres étaient toujours vivantes. Deux d’entres elles l’intéressèrent. Kenji Konda et Suiteki Oe. Tous les deux avaient trouvé la mort dans une période de temps coïncidant étrangement avec celle de Daisuke, c'est-à-dire il y a peu. Le premier était mort en mer, son bateau de pêche s’était abîmé sur les récifs. Le second avait été assassiné devant sa famille. Daigen privilégia cette dernière piste. D’après ce qu’il pouvait déterminer du profil du possible assassin, celui-ci ne se souciait pas de dissimuler ses actes, il était peu probable qu’il se soit ennuyé à maquiller un accident mortel en mer. Un homme capable d’assassiner une personne sous les yeux de sa femme et de ses enfants devait être une personnalité extrêmement déterminée et dangereuse. Il fallut deux jours à Daigen pour relier ces affaires à une autre, de laquelle il avait pourtant été lié de plus près qu’il ne l’aurait souhaité.

La mort de Seishi Bonyaku n’était pas passée inaperçue. Un seigneur de guerre de tohoku qui trouvait la mort, massacré au même titre qu’une partie de ses hommes présents sur place, cela avait fait grand bruit. Les rapports définitifs avaient mis le tout sur le compte d’une bataille entre deux seigneurs de guerre, ce qui pouvait arriver. Le sujet, à l’époque, était surtout de savoir comment ces personnalités pouvaient se retrouver à commander des armées de bonne taille, alors que cela leur était rigoureusement interdit, sans que le daimyo n’en sache rien. Aussi, l’enquête ne fut elle pas poussée plus avant. Mais cet événement avait lui aussi eut lieu récemment et Daigen ne pouvait croire que ce soit une coïncidence si Seishi avait lui aussi été vu à yukan. Cet homme avait tué Arihito, un jeune homme que Daigen avait envoyé sans s’imaginer qu’il ne reviendrait pas, quand bien même il connaissait la possibilité de la menace. Daigen s’arrêta d’écrire, les dents serrées. Une erreur intolérable de sa part, une défaillance qui avait coûté la vie d’un garçon sérieux et appliqué, dans des circonstances terribles à n’en pas douter. Le dossier Seishi Bonyaku était suivi par le daimyo et son administration, les recherches avaient déjà été faits à son sujet, Daigen n’avait eu qu’à les relire pour se les remémorer. Le nom de Nagata apparaissait déjà, bien sûr. Quelqu’un d’expérimenté, avec de bons renseignements et des moyens solides, s’en prenait ouvertement à d’anciens subalternes de Nagata Hideyoshi. Dans l’esprit de Daigen, une lumière rouge indiquait kiri. Cela serait impossible à prouver, et très périlleux de le faire quoi qu’il en soit.

Daigen signa son rapport et le parcourut des yeux en diagonale. Il ne pouvait pas ne pas pointer kiri du doigt. Ils étaient forcément impliqués, d’une manière ou d’une autre et s’ils ne l’étaient pas, ils devraient savoir qu’un tueur évoluait en toute liberté sur le sol du pays de l’eau. Qu’il assassine des meurtriers ne retirait rien à ses crimes. Mais l’instinct de Daigen lui soufflait que kiri savait quelque chose à ce propos. Peut-être pas tout kiri, peut-être pas le mizukage… mais quelqu’un, à kiri, utilisait les ressources du village pour mener sa guerre personnelle. Ou quelqu’un d’extérieur les détournaient à son profit. Quelle que soit la réalité, c’était une réalité très dangereuse pour tout le monde. Cela pouvait indiquer qu’un mouvement définitif entre le pays de l’eau et yukan pouvait survenir du jour au lendemain. L’administration et le daimyo devaient être prêts à gérer une possible reprise de la guerre civile enterrée depuis tant d’années maintenant, mais jamais tout à fait morte. Daigen quitta sa chaise abîmée par le temps, éteignit la bougie entre son pouce et son index et quitta sa loge. Il remonta en silence les couloirs faiblement éclairés, en direction des appartements du daimyo. Il ne savait pas si l’homme était encore éveillé à cette heure, il était probable qu’il soit encore occupé à travaillé sur le projet de rénovation du centre ville. Fuki, une jeune fille aux longues mèches brunes maintenues attachées en chignon, se tenait devant la porte. Le daimyo était donc toujours éveillé. La jeune fille lui adressa un sourire que Daigen n’eut pas le courage de lui retourner.

Daigen - Il faut que je vois le daimyo immédiatement.

Fuki – Tout de suite, Daigen sama.

La jeune fille entra dans la pièce derrière elle, le son étouffé de quelques mots échangés vint aux oreilles de Daigen, puis Fuki sortit en s’écartant de l’entrée. Daigen pénétra à son tour dans la salle d’étude du daimyo tandis qu’on refermait la porte derrière lui. L’homme était à sa fenêtre, un pli soucieux sur le front. Daigen s’inclina et présenta son rapport d’une main dressée devant lui.

Daigen - Le rapport que vous m’avez commandé.

Daimyo - Pose le sur mon bureau. Je le lirai avec soin, mais je veux te l’entendre dire d’abord.

Daigen se redressa, ses mains croisées derrière son dos, le regard planté dans celui du daimyo.

Daigen - Mes soupçons étaient justifiés. Une personnalité a, ces dernières semaines, exécuté au moins trois individus liés de près ou de loin à Nagata Hideyoshi. Les personnes décédées sont Encho Daisuke, Suiteki Oe et, bien entendu, Seishi Bonyaku. Je ne peux envisager que l’œuvre d’un ou de plusieurs professionnels, notamment à cause de l’assaut sur les troupes de Bonyaku qui requiert de grandes compétences.

Daigen hésita l’espace d’une seconde avant de lâcher ce qu’il pensait réellement.

Daigen - A mes yeux, l’implication de kiri ne fait aucun doute, mais je n’ai aucun fait pour corroborer mon intuition. Kiri ou une personnalité de kiri a décidé de régler le problème Hideyoshi de son propre chef.

Le daimyo émit un grognement silencieux et se détourna, pour observer les lumières de la capitale en contrebas. Daigen le rejoignit et ferma les yeux un instant pour profiter de l’étonnante douceur du vent. Le daimyo conserva le silence un moment avant de glisser un long coup d’œil vers son homme de confiance.

Daimyo - Ils agissent dans notre dos. Contre nos ordres explicites. Que devons nous en conclure Daigen ?

Daigen - Si je devais m’exprimer sans égard pour quoi que ce soit d’autre, je dirais simplement qu’ils font ce qu’ils nous savent incapables d’ordonner. Mais pour avoir un regard plus pertinent sur la situation, je dois souligner que kiri est actuellement une force relativement instable et encore morcelée. A l’image du pays qu’elle sert. Ces actions peuvent très bien être le fait d’une personne isolée, ou d’un groupe isolé.

Le daimyo secoua longuement la tête.

Daimyo - Non. Non, on ne me fera pas croire cela. Je ne peux croire que l’armée de laquelle dépend notre sécurité soit incapable au point de ne pas savoir ce que font ses éléments, sur une certaine période de temps.

Daigen - Les éléments incriminés peuvent être d’un très grand poids politique et militaire, bénéficiant d’une relative liberté, d’une grande expérience et du pouvoir de contrôler les informations. Nous n’en savons rien et je doute que nous puissions faire nous-mêmes la lumière là-dessus.

Le silence s’installa à nouveau entre les deux hommes. Daigen devait bien admettre qu’ils n’avaient pas la même vision du problème et, malgré le grand respect qu’il avait pour cet homme, il pensait que le daimyo se fourvoyait depuis des années à ce sujet. Si cela n’avait dépendu que de lui, Daigen aurait ordonné à kiri de tuer Nagata et quiconque résisterait à l’autorité militaire du pays. Il aurait annoncé aux autres îles que ceux qui ne respectaient pas les traités (car tout le monde savait que Nagata ne les respectait pas) seraient traités pareillement. Les chances que le conflit reprenne étaient faibles. Ils avaient kiri maintenant. S’il fallait morceler pour de bon pour pouvoir reconstruire, cela valait le coup. Mais le daimyo était bien plus froid à cette perspective. Néanmoins, s’il se mettait kiri à dos, cela pourrait avoir de graves répercussions.

Daimyo - Je ne peux pas laisser faire kiri. Ce n’est pas possible. Il faut qu’ils cessent immédiatement.

Daigen - Comment comptez-vous procéder ?

Daimyo - Je me suis déplacé en personne dans l’espoir de régler définitivement les choses avec leurs problèmes internes. Je ne sais pas aujourd’hui si c’était une bonne chose, mais il fallait montrer à kiri qu’ils étaient censés représenter un pays. J’aimerais que tu y ailles toi, Daigen, car je ne souhaite personne d’autre sur cette affaire. Je me fie entièrement à ton jugement, mais ne prends pas de décisions sans m’en avoir averti. Il y a beaucoup en jeu.

Daigen acqueisça.

Daigen - Entendu. Je prépare mes affaires et je pars avant le lever du soleil.

Daimyo - Il est même possible, maintenant que j’y pense, que nous ayons rencontré la personne coupable au cours de ce procès. Essaye de chercher une fois sur place, si tu ne parviens pas à avoir de réponse autrement. Nous devons arrêter cela pendant que nous le pouvons.

Daigen finit par prendre congé et s’en retourna dans ses appartements. Il empaqueta immédiatement les affaires dont il aurait besoin. Il ne comptait pas partir avec qui que ce soit d’autre, cette affaire devait être traitée discrètement et, si une décision venait à se présenter à lui malgré les réserves du daimyo, il voulait la prendre en son âme et conscience, sans devoir consulter qui que ce soit d’autre. Daigen s’interdit de penser plus avant à cette histoire, écarta les nombreuses questions qu’il se posa et s’astreint à un court sommeil de quelques heures à peine. Il se réveilla sans avoir l’impression de s’être reposé, mais avec déjà une grande impatience dans les jambes et dans la tête. Les questions de la veille revenaient, renforcées par l’interruption nocturne. Daigen se lava, se rasa avec grand soin, pris un rapide petit déjeuner et quitta sa chambre. Le soleil n’était pas encore levé, il devait être quatre ou cinq heures quand il quitta la capitale à cheval. Cela faisait un moment maintenant qu’il n’était plus parti en mission personnellement. C’est pourtant ainsi qu’il avait commencé, à dos de cheval, à enquêter aux quatre coins du pays. Pas si souvent à l’étranger, toutefois, cela ne l’intéressait pas réellement. Il eut tout le temps nécessaire pour mener sa propre réflexion. Quoiqu’en dise le daimyo, kiri pouvait bien être en ce moment même en train de leur ôter à tous une profonde épine du pied. Il n’était pas question bien entendu d’intriguer dans le dos du daimyo, mais Daigen comptait bien faire confiance à son jugement.

