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 Kanawa, cité portuaire

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MessageSujet: Kanawa, cité portuaire   Mer 30 Mai - 21:23

Chapitre 1 : L'Ange Noir

Spoiler:
 

L'homme s'écrasa au sol, inerte, les bras en croix.

Un cercle s'était formé, autour de la scène, constitué des riverains et des quelques passants présents. Les petites terrasses de bois, existantes en devanture des restaurants et des plus gros commerces, étaient devenues les tribunes des quelques privilégiés qui y avaient trouvés une place ; les autres bondaient les allées, en rangs serrés, pour ne pas perdre une miette des évènements. La bagarre avait éclaté seulement une poignée de minutes plus tôt, mais les rixes étaient monnaie courante ici, et source de distraction, force était de le reconnaître. Aussitôt que le bouche à oreille avait commencé sa route, l'information n'avait trouvé en chemin que des esprits attentifs et toujours plus intéressés. Un flot constant était venu grossir la foule au fil des minutes, tandis que le cours de l'affrontement semblait de plus en plus acquis au jeune homme qui avait initié l'affrontement.

Il était debout, haletant. Il regarda son adversaire, étalé à quelques pas devant lui, qui ne bougeait plus si ce n'était sa poitrine qui se soulevait encore au rythme de sa respiration saccadée. Au moins était-il en vie, c'était une bonne nouvelle. Il ne souhaitait que corriger son vis-à-vis, lui donner une leçon qu'il n'oublierait pas ; non rendre un jugement implacable et...définitif. Sa respiration devenant plus régulière au fur et à mesure qu'il reprenait sa respiration, il se redressa avant de poser ses mains sur ses reins. Il s'arqua en arrière tout en imprimant, de ses paumes, une poussée sur ses lombaires douloureux.

[???] - Aaaah...

Il expira ce son comme un pur soulagement, heureux qu'il était d'avoir défait ses adversaires sans recevoir de blessure dans la bataille. Il devait s'avouer avoir légèrement sous-estimé ces trois hommes sans foi ni loi, surtout celui qui gisait à ses pieds. Le voyou s'était révélé être un bien meilleur combattant qu'il ne l'avait cru, et il avait manquer de payer cher cette erreur de jugement. Ses capacités lui avait permis de vaincre sans problème les trois caïds mais il avait du montrer plus qu'il ne le souhaitait quand à ses compétences. Il chassa ses pensées ; il avait gagné et les lieux pacifiés. Voilà ce qui importait, au final.

Le jeune homme saisit le galurin qui reposait contre sa nuque et le replaça sur sa tête, le bord plongeant assez bas pour dissimuler son regard. C'était une vieil pièce de cuir, usée plus que le bon goût ne le permettait, mais de très bonne coupe quand même. Les bords étaient relevés et la coupe plus longue sur le devant. Malgré le côté loufoque de cette coiffe, on pouvait dire qu'elle lui donnait de l'allure, voire même une certaine prestance. Il en allait de même pour le reste de son accoutrement. Il portait une chemise en lin blanc sans manche qu'il laissait ouvert sur son corps svelte à la musculature finement dessinée, un pantalon de cuir souple et une paire de bottes dont l'extrémité se resserrait en un bout pointu. A sa ceinture pendait trois kunais, les armes shinobis, enfermés dans leurs gaines de cuir et pour parachever le tout, des canons d'avant-bras en cuir épais. Décidément, ses goûts vestimentaires demeuraient bien singulier.

Il s'avança vers la carcasse gisant devant lui, pour toiser son corps inconscient. Un raclement de gorge fit venir dans sa bouche un crachat qui partit aussitôt, frappant le sol à un centimètre du visage vautré dans la poussière de l'allée. Dans la foule, quelques personnes sifflèrent, impressionnées par la précision du tir, d'autres ricanèrent doucement. Il ne les entendait pas, il n'était pas en train de leur donner le plaisir sadique des jeux d'arènes, le comprenaient-ils ? Il ne se nourrissait pas de violence et de barbarie, et se sentait maintenant en colère d'avoir attiser la flamme du vice dans le coeur de ces gens. Il ne comprenait pas ce plaisir que la violence procurait à la foule, et pensait bien ne jamais le comprendre, après tout ce qu'il avait vu.