Kiri fut en vue vers trois heures de l’après-midi.

MessageSujet: Re: Plus dure est la chute   Sam 20 Aoû - 22:08

Ces dernières semaines, Nagata s’était considérablement rapproché de l’une de ses servantes, Sora. Il requérait fréquemment sa présence auprès de lui durant de longues après-midi ou en soirée, si bien que depuis trois jours au moins, il répugnait à voir qui que ce soit d’autre lui apporter ses repas, lui préparer ses bains ou s’occuper de ses possessions. Il lui faisait la conversation, discourant seul, sans discontinuer, avant de sombrer dans de longues périodes de silence mutique où il semblait l’avoir complètement évacuée de ses pensées immédiates et profondes. Parfois, rarement, il lui ordonnait de se déshabiller et il la pénétrait, mais cela ne durait jamais longtemps. Il lui arrivait même de continuer à parler, comme si son corps était déconnecté de son esprit vagabondant et soucieux. Sora n’avait rien à lui répondre, elle se présentait à lui parce qu’il l’ordonnait, se retirait parce qu’il la repoussait. Il y avait dans l’air un parfum de fin des temps qui n’aurait pu lui échapper, elle doutait d’y survivre, mais elle n’avait rien de mieux à faire que d’attendre la résolution des événements, quelle qu’elle soit.

Deux ans plus tôt, Sora avait failli parvenir à s’échapper de yukan. C’était le soir même où Kade Kasen avait combattu une partie de l’armée de Nagata dans la cour du château, quelques jours après que Sora l’eut trahi. Elle l’avait aperçu depuis le mur d’enceinte où elle se restaurait. Son regard avait été attiré par une silhouette sombre qui s’avançait lentement des grandes portes d’entrée, le pas tranquille, mais quelque chose de fragile dans la démarche. Avant qu’il ne les atteigne, d’autres formes s’étaient matérialisées dans les ombres du château et Sora se souvenait avoir frissonné longuement. Un homme terrible s’était avancé et Sora l’aurait reconnu entre tous, même avec une lumière aussi faible et à une telle distance. Darucha gankkara, l’un des combattants les plus redoutable qu’avait Nagata. Kade, car c’était bien lui, Sora reconnut l’intonation de sa voix (et ce ne pouvait être que lui, pour oser s’en prendre à l’armée de Nagata), cria quelque chose et des formes bleues, translucides, hautes de plusieurs mètres apparurent de nulle part. Sora avait ressenti un grand froid en elle, lorsqu’elle fermait les yeux, elle pouvait presque retrouver cette sensation en elle, au fond de son ventre. La jeune fille avait alors été poussée par une force inconnue qui lui soufflait de quitter cette île qui devait bientôt se transformer en charnier, elle lui murmura qu’elle n’en réchapperait pas le jour où cela arriverait. Alors Sora courut le long du mur d’enceinte jusqu’à atteindre une petite tour de surveillance à côté de laquelle un arbre étendait ses branches. Elle sauta sur l’une d’entre elle, s’érafla à maintes reprises avant de finalement tomber à terre. Sora s’éloigna du château à toutes jambes, en direction du village et du port.

Derrière elle, on donnait l’alerte, des coups sourds portés contre une grande plaque de fer bosselée. Quand elle déboucha enfin sur la baie où flottaient paisiblement les bateaux, plusieurs minutes s’étaient écoulées. Sora, à bout de souffle, chercha du regard un navire qu’elle pourrait diriger seule sans mal. Son choix se porta sur un petit bateau de pêche. Avant qu’elle ne saute dessus cependant, Sora se sentit tirer en arrière. Deux soldats de Nagata pensèrent avoir mis la main sur l’origine de l’alerte, ils disaient que c’était une voleuse. Sora avait les pensées pâteuses à ce moment, elle n’arrivait pas à se concentrer. Elle bafouilla qu’elle était au service de Nagata et qu’on lui avait demandé quelque chose… elle ne se souvenait pas exactement des mots prononcés, peut-être même n’avait-elle rien dit. Mais elle reçut un coup de hampe dans l’estomac et tomba brusquement sur les genoux, après quoi les deux soldats la battirent pendant de longues minutes, lui écrasant les doigts, lui envoyant de grands coups de pieds et de lance. A un moment, l’un d’entre eux la hissa par les cheveux sur les genoux et l’autre lui décocha un coup dans la mâchoire si puissant qu’elle tomba inconsciente. En se réveillant, Sora était allongée sur sa couche miteuse, entièrement nue, avec une vision si brouillée qu’elle ne parvenait à dire s’il faisait jour ou nuit. Quand elle se réveilla pour de bon, elle vit sur sa gauche une bassine d’eau rougeâtre et plusieurs serviettes qui sentaient fort l’humidité. Il lui fallut plusieurs jours pour se remettre, mais on ne lui en laissa pas le loisir, le lendemain elle s’acquittait du mieux qu’elle pouvait de ses tâches quotidiennes, sous le regard moqueur, indifférent ou compatissant des autres serviteurs. Sora fut incapable de manger quoi que ce soit d’autre que du bouillon pendant deux mois, et plusieurs de ses dents manquent aujourd’hui. Elle boitillerait jusqu’à la fin de ses jours, mais ses autres blessures, y compris les os brisés ou déplacés, s’étaient bien remises avec le temps.

De ce qui s’était déroulé pendant la nuit de son escapade avortée, Sora ne savait que ce qu’on lui avait dit. Kade était mort dans des circonstances troubles, il avait tenu tête à l’armée de Nagata et semblait être tombé d’épuisement plutôt que des coups de ses ennemis. Nagata lui-même avait été à deux cheveux de disparaître. Sora apprit plus tard que les filles de Kade, celles qu’elle avait vu sur la photographie qu’il lui avait montré, et qu’elle avait elle-même montrée à Nagata, précipitant la suite des événements, avaient été assassinées à leur tour. Pendant longtemps, Sora fut incapable de mettre un doigt sur ce qu’elle ressentait à ce niveau, mais depuis peu elle avait retrouvé le mot : de la honte. Et c’était également de la honte qu’elle ressentait en demeurant auprès d’un homme qu’elle voyait quotidiennement faible et enfermé dans sa folie, sans jamais porter la main sur lui. A cet instant même, il lui aurait suffit d’attraper ce lourd chandelier et de l’abattre sur le crâne dégarni d’un Nagata qui lui tournait le dos… mais elle n’en faisait jamais rien. Elle s’occupait de lui comme on s’occupe d’un vieillard sénile qui ne sait plus où il est ou ce qu’il fait.

Sora n’ignorait pas les raisons qui poussaient Nagata, probablement malgré lui, à se rapprocher d’elle plutôt que de n’importe qui d’autre. Elle était celle qui lui avait apporté la photographie de la fille de Kade, celle aux cheveux rouges, et pour une raison obscure, Nagata semblait s’en rappeler parfaitement.

Nagata – Je ne suis pas un monstre. C’est ce monde qui est monstrueux, qui est tellement violent qu’il faut être violent en retour pour espérer en réchapper. Mes si nobles ancêtres, genoux à terre pendant que le daimyo leur pissait dessus, sur leurs personnes et sur leur nom, en leur fourguant cette île minable que personne ne voulait. J’ai vu de mes yeux la résignation dans ceux de mes propres parents. J’ai hérité de cette île. Je ne peux pas accepter les règles des daimyos, ce sont des règles injustes. Les Hideyoshi n’ont rien fait pour mériter cet exil sur le rocher, nous avons toujours été une famille dévouée. Tu sais ce qu’il en est ?

Sora savait, Nagata le lui avait répété d’innombrables fois.

Nagata – Mon père était un homme assez noble pour céder à la naïveté. Après le mauvais coup que nous a joué cet enculé de Gotan, il a refusé d’y voir une machination des Asagiri. Il ne pouvait admettre que son arrière grand-père s’était fait avoir. Je n’ai pas réussi à mettre la main sur des preuves concrètes, ils ont dû tout préparer avec soin, mais je sais que les Asagiri ont exercé des pressions sur Gotan. Les Asagiri étaient des guerriers, ils faisaient peur, alors Gotan leur a laissé la meilleure île pour ne pas avoir de problème. Mais moi, aujourd’hui, je fais peur et j’ai des guerriers. La donne a changé et il est temps que le pays l’admette.

Les habituels rêves de grandeur de Nagata. Sora en avait conscience, car il le lui avait dit, il se voyait réellement un jour au devant d’une vaste armée de mercenaires qui lui voueraient une admiration sans borne, allant d’un pas conquérant écraser toute résistance, prendre d’assaut la capitale, exécuter le daimyo et le reste de son administration pour l’exemple, balayer les troupes de kiri et installer une nouvelle ère sur le pays. C’était sa fantaisie à lui, ce qui le faisait se réveiller chaque matin, ce qui alimentait son esprit en volonté et en espoirs. Sora ne voyait pas un tel scénario se produire un jour, pas avec Nagata en revanche. Il faisait peur, c’était un fait, le château et l’île dans son ensemble vivaient dans la terreur. On pouvait même dire que le pays de l’eau entier craignait Nagata Hideyoshi, craignait le jour où il lèverait la main pour poignarder les îles. Mais il y avait kiri. Peut-être que si les nobles s’étaient alliés à l’époque, pendant qu’ils avaient encore de vastes armées et qu’ils étaient eux-mêmes des guerriers, peut-être auraient-ils pu écraser dans l’œuf la force ninja, avant qu’elle ne prenne réellement forme. Il y aurait eu plus de dix milles âmes prêtes à fondre sur le frêle village. Aujourd’hui cependant, il y avait peut-être quatre cent ninjas, dont les meilleurs sont capables d’abattre des centaines de combattants dépenaillés sans suer.

Nagata en avait eu conscience très tôt, bien sûr, et c’est pour cela qu’il avait mis au point son fameux championnat mortel, qui n’avait jamais reçu l’agrément de quelque daimyo que ce soit, mais dont personne n’empêchait la tenue. Il y recrutait ses hommes, des hommes aux compétences suffisantes pour tenir tête à n’importe quel ninja. Pourtant, de nombreux d’entres eux avaient été exterminés par Kade Kasen au moment de sa fuite et encore, il était très affaibli à ce stade. Cela avait fragilisé la confiance de Nagata, mais il continuait à croire en sa destinée exceptionnelle.

Nagata – Nous avons eu trois daimyo. Nobuya, le pire renard que la terre ait jamais porté, avec peut-être cet enfoiré de Shinobu aisu. C’est à lui qu’on doit kiri, tout cela pour copier un pays aujourd’hui détruit qui n’aura laissé que du sang et des cendres derrière lui. Honte à lui ! Honte à Nobuya ! Il savait qu’il pouvait à présent se séparer des nobles qui l’avaient mis au pouvoir, puisqu’il n’avait plus besoin de leurs armées. Alors il a posé la première pierre : redistribution des îles. Enfoiré… nos familles s’étaient battues pendant des siècles d’histoire pour conquérir leur territoire. Et il foulait cet héritage aux pieds sous prétexte d’idée moderne de la politique. Il a nommé des hommes à lui pour assurer son pouvoir et limiter le nôtre. Puis on a eu Gotan. Gotan… j’ai fait retrouver l’un de ses fils, il y a dix ans de cela à peu près, je l’ai fait torturer pendant des jours. Il était de frêle constitution, malheureusement, et il nous a claqué entre les doigts…

Sora leva la tête car c’était là un passage de la vie de Nagata qu’il n’avait encore jamais abordé en sa présence. Elle se demanda si c’était un fait qui c’était réellement passé, ou bien simplement un souhait tellement ancré en lui qu’il le faisait sien et lui donnait la réalité qui lui manquait. Venant de lui, l’un comme l’autre étaient vraisemblables. La douceur de son regard, comme s’il se remémorait son premier amour, avait quelque chose de très vrai et d’absolument obscène, si on pensait à la situation présente. Sora préféra ne pas y songer.

Nagata – Il nous a donné yukan, le rocher qui pleure. Pour avoir la paix… s’il était encore parmi nous, je lui donnerai un enfer comme il n’en a jamais connu. Tohoku et Yagi ont été réhabilités, mais nous, on gardait yukan. Mon ancêtre aurait dû le faire assassiner. Lui et Asagiri. D’abord Asagiri. Mais qu’est-ce que tu veux? Ce sera à moi de réparer leurs vieilles errances, à moi de redresser nos torts. Ce vieil enfoiré a semé le chaos dans le pays, avec leur modernité, il y avait des tensions parmi des familles qui s’étaient toujours respectées. Puis des batailles. Kiri… kiri nous empêchait de nous exprimer. Mais ils étaient forts…

Du bout du doigt, il caressait le très long couteau qu’il portait toujours sur lui, même pour dormir ou lorsqu’il prenait son bain. C’était ce que Sora redoutait le plus, qu’un jour, emporté par ses souvenirs grisonnants, il oublie que c’était lui qui lui avait demandé de venir et la poignarde d’un coup brusque, s’imaginant qu’un sombre ennemi avait réussi à ramper jusqu’à lui. Nagata conserva le silence longtemps. La nuit était tombée depuis longtemps, de petites larmes de fatigue bataillaient pour couler, mais Sora étouffa le moindre bâillement.

Nagata – Taisei enfin. Le grand daimyo Taisei qui fit signer la loi d’uke. On nous a retiré nos îles, on nous a retiré nos héritages, puis on nous a enfin retiré nos armées. Quel beau pays ! Kiri massacrait les armées rebelles, rebelles de quoi ? Des armées centenaires, qui ne venaient pas d’être inventées sous l’impulsion moderniste d’un obscur enfoiré… Yukan a été violée par Asagiri, ces fils de pute ont profité de la guerre pour régler leurs comptes avec nous. C’est peut-être un sale caillou merdique, mais le jour où je laisserai un Asagiri y poser le pied n’est pas prêt d’arriver !

Nagata se passa longuement la langue sur les lèvres.

Nagata – Non… je règle le problème du guerrier à l’âme rouge. Puis je lance l’attaque coordonnée. Quand kiri viendra, nous le ferons éclater de l’intérieur comme une pêche gâtée par le soleil. Kakumei nous aidera à récupérer ce pays. C’est une nécessité. Dans les jours qui viennent, les dés de nos destinées seront lancés.

Le vieil homme laissa traîner son regard sur Sora. Il voulait qu’elle dise quelque chose. La jeune fille chercha à toute allure dans son esprit embrumé.

Sora – Vous disposez d’une armée suffisante, Nagata sama ?

Nagata la regarda un instant sans comprendre, comme si elle s’était trouvée à parler une langue étrangère, avant de se fendre de son habituel rire découpé, qui s’était raréfié ces jours-ci.

Nagata – Suffisante? Suffisante ?! Ma pauvre enfant, suffisante ? Debout.

Il s’était lui-même redressé en parlant et prononça le dernier mot d’un ton infiniment plus sec. Sora se retrouva sur ses pieds comme si on l’avait pincée, complètement prise au dépourvu par le brusque regain de vitalité qui agitait à présent Nagata. Cela lui prenait parfois, un dynamisme tel qu'il semblait oublier son âge, sa fatigue et l'usure de son esprit. Sans attendre, l’ombre longiligne s’éloigna à grands pas et la jeune fille la suivit en trottinant dans son sillage. Les rares serviteurs qu’ils rencontrèrent s’écartèrent largement (hors de portée de bras et de bâton) en courbant l’échine, tandis que Nagata cheminait en direction de l’aile ouest de son château. Un garde l’aperçut et ouvrit à la hâte la porte qu’ils prirent. Ils se retrouvèrent dans une pièce sèche, froide, où gisait un peu de paille dans les coups et qui sentait le renfermé. Il n’y avait aucune ouverture au rez de chaussée de cette tour. Nagata s’était cependant déjà engouffrée dans la seule ouverture visible et Sora l’entendait dévaler une série d’escalier. La jeune fille le suivit, plus lentement de peur de tomber et de se rompe immanquablement le cou, quelques dizaines de mètres plus bas. Jusqu’à ce jour, elle n’avait jamais imaginé que le château dispose de souterrains aussi travaillés et, comme elle devait s’en rendre compte une fois les marches derrière elle, aussi étendus. Nagata se tenait dans la salle qui précédait le hall d’escaliers, silhouette triomphante à contre jour. Sora jeta un coup d’œil prudent dans la pièce, puis entra tout à fait. Il s’agissait d’une série de couloirs où se succédaient d’innombrables portes à numéro.

Une troupe d’une dizaine de gardes se tenait au garde à vous.

Nagata passa devant eux sans les saluer, s’enfonçant dans le couloir principal. Certaines des portes étaient ouvertes, sur une pièce vide ou sur des visages suspicieux, indifférents ou curieux. Sora reconnaissait parmi eux certains des guerriers du championnat de Nagata. Ils débouchèrent sur une première salle de bon volume, entièrement aménagée et éclairée comme en plein jour, où une vingtaine d’hommes et de femmes étaient assemblés. Quelques uns saluèrent Nagata, d’autres l’ignorèrent et d’autres encore ne devaient même plus savoir qui il était exactement. Mais le vieil homme s’en moquait éperdument. Ils débouchèrent finalement sur une autre salle où Nagata s’arrêta, les mains sur les hanches. Il y avait peut-être une cinquantaine de personnes assemblées dans un parc artificiel.

Nagata – Ce sont mes yohei, mes mercenaires, mes gladiateurs. Ils disposent de plusieurs salles d’entraînement équipées selon les besoins, suffisamment solides pour résister à un tremblement de terre, de salles de communication, de stratégie, de regroupement, d’archives personnelles… Trois cent quatre vingt huit âmes ici, parmi les meilleurs guerriers d’aujourd’hui et d’hier, capable chacune d’entre elle de déchirer à niveau égal un ninja, militarisées et entraînées à travailler de concert. La plupart d’entre eux sont absents, car ils doivent vaquer à leurs occupations, mais le jour où ils entendront mon appel ils répondront quoi qu’ils fassent. Il manque aussi les hommes que nous prêtera kakumei le jour où nous attaquerons, des tueurs, des mercenaires redoutables. Leurs agents infiltrés, dans les îles, dans la capitale ou dans kiri, prépareront le terrain, briseront la communication et assassineront les éléments dangereux et névralgiques, mizukage et daimyo compris. Enfin, environ trois mille hommes stationnent à Moya, et, sur les différentes îles, nous avons peut-être mille hommes supplémentaires.

Nagata jeta un coup d’œil farouche au visage épouvanté de Sora.

Nagata – Alors, oui, pour te répondre, mon armée est suffisante, reprit-il de sa voix doucereuse. Maintenant, viens me mettre au lit, je suis las de voir ton sale visage.

MessageSujet: Re: Plus dure est la chute   Jeu 25 Aoû - 21:15

Une nuit noire s’étendait paresseusement sur les allées d’Ishigaki. L’une d’entre elle cependant continuait à irradier comme en plein jour, la célèbre suigara. Sur toute la surface du monde, il ne devait pas y avoir énormément d’endroits aussi malfamés et pourtant, assez curieusement, c’était également la seule et unique rue où beaucoup de gens se sentaient réellement chez eux. La domiciliation était un luxe pour beaucoup des habitués, mais pour quiconque empruntait cette large rue, il existait une réelle impression d’avoir le droit d’être là, d’appartenir à une communauté. Une communauté changeante et traîtresse, pensa Yukio Emishi, qui n’hésitait jamais à dévorer le plus faible pour se renforcer. Cela ne l’avait jamais impressionné, du premier jour où il avait posé le pied ici à aujourd’hui. Il savait parler ce langage, celui de la puissance totale et impérieuse, celle qui se fait obéir au moindre geste. Il ne l’aimait pas plus que de raison, mais il le savait. Yukio baissa la tête pour entrer dans une grande bâtisse, plus longue que haute, dont la porte se referma derrière lui. L’homme inspira longuement et relâcha l’air de ses poumons. Toujours cette odeur musquée qui lui agaçait les sens. Depuis les années qu’il venait ici, il n’avait jamais réussi à mettre le doigt sur l’une de ses nuances. Cela lui rappelait un temps ancien, peut-être la maternité. La grande silhouette reprit son chemin sans s’arrêter ni regarder les rares personnes qu’elle était amenée à croiser. Le regard de celles-ci s’attardait sur l’impressionnant masque de mort qui recouvrait son visage, ne laissant pas dépasser le moindre centimètre de peau. Une précaution utile depuis qu’on lui avait fait comprendre qu’il n’était plus le bienvenu en ces rues. Mais qui exactement avait le droit de lui dire ce qu’il pouvait ou ne pouvait faire ? Yukio descendit trois volées successives de marches jusqu’à atteindre le soubassement de murs familiers, éclairés par des flammes immobiles, prisonnières du verre.