[???] - Uurgh...

La plainte douloureuse fit taire la foule qui cherchait maintenant l'origine du râle. Un des hommes était encore conscient, ou plutôt émergeait de l'inconscience qui l'avait tenu muet jusqu'ici. Affalé contre un pilier de bois soutenant la toiture du bâtiment à qui il appartenait, l'une des victimes du duel tentait de réunir ses esprits. Il se redressa pour prendre une assisse plus droite contre son support. Il maintint une mains sur ses côtes et serra les dents sous la douleur qui l'assaillait, comme en témoignait ses yeux exorbités. Il toussa dans son poing et un petit filet de sang naquit à la commissure de ses lèvres. Il laissa échapper une nouvelle grimace en tournant la tête pour voir le responsable de ses maux. Quand il le trouva, ses traits se figèrent en un masque ou se mêlaient la douleur, la haine et la crainte à la fois.

[???] - Toi...

Il toussota de nouveau, essayant de réprimer un quinte de toux qui s'annonçait insoutenable. Du revers de sa manche, il essuya ses lèvres poisseuses de sang et retrouva assez de souffle pour s'adresser encore une fois au garçon.

[???] - Pourquoi...t'as....fait ça ?...Qu'est ce qu'on...t'as...fait...au juste ?...On...se connait même pas...

Sa voix s'éteint dans une nouvelle quinte de toux qui le fit tomber à la renverse. Son visage, défiguré par la douleur, était maintenant maculé de poussière, figée aux endroits où le sang n'était pas encore coagulé. Dans un ultime effort, il prit appui sur ses coudes avant de se remettre dans sa position précédente. Un voile de sueur couvrait son front et de petits filets de transpiration descendaient de ses tempes, traçant des sillons dans la couche de sang et de poussière sur sa peau. Il s'obligea à déglutir avant de crier aussi fort que son corps le lui permettait.

[???] - Pourquoi ?...Réponds moi...

L'attention générale s'était de nouveau tournée vers lui ; ils attendaient sa réponse. Le silence pesait comme du plomb et l'air en devenait étouffant. Il n'avait pas de phrases toute faites, pas de grands discours embrasant les coeurs ni de grandes citations faisant l'apologie du bien sur le mal. Il n'avait pas non plus les puissantes inspirations des héros dans ces situations. Il n'était pas un héros. Il n'était qu'un homme. Loin de lui les dogmes et les doctrines, il ne suivait pas de commandements gravés dans la pierre. Il suivait sa propre voie, ses convictions, ses valeurs. Il suivait son propre code.

Le bruit des pas qui se rapprochaient sortit le blessé de sa semi-inconscience. Ses blessures n'étaient pas mortelles à proprement parler, mais à cet instant, il dégustait copieusement. Ses yeux brûlaient de peur et de fièvre tandis qu'il distinguait, à contre-jour, la silhouette de sa némésis qui avançait. S'il avait pu, il se serait relevé, pour faire face en homme à ce qui l'attendait, mais le moindre mouvement était une torture et il n'avait plus la force de tenir sur ses jambes. Un pas après l'autre, il approchait, et lui tremblait. Les petites talonnettes sous les bottes du jeune homme lui apparaissaient maintenant comme une unité de mesure, le seul repère temporel fiable qui le séparait de son inéluctable destin. La sueur lui tombait dans les yeux au point qu'il dut battre des paupières pour chasser les gouttes qui s'y déposaient, et lorsqu'il les rouvrit, le bruit des pas s'était arrêté dans un ultime claquement qui sonnait comme un glas.

Le jeune justicier s'accroupit aux côtés du blessé de façon à ce que ce dernier puisse clairement l'entendre. Il inspecta des yeux le corps pour dégager un diagnostic sur l'état de santé de sa victime. La respiration sifflante, les gargouillis, cette main qui agrippait sa poitrine, les crachats de sang ; il avait au moins une côte de cassée, avec un fort risque de perforation du poumon. Il se tourna vers les personnes agglutinées autour d'eux et leur indiqua d'une voix où perçait l'urgence :

[???] - Faites mander un médecin ou un chirurgien. Vite !!