Il était un peu en avance, mais il y avait encore beaucoup de choses à faire et malheureusement, le temps lui était compté. La semaine dernière, deux juunin de kiri l’avaient manqué de quelques minutes seulement. Yukio eut le temps de dissimuler les traces de sa présence, de son chakra surtout, et de se téléporter ailleurs. Mais sans son extrême précaution, il aurait certainement eu à enrichir sa collection de cadavres de deux nouveaux clients. Les juunin ne s’attendaient pas à lui mettre la main dessus, cela il en était parfaitement convaincu, ils avaient dû suivre sans trop d’espoirs une piste quelconque. Dans le cas contraire, Yukio aurait eu droit à une escouade d’extermination complète et compétente, qui l’aurait poussée à révéler ses atouts les mieux cachés. Chaque année, ils semblaient se rapprocher de lui, inexorablement, à la manière de la marée qui finira toujours par lécher le flanc des rochers. C’était naturel : kiri l’appelait, le réclamait peut-être, même. Leur rencontre était inéluctable, mais elle se déroulerait selon les termes que yukio aura édictés et sur le terrain qu’il aura choisi.

Les sécurités qu’il avait mis en place s’ouvraient à son passage sans résistance, il percevait le chakra se reformer derrière lui hermétiquement. Même si Yukio restait rarement plusieurs mois au même endroit, il soignait toujours autant ses défenses contre tout indésirable. Sans compter ses ennemis naturels, il fallait également ajouter les personnes peu scrupuleuses qui espéraient s’accaparer ses découvertes. D’une certaine façon, yukio jugeait ces dernières avec une sorte de tendresse experte. Si elles voulaient vraiment mettre la main sur ses parchemins, ou sur ses autres richesses, elles allaient devoir s’en montrer digne. Au jour d’aujourd’hui, Yukio estimait que seules deux personnes étaient capables de pénétrer ses complexes et d’en saisir les découvertes : Haita neko et, bien entendu, Urasa yumito. Yukio esquissa un mince sourire à la pensée de ces noms. Ils devaient déjà être bien occupés de leur côté, et ne semblaient d’ailleurs pas s’intéresser aux mêmes choses que lui. Cela faisait toujours un souci de moins duquel se préoccuper, les immortels ou le vieillard représenteraient plus que des défis de taille en cas de confrontation. Yukio traversa plusieurs pièces, dont certaines étaient particulièrement dépouillées quoique très propres dans l’ensemble, bien qu’il ait fallu faire avec les moyens du bord. Ce bout de terre donnant sur Suigara coûtait une véritable fortune, mais ce n’était aucunement le quartier maître du puissant médecin. Il appréciait cependant de s’établir à proximité de ces rues qu’il connaissait si bien, où on avait appris à reconnaître son masque de mort et sa silhouette longiligne au diapason lorsqu’il s’aventurait à l’extérieur. D’aucuns devait se douter de qui se cachait derrière, d’autres devaient même le savoir d’une source sure… mais jusqu’à présent, personne n’avait essayé de lui signifier qu’il devait quitter les lieux. Une bonne chose pour chaque parti concerné. Avec l’expérience, yukio avait appris qu’on n’était jamais aussi bien en sécurité que dans la gueule du loup, entre deux de ses crocs. En outre, ce n’était pas son argent qui payait les locaux.

Yukio finit par ouvrir une petite porte dérobée qu’il referma derrière lui. Il retira aussitôt son masque et le laissa sur une chaise à la peinture écaillée. Cette salle était plus étriquée que les précédentes, à peine plus grande qu’une chambre d’enfant. Deux sceaux brillaient faiblement sur le mur opposé, deux étagères parfaitement rangées s’élevait jusqu’au plafond. Elles étaient presque vides, cependant, Yukio ne sortant que les ouvrages dont il avait besoin au moment où il en avait besoin. Il était improbable que qui que ce soit se risque à l’attaquer ici, dans un royaume où il possède de nombreux alliés, mais la prudence l’avait jusqu’ici préservée d’un sort funeste et il comptait bien poursuivre ainsi. Du bout des doigts, yukio effleura un point entre les deux sceaux qui s’éveillèrent aussitôt. Une image floue se dessina et s’affina rapidement. Il n’était pas encore là.

Yukio – Nagata, je suis pressé.

Yukio tendit l’oreille. Il percevait des bruissements de pas et reconnut ceux de son interlocuteur. Le visage méfiant de Nagata se pencha sur les sceaux.

Nagata – Je ne t’attendais pas si tôt.

Le regard du vieil homme furetait dans la salle où se dressait Yukio, comme s’il s’attendait à découvrir son interlocuteur entouré de deux colosses lui maintenant un couteau sous la gorge. Yukio ne chercha pas à retenir un mince sourire.

Yukio – Je suis seul, Nagata. C’est un peu vexant que tu puisses imaginer un ninja me faire pression.

Nagata – Ils sont rusés, rusés comme des chats. Quand arrives-tu ?

Yukio – Dans quatre jours.

Les lèvres de Nagata se plissèrent en une moue piteuse. Nagata était un homme aux émotions vives, c’était son tempérament qui voulait cela. La violence lui venait facilement, mais le rire aussi, bien que ces dernières années il ait trouvé finalement peu de sujets de réjouissances. Il avait prononcé la première phrase comme pour lui-même, à la façon d’un vieillard qui murmure tout haut pour essayer de se rappeler où il a rangé son pot de miel, et la seconde avec une intonation de supplique. Yukio savait qu’il était grandement attendu sur yukan, c’était naturel. Il était une certaine assurance que les choses se dérouleraient bien, du moins dans l’esprit de Nagata.

Yukio – Impossible avant. J’ai encore beaucoup à faire, et peu de temps. On m’a dit que tu utilises encore Sendai.

Nagata – Oui, oui. Une femme utile.

Yukio fronça des sourcils sévères.

Yukio – Une femme dangereuse. Tu ne devrais rien tenir pour acquis, à plus forte raison une femme qui te méprise.

Nagata – Je peux m’occuper d’elle, répondit Nagata d’un ton sec et blessé.

Yukio acquiesça lentement. De toutes les personnes qu’il avait jamais rencontrées, ce vieil homme était probablement le spécimen le plus méfiant, le plus prudent et le plus rusé qu’il connaisse. Il devait savoir de quoi il parlait, le médecin était suffisamment sage pour s’incliner devant la science d’autrui. Néanmoins, ses alarmes demeuraient les mêmes et cela, depuis le jour où il avait posé son regard sur Sendai. Avant qu’ils ne soient présentés l’un à l’autre (Sendai avait à peine daigné plisser les lèvres pour le saluer, ce qui était grossier), yukio avait immédiatement vu le potentiel de cette femelle. L’image qui lui avait sauté aux yeux était celle d’une énorme mante religieuse qui, après une copulation sauvage et effrénée, dévorait la tête de son amant d’un geste sec. Il avait noté, avec un certain amusement, que ce devait être ce qui se rapprochait à de l’excitation sexuelle pour lui et qu’il se devait d’approfondir le sujet. Il n’en avait pas eu l’occasion, Sendai le révulsait de trop.

Yukio – Entendu. Je finalise les préparations pour kiri et le daimyo. Je pense que je devrais m’occuper de sasaki également.

Nagata – Non ! Non… je dois la voir mourir.

Yukio secoua la tête. Il s’attendait à cette réponse, mais il ne pouvait s’empêcher de la trouver stupide. C’était comme ces hommes qui, avant d’achever leur proie, racontaient leur vie, les raisons qui les avait poussé à faire dieu sait quoi… et qui finissaient avec une lame dans l’estomac. Réellement, il n’y avait aucune discussion à avoir avec un mort, fusse-t-il en sursis. Il fallait toujours mener son effort jusqu’au bout, c’était cela que lui disait Masato Shohei. Une parole de sagesse de plus à mettre à l’actif d’un homme qu’il continuait à admirer, quand bien même ce dernier n’approuverait certainement pas tous les choix de Yukio. Cela importait peu : les amis n’avaient pas besoin de suivre le même chemin pour se retrouver.

Yukio – Je peux t’apporter sa tête et celle de ses amis. Tu ne dois pas t’exposer inutilement. Je connais son père de réputation, je connais sa famille. Ils ont beaucoup, beaucoup de ressources. Plus que tu ne l’imagines.

L’image de Yomi lui traversa la tête. Sekai n’était pas une adversaire à la mesure de l’armée de yukan, c’était une réalité. Yukio ne désirerait pour rien au monde (il sourit à cette pensée) s’attirer sa colère. Malheureusement, cela serait nécessaire car la petite sasaki ne pouvait vivre plus longtemps. Nagata avait passé les dernières décennies la tête enfoncée dans le sol, imperméable aux évolutions du monde, cultivant une paranoïa farouche et justifiée. Maintenant qu’il devait se révéler, Yukio continuait à penser qu’il se révéler beaucoup trop, précisément. Il y avait une différence entre dévoiler son jeu et exposer sa poitrine nue pour qu’on y porte le premier coup. Mais c’était son plan de bataille, ses volontés. Yukio, malgré l’estime que se portaient les deux hommes, ne pouvait guère que l’influencer. Il se pensait même incapable de percer les défenses redoutables que Nagata avait dressé dans son esprit, au fil des ans. Les choses se passeront comme il les a toujours imaginées, malgré les failles que cela suppose, et cela kakumei semblait l’avoir compris puisqu’ils s’étaient retirés très tôt du processus de décision. Si cela soulageait Nagata d’un poids, Yukio restait méfiant. Kakumei ne faisait rien par hasard, et refuser d’exercer son pouvoir n’était jamais un hasard, pour qui que ce soit. Ils devaient prévoir l’échec de Nagata et composer avec : Yukio ne comptait pas les satisfaire sur ce point non plus.

Ce fut au tour de Nagata de secouer sa longue tête sèche.

Nagata – Non. Est-ce que nos deux cadeaux sont prêts ?

Yukio – Oui.

Les lèvres de Nagata s’étirèrent en un sourire sinistre.

Nagata – Est-ce qu’elle sera terrifiée ?

Yukio – Je le serai à sa place. A plus d’un titre.

Nagata – Parfait. Je suis impatient de voir les progrès réalisés.

Yukio désactiva les sceaux qui s’éteignirent mollement. Son chakra pétillait au bout de ses doigts et l’écho de pas, encore éloignés, lui donna raison. Il n’était plus seul dans son repaire, comme prévu. Malheureusement, il n’avait pas eu le temps d’aborder tous les sujets qu’il espérait avec Nagata. Mais il le verrait prochainement et le vieil homme n’agira pas avant cette date. L’arrivée de Sendai dans la partie n’était cependant pas pour le rassurer. Yukio ignorait la nature exacte de sa mission, mais on lui avait rapporté qu’elle était liée à cette fille, Haya sasaki. Que Nagata mette autant de pouvoir dans les mains de cette femme… peut-être savait-il réellement où il mettait les pieds.

Yukio retira le lourd manteau qui pesait sur ses épaules et le replia sur le dossier d’une chaise. Il sortit à la rencontre de la personne qui venait de pénétrer dans la pièce brillamment éclairée. Petite de taille, râblée, le visage dévoré par une barbe grise chaotique, le vieillard lui jeta un regard noir. Ses vêtements étaient usés par les voyages, il y avait encore de la boue humide sur ses bottes. En le détaillant rapidement d’un regard amusé, Yukio compta pas moins de six armes apparentes, auxquelles il en ajouterait volontiers deux autres pour justifier les renflements suspects sur chacun de ses flancs, et probablement quelques autres dissimulées dans ses habits. Le sang séché qui en maculait certaines ne laissait guère de doute sur leur utilité. Ogai était un homme avisé, suffisamment pour savoir que même le meilleur acier était impuissant face à certains démons.

Yukio – Dépêchons.

Ogai grogna sourdement en lui emboîtant le pas. Sa jambe droite traînait légèrement au sol, d’après le son. Yukio jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour s’en assurer.

Yukio – Des complications ?

Ogai – Ouais. Je vieillis.

Ils n’eurent pas beaucoup de chemin à parcourir. Ce refuge était relativement modeste, Yukio ne l’avait pas choisi pour sa taille, mais pour sa position. C’était un prêt très provisoire d’une vieille connaissance en laquelle il avait une confiance suffisante pour ce genre d’opérations. Cette manière de faire était populaire aux alentours de Suigara, on pouvait facilement trouver un coin à louer pour préparer toutes sortes de projets. Suigara présentait le double avantage d’être facile à trouver et, assez paradoxalement, extrêmement dur à manipuler par n’importe quelle force. Sans aller jusqu’à dire qu’on pouvait y travailler à visage découvert, il y avait moins de chances de se faire attraper ici que dans le complexe le mieux protégé à l’autre bout du monde. Bien sûr, l’inconvénient qui en découlait nécessairement, c’était que l’opération le mieux préparée et la plus secrète pouvait du jour au lendemain se retrouver murmurée au creux d’une oreille attentive.

Dans ce genre d’occasion, il était utile de s’appeler Yukio Emishi.

Ogai émit un sifflement d’admiration en refermant sans la regarder la lourde porte métallique derrière lui. Ils se trouvaient dans une pièce un peu plus large que celles qu’ils avaient traversé jusqu’à présent, dénuée de lumière hormis en son centre où de puissants rayons lumineux s’abattaient sur les deux seules attractions qui s’offraient à l’œil. Ogai s’approcha prudemment, comme s’il s’attendait à chaque instant à ce que les créatures s’éveillent. Elles étaient nues, la tête leur tombait sur la poitrine mais les muscles semblaient néanmoins tendus à l’extrême, si bien qu’ils donnaient davantage l’impression d’être paralysés que d’être assoupis.

Ogai – Joli, joli.

Yukio – Les réceptacles ont été confectionnés pour faciliter leur transport.

Ogai haussa les épaules, incapable de détacher son regard des créatures.

Ogai – Pas besoin de ça. Je pourrais te transporter un pet à l’air libre au pays du vent si tu voulais.

Malgré son âge, Ogai conservait une excellente réputation. Peu nombreux étaient ceux à connaître réellement la nature de ses services et à savoir où le contacter, mais il ne traitait en général qu’avec des personnalités importantes, que ce soit dans le monde de la criminalité ou non. Ogai avait cette étonnante faculté à s’intéresser prudemment à tout et à ne prendre d’autre parti que le sien propre. Une conduite sage qui lui évitait de nombreux ennuis, lui permettant ainsi d’être généralement toujours plus utile vivant que mort. Qu’on lui propose de rétablir ou de détruire un gouvernement, il étudiera les deux options en fonction de ses compétences et de l’endroit où elles seront les mieux employées. Et ses compétences étaient multiples. Vulgairement, on pourrait dire qu’Ogai était un passeur, une personne chargée de transporter des denrées diverses d’un point à un autre, de la façon qui lui semblait la plus appropriée. Sur ce domaine, il faisait montre d’une expertise rare, mais il présentait surtout de réelles assurances par rapport à un bête système de sceaux de téléportation d’amateurs, qui justifiaient à elles seules ses honoraires (sans excès mais importants, l’argent n’avait jamais été une donnée pertinente toutefois).

Ogai – Elles dégagent quelque chose…

Yukio baissa la tête sur le petit personnage. Il fronçait les sourcils, en se tenant à une distance respectueuse des réceptacles exposés à la lumière.

Ogai – … quelque chose de sinistre. Plus que les autres. Je sais pas.

Ogai ne poursuivit pas sa pensée, jugeant certainement préférable de conserver cela pour lui. Il inspecta sans les toucher les réceptacles, acquiesçant et marmonnant des remarques qu’il se faisait. Yukio passa le doigt sur la peau glacée de la créature la plus proche. Il y ressentait toute la puissance de son chakra à la surface, en contenant un autre plus sauvage, plus rageur en dedans.

Ogai – Bon. Ils seront en place dès ce soir. Je veillerai dessus. Dès que tu as des infos, tu me les transmets et je fais ce qui est convenu.

Yukio attarda son regard un instant sur Ogai qui réalisait les premières opérations en vue du transport. Il aurait pu s’en charger lui-même, mais le médecin avait de bonnes raisons de ne pas le souhaiter. Quand un professionnel propose ses services, il est malvenu de le repousser pour s’ajouter du temps de travail. Et du travail, ce n’était pas ce qui manquait par ici. Les lieux devaient être désertés dès le lendemain, ce dont il devrait s’occuper personnellement pour quelques unes des pièces les plus sensibles. D’une manière plus générale, Yukio répugnait à déléguer quoi que ce soit. Mais surtout, il avait des choses à régler pour ce soir afin de se ménager une liberté de mouvement maximale.

Cela faisait plusieurs années que Yukio vivait et travaillait aux alentours de Suigara. On pouvait y passer une vie sans jamais pour autant être totalement intégré à chacun des aspects de cette foisonnante contrée. Néanmoins, Yukio était parvenu, grâce à ses talents, sa puissance et son charisme à se frayer une renommée digne de ce nom, si bien que dès qu’une personne cherchait quelque service peu recommandable et fort rare, il était fréquent qu’il s’adresse à lui… lorsqu’on lui donnait les moyens de le trouver, Yukio étant suffisamment prudent pour ne pas accepter n’importe quelle commande. Personne (le médecin s’en assurait) n’était capable de fournir des services équivalents à ceux de Yukio. Si un œil Hyuga se trouvait sur le marché, il était probable que ce fut Yukio ou l’un de ses serviteurs qui l’y ai mis. Ce rendre nécessaire à Suigara était une manière rustre mais commode d’assurer sa survie.

Elle présentait néanmoins deux gros handicaps. Le premier, aisément contourné bien qu’il faille de la prudence et de la confiance, n’était rien de moins que les hommes lancés à ses trousses. Kiri figurait en bonne tête, bien que ces derniers mois, le village ai dû faire face à des urgences plus pressantes. Les chasseurs de prime également, qui pensaient pouvoir faire main basse sur l’argent qu’on leur avait promis pour voir Yukio Emishi mort et, plus important encore, l’argent que seraient prêts à payer beaucoup de gens pour toucher quelques uns des sujets de recherches et d’étude de ce même Yukio (dont certains appartenant à Kakumei, se souvint non sans émotion le médecin : quel moyen vulgaire d’entrer en contact avec lui…). Au fil des ans, le médecin avait été obligé à se salir les mains pour s’épargner des soucis futurs, augmentant à chaque fois proportionnellement et la prime sur sa tête, et ses sujets d’expérimentations.

L’autre problème, c’était les soucis inhérents à Suigara. Quand on s’arrogeait le monopole d’une denrée, deux phénomènes se produisaient : la multiplication des revendeurs qui fournissaient de la qualité médiocre à prix rondelet et le grincement général de dents de ceux qui jusque alors avaient prospérés grâce à ce commerce ou ceux qui comptaient prospérer dans le futur. Quand on s’appelait Yukio Emishi, ce grincement de dent allait rarement plus loin qu’un marmonnement étouffé entre deux bières. Mais parfois, rarement il est vrai, parfois certains s’essayaient à tester sa patience.

Elle était grande pour la science, réduite pour les hommes.

Emishi s’isola dans une pièce à la lumière toujours aussi étincelante, abandonnant Ogai à ses préparatifs. Il marqua le sol de deux sceaux rapides et tira du sol une longue pièce de bois noir laqué, si uniforme qu’on ne lui voyait ni d’envers, ni d’endroit, ni même de fonction précise. Yukio la reposa sur le sol sans qu’elle ne fît le moindre bruit. Il répéta deux nouveaux sceaux sur sa surface, rapprocha ses lèvres de sa surface à lui chuchota des paroles silencieuses. Sans attendre, il plongea l’une de ses mains si profondément qu’elle aurait dû traverser l’objet noir, mais il n’en fut rien. Il la ressortit presque aussitôt, refermée sur une longue lance magnifique en tout point, qu’il laissa par terre comme s’il s’agissait d’un bâton de berger pour se renfoncer dans ce qui s’apparentait à un coffre. Bientôt, deux boules, l’une rouge l’autre noire, un grand parchemin et trois fioles de couleurs différentes mais de formes égales reposaient à même le sol. Yukio frappa sèchement la surface du coffre qui disparut aussitôt. Il se releva, rangea sur lui chacun des objets recouvert exceptée la lance qu’il conserva en main et quitta son repaire, une capuche rabattue sur le visage.

Il ne manqua pas d’attirer quelques regards, mais pas autant qu’il l’aurait fait dans une allée classique, au sein d’une ville classique. Les plus expérimentés savaient ce qui allait se passer, certains devaient même deviner que la puissance de cet homme qui cheminait d’un pas vif n’était pas anodine, la plupart se désintéressèrent de lui très vite pour s’assurer que leurs bourses étaient toujours à leur place. Yukio traversa trois rues différentes avant de trouver la ruelle qu’il cherchait et de s’y enfoncer. Il arriva à une petite cour déserte, un vieux chariot à jamais cassé pourrissait dans le coin opposé, des bottes de paille gisaient renversées par terre. Yukio agita la tête et rejeta sa capuche en arrière pour jeter un long regard circulaire. La plupart des volets étaient fermés, mais il sentait le regard de quelqu’un peser sur lui comme une menace muette. Tranquillement, l’homme planta sa lance entre deux pavés qui avaient connu des jours meilleurs et sortit le long parchemin de sa manche.

Il l’ouvrit d’un mouvement sec, posa deux de ses doigts sur le dessin noir immortalisé à l’intérieur et le jeta contre les baraquements qui lui faisaient directement face. Sitôt que le parchemin eu quitté le contact de sa main, il se transforma en une boule enflammée formidable qui gagna en force, en vitesse et en volume avant de percuter de toute sa puissance le bois fragilisé par les ans. L’explosion dévasta complètement le bâtiment, des poutres, des bouts de verre et d’autres composants furent projetés tout autour. La lance s’était illuminée d’une douce lueur blanche et tandis que les planches de bois filaient vers Yukio, elles semblaient écartées par une force invisible mais totale. Il y eut quelques cris et des gémissements, qui cessèrent très vite cependant, avant de reprendre une fois le calme plus ou moins revenu.

Yukio – Yukio Emishi connaît vos intentions. Elles ne lui plaisent pas. Si vous croyaient en ce que vous défendez, quittez les décombres et venez à moi. Ne vous faites pas d’illusion. Seule la mort vous attend. Si vous décidez de fuir, je ne vous poursuivrais pas.

Pendant une minute complète, le silence régna, seulement perturbé par les débris qui tombaient lourdement tout autour d’eux. Yukio discerna finalement une silhouette parmi la fumée, qui s’avançait vers lui, le pas droit, la démarche fière. Un fort chakra s’exhalait de lui, une nuance particulière toutefois, un parfum que Yukio n’avait pas connu depuis longtemps. Il chercha rapidement dans sa tête, c’était quelque chose qu’il avait déjà connu, mais la pensée lui échappait malicieusement. Cela devient presque intéressant, songea t-il.

Un homme puissant apparut à une vingtaine de mètres de lui, ses longs cheveux blancs rejetés dans son dos, le visage couvert de bandages engorgés de sang. Son torse était nu, en revanche, mais il n’y avait pas de peau à voir. Yukio devinait le battement à vif d’un cœur solide, entouré d’une purée de chair écrasée, ruisselant d’un sang éclatant. Un long sourire carnassier étira les lèvres de Yukio. Une telle chose avait pu lui échapper, réellement ? Un Satsubatsu à Suigara, et pas n’importe lequel qui plus est.

Yukio – Je pensais bien qu’il s’agissait d’un problème personnel. Kurogane Satsubatsu, le guerrier assoiffé, sur mes terres.

Kurogane – Tu as fait une erreur en venant ici seul.

La voix de Kurogane semblait venir de très loin, un sentiment renforcé par ses lèvres cachées derrières les bandages. Un ton qui rappelait le bruit d’un éboulement en montagne. Aucun centimètre de peau de son visage n’apparaissait, même ses yeux que Yukio devinait pourtant planté sur lui étaient couverts. Les seules pièces de vêtement que Kurogane portait consistait en un pantalon noir brodé de deux lignes rouges de chaque côté et de lourdes chausses cerclées de fer. Il tendit une main dans laquelle il tenait une longue lame gravée de symboles que Yukio ne reconnaissait pas.

Kurogane – Tu as trahi kiri. Tu as essayé d’utiliser des Satsubatsu pour tes recherches. Paye.

Yukio – Tu as dis que j’étais seul.

Le médecin s’interrompit pour croquer la pilule qui gisait dans sa bouche. Le goût acre lui fouetta le corps de l’intérieur, mais il s’habitua presque aussitôt à des effets qu’il ne connaissait que trop bien.

Yukio – Tu sauras pour l’autre vie que je ne suis jamais seul.

Alors que Kurogane bondissait sur lui, yukio appliqua ses deux paumes par terre.

Yukio – Niju edo tensei.

La fumée résiduelle de la destruction des bâtiments s’évanouit sous l’onde de choc, remplacée par un nuage gris sombre qui laissa derrière lui quatre réceptacles de la taille d’un homme. Kurogane s’était interrompu à quelques mètres d’eux, l’arme prête à frappée mais immobilisée dans les airs. Trois autres ennemis étaient révélés par la disparition du crachin artificiel, dont au moins un autre Satsubatsu et deux autres personnes que Yukio n’avait pas encore le plaisir de connaître. Il y eut un long grincement lorsque les plaques frontales de chacun des cercueils glissèrent de leur emplacement pour rebondir lourdement au sol. Le bras de Kurogane s’abaissa légèrement.

Yukio – Si vous êtes capables de reconnaître la femme à droite, vous fuirez.

De là où il était, Yukio ne pouvait voir les créatures qu’il avait convoqué mais il n’ignorait pas leur aspect au moment de répandre le sang. C’était une vision qu’il ne souhaitait à personne, qu’il ne refusait cependant jamais à qui se montrait trop entreprenant. Peut-être aurait-il pu s’en sortir seul, ou même avec un edo tensei de moindre force plutôt que celui qu’il avait patiemment mis au point ces dernières années. Mais Kurogane était un homme implacable, qui le poursuivait depuis bien trop longtemps maintenant et quelque part, la perspective de terminer définitivement cette parenthèse de sa vie séduisait fortement Yukio. L’image du loup qui hésitait à refermer définitivement sa mâchoire sur le cou de sa proie lui revint en tête. Il lui fallait frapper, et frapper de toutes ses forces. Il était temps de clore certains dossiers restés trop longtemps en suspens, temps que ses ennemis sachent qu’il n’était pas qu’une ombre insaisissable, qu’il pouvait se transformer à loisir en tueur de colosse. Un tueur tel qu’ils se l’imaginent, du reste.

Yukio – Non ? C’est regrettable. Elle s’appelait Amane Toshiya et ce qui lui reste de vie m’appartient désormais.

Les quatre créatures firent un pas en avant.

MessageSujet: Re: Plus dure est la chute   Sam 3 Sep - 22:57

Haya jeta un coup d’œil par-dessus la balustrade du large toit d’un restaurant où elle venait de déjeuner. Son regard suivit l’homme que Naikin avait appelé Daigen, essayant de jauger l’indice de menace qu’il représentait pour son avenir à kiri. Elle doutait qu’il puisse trouver quoi que ce soit l’incriminant de près ou de loin aux événements qui l’intéressaient. Satoshi avait passé le mot à la flamme jaune qui avait aussitôt fait corps auprès d’haya, davantage par précaution que par réelle nécessité. Les théories les plus diverses avaient été avancées, notamment seules que ce Daigen était un homme de Nagata sous couverture depuis des années, qu’il savait quoi chercher à kiri et qu’il attendait le bon moment pour le cueillir. Mais Naikin n’était pas d’accord, il connaissait cette personne et il estimait qu’elle était hors de cause. Haya ne l’avait pas vu d’assez près pour en juger, mais elle faisait confiance à l’intuition de Naikin. Satoshi leur avait révélé qu’il avait fait le lien entre les différentes morts des hommes de main de Nagata et qu’il cherchait en ce sens à kiri, certain que le village n’était pas innocent.

Il n’avait pas tout à fait tort ou raison. Néanmoins, aux yeux d’haya, le village n’avait rien à voir dans l’histoire. C’était une entreprise qui concernait deux familles. L’une d’entre elle, incroyablement diminuée, qui ne tenait plus debout que grâce à une personne. Elle avait cherché à frapper pour tuer, mais son coup avait manqué et elle l’avait payé très chèrement. La seconde, fait du sort, était également composée d’un unique survivant, miraculé de yukan. On ne pouvait nier qu’il était en position de force si la moitié des légendes qui couraient sur lui étaient vraies. Mais l’une de ses familles était portée par l’amour et l’autre par la colère et une seule pouvait parvenir à ses fins car leurs desseins étaient trop conflictuels. Ce Daigen ne faisait pour l’heure pas partie de cette histoire, peut-être sera-t-il amené à l’intégrer plus tard mais cela se passait pour l’instant à des lieux au dessus de sa tête. Il faudra qu’il attende que l’une des familles chute et que l’autre la rejoigne pour l’achever à terre, avant cela, il ne trouvera autour de lui que ténèbres et obscurité malgré ce que lui dictait son instinct.

Haya – Nous allons bientôt devoir agir. Nagata se sera renforcé depuis qu’il sait que je suis en vie. Je pensais qu’il ferait quelque chose, mais il semble avoir pris son parti de nous attendre sur son île. Ce n’est pas l’idéal.

Naikin – C’est certain, mais il faut s’attendre à ne pas avoir grand-chose d’idéal pour nous.

Haya n’avait rien à répondre à cela. Bientôt, il lui faudra battre le rappel des forces afin de planifier l’assaut. Elle se sentait prête à prendre la tête des opérations, malgré le poids que cela imposait. Cela faisait bientôt trois années qu’elle était arrivée à kiri, trois années qu’elle apprenait les arts ninjas, qu’elle observait leur idéologie, leur manière de faire. Elle était montée de trois grades depuis lors, elle avait atteint le rang le plus élevé qu’elle puisse espérer sans se spécialiser davantage. Elle était encore une jeune juunin, et elle n’ignorait pas qu’il lui manquait beaucoup d’expériences. Cet assaut représentait ses premiers pas en tant que… chef des opérations, des gens bien plus qualifiés qu’elle, bien plus expérimentés, allaient attendre ses directives, remettre leurs vies à ses plans. Si Haya s’étonnait de ne pas être encore trop impressionnée par cette perspective (en partie parce qu’elle avait une grande confiance en ceux qui la suivraient sur cette voie), elle devait bien avouer ne pas avoir de plan redoutable à présenter à qui que ce soit. Il leur manquait trop d’éléments pour échafauder la moindre structure, il leur fallait s’aventurer sur le terrain hostile que représentait yukan avant de pouvoir déterminer la marche à suivre.

Haya et Naikin se détournèrent de la rue en contrebas et retournèrent sans se presser à l’aire d’entraînement de la flamme jaune, où ils jouissaient d’une paix substantielle. Ce Daigen ne représentait pas un danger immédiat. Même s’il parvenait à déterminer que la flamme jaune ou Haya étaient impliqués dans les morts des agents de Nagata, ce qui relèverait de l’exploit au vu des artifices qu’ils avaient employés pour couvrir leurs activités, cela prendrait plus de quelques jours. La jeune femme estimait qu’il était surtout là pour montrer à kiri que le daimyo n’était pas aveugle, ce qui était une très bonne nouvelle. Il serait l’heure d’affronter les répercussions de leurs actes une fois l’action passée, s’ils y survivaient, ce qui n’était pas gagné d’avance. Naikin estimait qu’ils se battraient à un contre cinquante environ s’il leur fallait réellement donner l’assaut à yukan. Si Nagata avait beaucoup de Darucha Gankarra sous la main, ils n’avaient même pas l’avantage de la puissance de frappe ou de l’expérience. Et malgré cela, Haya n’était même pas sûre qu’une approche tactique soit envisageable sans avoir pu observer les lieux. Cela lui paraissait un peu trop optimiste. Assassiner une personne qui se prépare à mourir (et à survivre, surtout) depuis plus de vingt ans, ce n’était assurément pas une affaire de chance ou d’occasion à saisir.

Le ciel maussade et le soleil pâle les suivirent tout le reste de la journée. Benihime et Koshiro s’en étaient maintenant retournés au village, après avoir passé une bonne partie de l’après-midi à s’entraîner à une combinaison à deux. Si Haya avait trouvé leurs derniers échanges réussis, ce n’était pas ce qu’on lisait sur leurs visages. De là où elle était, Haya entendait la voix de Naikin bourdonner un peu plus loin, discutant tactique avec Ryosen. La jeune femme ferma les yeux, étendue dans l’herbe les jambes croisées l’une sur l’autre, elle aurait presque pu s’assoupir si le bruit d’une petite détonation ne l’eut pas redressée en sursaut. C’était Benihime, dont les yeux étaient tellement écarquillés qu’elle ne devait même plus pouvoir les cligner. Elle s’approcha d’haya à grand pas, se baissa à son niveau en l’attrapant par les épaules.

Benihime – Ils savent pour ton père. Une équipe tactique va venir d’un instant à l’autre te chercher. Tu viens avec moi.

Avant que son interlocutrice ait pu comprendre le sens de ses paroles, Benihime adressa un signe muet à Naikin, attrapa haya par la main et les téléporta toutes les deux quatre fois de suite, sans la moindre interruption. Quand Benihime lui relâcha finalement la main, elles se trouvaient dans une forêt aux arbres gigantesques, les plus grands et larges qu’haya n’ait jamais vu. Il y avait une curieuse lumière vert jaune, avec un soleil qui paraissait plus haut que celui de kiri. Des pellicules de poussière volaient dans la clarté découpée par les ombres énormes des troncs massifs. Benihime se tourna d’un bloc vers elle, le visage tendu.

Benihime – L’équipe tactique doit être arrivée maintenant. Ils vont probablement savoir qu’il y a eu une téléportation. Ils ne devraient pas pouvoir nous suivre sur quatre déplacements successifs, en tout cas, pas dans l’heure qui vient.

Haya frissonna sans s’en rendre compte. Elle ouvrit la bouche, la referma et se condamna au calme. Les battements de son cœur ne faiblirent pas, la jeune femme laissa passer une dizaine de secondes avant de reprendre.

Haya – Je ne comprends pas.

Benihime s’assit sur une racine, les bras sur les genoux. Elle paraissait étonnamment calme. Haya se sentit rassurée de voir que, même si elle ne saisissait pas encore ce qui venait de se passer (elle s'en doutait dans les grandes lignes), elle aussi présentait un visage serein. L'expérience est sensible, se dit-elle.

Benihime – Je n’ai aucun détail. Satoshi nous a encore une fois sauvé la mise, mais cette fois, il s’est mis en difficulté. Au moment où ça se passait, il a su qu’une équipe d’oinin était tombée sur une information confidentielle qui révélait, preuve à l’appui, ton identité et celle de ton père. Il s’est débrouillé pour nous prévenir et pour retarder l’équipe. Je me suis téléporté aux lacs, Koshiro assurant nos arrières. On va aller à taki, c’est là que doit nous rejoindre le reste de l’équipe, si elle le peut.

Benihime avait prononcé les derniers mots un ton plus bas, comme si elle n’y croyait pas vraiment. Cette pensée était terrifiante, il serait impossible de faire quoi que ce soit avec une force aussi diminuée.

Haya – C’est Daigen ?

Benihime – Hein ?

Haya – Daigen, l’homme du daimyo. C’est lui qui a…

Benihime secoua la tête.

Benihime – Non. Non, je pense plutôt que c’est un cadeau de Nagata. Je ne sais pas quelles preuves il a utilisé, mais ce ne devait pas être très difficile. Maintenant, l’information va se propager. L’équipe tactique, ça ne devait être que l’apéritif. Comme cela n’a pas fonctionné, la rumeur va se répandre comme par hasard.

Haya tomba à son tour lourdement contre une racine. Elle ramena les jambes contre sa poitrine et passa ses bras autour. Les bruits de la nature lui semblèrent soudain assourdissants alors que le silence s’épaississait entre les deux jeunes femmes. Benihime ne cessait de regarder sur les côtés, comme si elle s’attendait à voir apparaître Naikin ou les autres. Mais Haya, pour avoir pris part aux mesures de sécurité, savait que c’était impossible. Ils avaient préparé l’hypothèse d’un départ précipité, ils avaient même préparé l’hypothèse du décès de l’un d’entre eux. L’un des membres de la flamme jaune devait, sitôt la situation d’haya comprise, se téléporter avec elle loin de kiri, puis rejoindre taki par une voie détournée. Les autres personnes devaient désactiver tout sceau permettant de tracer la personne avec haya, ou haya elle-même. Dans le cas où ils en seraient incapables… Benihime ouvrit sa veste et appliqua ses doigts sur le sceau qu’elle partageait avec Ryosen. Lentement, comme de mauvaise grâce après tant de temps à dormir sur la poitrine de Benihime, le sceau s’effaça sous sa pression.

Benihime referma sa veste et rejoignit haya pour réaliser la même opération sur ses propres sceaux. Elle s’adossa finalement à la même racine que son amie, les jambes tendues devant elle.

Haya – Qu’est-ce qui va se passer maintenant ?

Benihime – Je ne sais pas. Le mizukage va peut-être avoir des problèmes si on apprend qu’il connaissait ta situation et si Satoshi a bien entravé une opération qui dépassait son accréditation. Le lotus pourpre, ou d’autres organisations plus dangereuses encore, pourraient profiter de manière détournée ou frontale de la situation. La flamme jaune sera peut-être mise aux arrêts de manière préventive, s’il est avéré que j’ai fui avec toi. Koshiro doit prévenir nos autres alliés avant d’être rattrapé par l’équipe tactique. Je sais qu’il aura prévenu Saeka, à l’étranger en ce moment, en premier pour qu’elle puisse prendre la relève au cas où.

Benihime s’interrompit longuement, le regard fixé sur la pointe de ses pieds.

Benihime – Nous on ira à taki. Si dans les trois jours personne ne nous a rejointes, cela signifiera qu’on ne sera que deux pour prendre d’assaut yukan et que kiri nous est inaccessible, peut-être pour un bon moment, puisque on sera considérée comme des déserteuses. Et concernant les retombées politiques…

Le ton de Benihime s’assombrit d’un ton supplémentaire.

Benihime – On ne peut connaître les intentions de l’équipe tactique. Ils voulaient certainement t’interroger, mais cela peut être aussi bien pour te protéger que pour te condamner. On ne pouvait pas leur laisser l’initiative là-dessus. En apprenant la vérité, il y aurait eu des gens à kiri qui auraient mal réagi. Même s’ils avaient voulu te protéger, je ne suis pas certaine qu’ils y seraient parvenus. Ton père a des ennemis puissants et ils ne connaissent qu’une vérité.

Haya jura intérieurement. Elle avait été présomptueuse de croire (d’espérer ?) que Nagata attendrait la mort la tête sur le billot. Cet homme avait des moyens, de l’ambition et il suivait ses propres plans. Il l’avait attaqué là où il était sûr de toucher, en la coupant qui plus est de la seule force qui aurait pu la soutenir dans son entreprise. Le plus grave serait que le scénario décrit par Benihime se réalise, c'est-à-dire que l’arrivée de leurs renforts soit définitivement coupée. Haya n’avait jamais compté demander la moindre aide de kiri, elle connaissait les impératifs politiques et il n’avait jamais été dans son intention de les transformer. Mais être privé du reste de la flamme jaune et de l’ensemble de sa force de frappe, c’était rude. L’idée que Nagata n’avait pas délivré ce coup gratuitement ne cessait de revenir dans son esprit, quand son inquiétude pour ses amis ne l’empêchait pas d’y penser. Que faisait-il ? Il devait avoir une idée derrière la tête, il devait suivre un plan.

Haya – Pourquoi maintenant ?

Benihime – Peut-être que Nagata attendait quelque chose. Dans tous les cas, il faut qu’on rejoigne taki pour l’instant. On va alterner la marche et les téléportations pour semer d’éventuels poursuivants.

Les deux jeunes femmes ne tardèrent pas à se mettre en route. Elles traversèrent sur quelques kilomètres une forêt aux invariables troncs énormes, que Benihime avait connue au cours d’une mission quand elle était encore une jeune genin inexpérimentée. Ce bois aux allures féériques l’avait marqué au point que ce fut le premier endroit qui lui passa par la tête au moment de les transporter toutes deux en sécurité. Evoluer sous ce feuillage permanent, que seuls quelques rares rayons de soleil parvenait à outrepasser, avait quelque chose de rassurant, comme si une protection séculaire veillait à ce que les deux voyageuses qui empruntait cette voie arrivent à leur destination indemnes. Malheureusement, Haya doutait qu’un esprit des bois daigne les secourir si une escouade tactique pointait le bout de son couteau dans les environs. Arrivées en bordure d’une forêt, Benihime les téléporta à nouveau. Haya resserra immédiatement sa veste sur son visage, alors qu’un vent violent projetait des gouttelettes d’eau sur elle. Dès qu’elle pu ouvrir les yeux, Haya découvrit en contrebas une mer véritablement déchaînée qui partait à l’assaut du bout de falaise sur lequel elles se trouvaient. La main de Benihime trouva la sienne et elles s’éloignèrent à grandes enjambées. Curieusement, le soleil était clair ici aussi, même si de gros nuages gris le couvraient de temps à autre. Benihime lui apprit qu’elles se trouvaient à l’extrême sud du pays du thé. La flamme jaune y avait laissé un sceau inutilisé depuis plusieurs mois pour rejoindre le continent principal sans avoir à passer par les moyens d’embarcation habituels. S’ensuivit un long et pénible cheminement, entrecoupé de téléportations, avant de finalement atteindre taki puis de recouper avec leur point de rendez-vous.

Benihime était d’une rare humeur maussade, elle s’inquiétait pour le reste de ses amis bien sûr, mais elle parvint à sourire à haya lorsque celle-ci sortit d’une courte douche insatisfaisante. Elle peigna longuement les longs cheveux roux de son amie, en silence, avant d’aller elle-même dans la salle de bain. Haya remarqua que Benihime avait sécurisé les lieux, elle repéra au moins deux sceaux à la douce clarté jaune sur le sol et le mur, ainsi… qu’un curieux petit serpent d’eau. Au départ, Haya pensa d’abord que c’était la pluie qui avait fait une tache au sol, mais la flaque bougeait en ondulant sur le plancher pour se cacher sous le lit. La jeune femme s’agenouilla par terre et tendit le doigt.

Haya – Coucou toi…

Aussitôt, le serpent bondit sur sa main et remonta jusqu’à l’épaule d’haya avec une vitesse telle que cette dernière fut incapable de faire le moindre mouvement, hormis un brusque coup dans le vide de pur réflexe pour tenter de déloger la créature. Mais celle-ci se lova autour de son cou et ne bougea plus, même lorsqu’haya le toucha du bout du doigt. Le contact n’était pas humide et aucune mouillure ne recouvrait sa veste.

Haya – Moi qui te pensait timide…

Le bout de ce qu’haya assimila à une queue passa sur son visage, sans qu’elle sache si cela signifiait que la créature était capable de comprendre ce qu’elle lui disait ou si c’était juste une façon polie de lui demander de se taire. Haya s’installa à la fenêtre pour surveiller le portail d’entrée de leur petite auberge. Elle s’y trouvait toujours quand Benihime sortit de la salle de bain, se frottant énergiquement les cheveux à l’aide d’une épaisse serviette blanche.

Benihime – Ha, tu as trouvé Gengo.

Haya – Gengo ?

Benihime se pencha sur elle et gratta la créature en souriant largement.

Benihime – C’est moi qui l’ai créé. Avec l’aide de Ryosen, mais il ne faut pas le lui rappeler.

La jeune femme jeta le serviette sur le lit et se coucha dessus, les jambes pendantes jusqu’au plancher.

Haya – Qu’est-ce que c’est ?

Benihime – Un gardien. Ryosen en a un également. Même si on doit quitter cet endroit, les deux gardiens se trouveront toujours.

Benihime se redressa sur les coudes.

Benihime – Il veillera sur nous. Si la pluie continue, il détectera immédiatement n’importe quelle trace de chakra, même scellé. On devrait pouvoir dormir sans tour de garde, mais c’est à toi de voir.

Haya écarquilla les yeux mais acquiesça en se détournant vers la fenêtre. Benihime la traitait déjà comme si elle était en charge des opérations. La vérité la percuta à nouveau avec la violence d’un toit qui s’effondre : leur plan se réalisait. Il n’y avait plus de préparations, plus de projets, ils y étaient. Pris au dépourvu, cela ne faisait aucun doute, mais rien ne pouvait changer cette réalité : la partie avait commencée, celle qui ne pouvait compter qu’un seul vainqueur.

Haya – On a toutes les deux besoin de repos. Notre cœur et nos jambes sont lourds.

Benihime – Et je crève la dalle. Je vais commander à manger.

Moins d’une heure plus tard, toujours sans la moindre nouvelle du reste de la flamme jaune ou, plus inquiétant encore, de Saeka ou de l’ancienne flamme jaune (de quiconque en réalité), les deux jeunes femmes se trouvèrent couchées sur le lit à boire une bonne soupe épaisse et revigorante et une gigantesque pièce de viande. Le gardien glissait sur le sol en une demi-lune qui devait signifier quelque chose pour lui.

Haya – J’ai du mal à me faire à l’idée d’être… tu sais, la tacticienne. Vous êtes tous plus expérimentés que moi pour ce genre d’opérations.

Benihime – Je ne sais pas, on n’a pas souvent essayé de prendre d’assaut une île protégée par une armée de nos semblables.

Benihime acheva son bol de soupe et entreprit de découper la viande à grands coups de couteau experts.

Benihime – Plus sérieusement, ton père était puissant, physiquement je parle, mais c’était avant tout un stratège. Il menait ses hommes, il pouvait se faire obéir de personnes qui le détestaient. A plusieurs reprises, il s’est trouvé à commander plusieurs escouades en plus de la flamme jaune, pour des opérations de grande envergure comme celle de Ryujin, par exemple. Hyô Geïrou et Shinobu Aisu étaient des leaders eux aussi, des êtres de grande intelligence, qui gagnent leurs combats autant avant que pendant qu’ils se déroulent. Vous avez ça dans le sang.

Haya regardait sa cuillère tourner dans sa soupe, sans bien savoir quoi penser. Quand elle se posait la question : que ferait mon père à ma place? aucune réponse ne lui venait. Elle n’avait jamais connu le Kade meneur d’hommes, elle ne pouvait prétendre savoir comment il aurait raisonné. Peut-être trouverait-il stupide et dangereux d’impliquer ses proches dans une telle affaire ? Mais Haya n’était pas certaine qu’il puisse donner des leçons à ce sujet. Il avait essayé de maintenir deux mondes éloignés l’un de l’autre, mais cela n’avait pas fonctionné, le seul résultat aura été qu’il se trouve seul au moment de mourir, seulement accompagné des géants de glace.

Benihime – Quand il faudra agir, tu feras les bons choix. Il n’y aura pas de réflexion paralysante, il n’y aura que des situations qui doivent trouver leurs solutions. Il arrive que la volonté soit plus importante encore que l’expérience et ta volonté ne saurait se satisfaire d’un échec.

Benihime n’acheva pas la phrase qu’elle avait en tête, mais Haya la devinait sans peine. Dans ces conditions, un échec serait aussi leur dernier. Nagata était animé d’une volonté similaire, il avait une capacité à survivre qui défiait l’entendement. Pour l’heure, il n’y avait rien à faire à part attendre prudemment. Les heures puis les jours défilèrent sans que personne ne prenne contact avec les deux juunin. Au cours de l’après-midi du troisième jour cependant, le gardien s’agita brusquement, filant à toute allure sur le sol, rebondissant contre la vitre de la fenêtre et reprenant sa course folle. Benihime jeta un coup d’œil en contrebas. Un rideau continu de pluie s’abattait dans la cour, sans la moindre interruption. Quand on y prêtait l’oreille, le bruit devenait assourdissant. La journée s’acheva sans hâte, Haya peina à trouver le sommeil. Le lendemain matin, il leur faudrait quitter l’auberge pour se diriger vers yukan. Bien sûr, elles iraient lentement, mais Haya voyait avec crainte la chance que le reste de ses amis la rejoignent s’éloigner. Cette attaque n’aurait plus grand sens alors, mais il était impensable d’estimer que Nagata l’avait battue avant même le début du combat. Néanmoins, l’avertissement de son père résonnait toujours dans sa tête : il n’avait pas prévu de sacrifier tant d’années de sa vie et sa famille pour au final trouver la mort au moment de porter le dernier coup. Le temps passé par Haya était ridicule par rapport au sacrifie consenti par Kade, cela ne faisait que trois ans qu’elle était intégrée à kiri là où son père y avait séjourné un long moment, le temps de marquer la mémoire de chacun. Haya n’avait rien marqué du tout et assez curieusement, c’était davantage un motif de contentement que de crainte. Nagata avait beau l’avoir identifiée comme sa guerrière à l’âme rouge, il ne pourrait s’empêcher de penser que Kade était beaucoup plus dangereux que sa fille (ce en quoi, il avait parfaitement raison). Il n’avait aucune raison de la craindre à part la légende qui habitait ses rêves et pour un homme habitué à voir ses rêves réalisés ou brisés, Haya ne devait représenter qu’une vague dans son esprit. La réalité finirait par le rattraper et la chute lui fera mal.

Avant de s’assoupir enfin, Haya sentit une douce sensation lui parcourir le bras tandis que Gengo venait se loger contre sa joue.
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