Quelqu'un, à l'arrière de la foule, partit en courant, exauçant le souhait formulé par le jeune combattant. Maintenant, il pouvait avoir sa conversation avec l'homme qu'il venait de corriger, ne serait-ce que lui donner la raison qui lui avait valu un tel traitement.

[???] - Ecoute moi attentivement, crapule. Tu voulais savoir pourquoi on en est arrivé là... Devine ? Jamais un homme ne devrait lever la main sur une femme...Tu entends ? Jamais !

Son interlocuteur remua contre la poutre qui le soutenait. Il cracha le sang qui emplissait sa bouche avant de fixer le garçon de ses yeux enflammés par la colère.

[???] - Tu es en train de ma dire que tout ça...

Il balaya la scène du regard, s'arrêtant une seconde sur les corps immobiles de ses deux compagnons.

[???] - ...c'est à cause de cette salop...

Le mot mourut dans sa bouche avant qu'il ne l'eut fini. Le jeune homme venait de lui administrer un gifle du revers de la main, un geste qui s'avérait plus humiliant que douloureux.

[???] - Ni en parler en ces termes...Une femme à le droit au respect, autant qu'un homme...voire davantage... Seul les lâches s'en prennent à elles comme tu viens de le faire. Je n'aime pas les lâches. Es-tu de ces hommes ?

Plus calme que précédemment, le blessé émit un grognement incompréhensible en guise de réponse. Il gardait les yeux baissés, comme un enfant se faisant réprimander, ce qui était l'effet voulu.

[???] - Es-tu de ces hommes ?

Cette fois, il lui répondit, en le regardant dans les yeux. En scrutant ceux-ci, le garçon put y voir de la honte mêlée de culpabilité.

[???] - Non.

[???] - Dans ce cas, tu ne reproduiras plus ce genre de comportement à l'avenir, n'est-ce pas ?

[???] - Non.

[???] - Promet-le !!

[???] - Je le jure...

Sa main se leva et s'abattit en un éclair, laissant sa victime interdite alors que sa tête partait de côté. Une nouvelle fois, il avait reçu une gifle du revers par le moralisateur accroupi à sa gauche. Les larmes perlèrent dans ses yeux. Il n'était plus la brute insolente et impétueuse qu'il semblait être quelques minutes auparavant. Il n'était plus qu'un enfant, corrigé pour ses bêtises.

[???] - Et ceci pour ne pas l'oublier !

Il releva la tête quand ses oreilles perçurent le bruit d'une cavalcade. L'homme qui était parti un peu plus tôt s'en revenait au pas de course, deux personnes sur les talons.

[???] - Ecartez-vous ! Laissez passer !

La foule s'exécuta aussitôt, laissant un homme barbu venir rejoindre le centre de l'attention générale. Il portait un haut de forme et tenait à la main une sacoche de cuir qui contenait ses instruments de travail. En retrait se tenait un garçon, beaucoup plus jeune ; probablement son fils pensa le jeune homme. L'hypothèse la plus probable était qu'il apprenait le métier, et opérait ici en tant qu'assistant. Le plus âgé des deux se mit directement au travail, cherchant le pouls du blessé, écoutant sa respiration sifflante et palpant son corps à différents endroits pour juger de la gravité de ses blessures.

Sa présence sur les lieux devenant gênante, le garçon jugea préférable de ne pas s'attarder outre-mesure. Il se releva et partit en direction du restaurant, à sa droite dans l'allée, qu'il avait du précipitamment quitter. Le spectacle terminé, les gens, auparavant agglutinés, reprenaient leurs occupations délaissées. Il se fondit dans l'essain en mouvement avant de s'en extraire une fois rejoint l'entrée de l'établissement. Il passa le seuil et découvrit quelques vestiges de son combats : une table cassée, des bancs renversés et de la nourriture éparpillée un peu partout sur le sol. Il se sentait entièrement coupable et responsable de ces dégâts, et profondément désolé pour la gêne occasionnée. Il s'avança vers les trois personnes réunies au fond de la salle, sur la seule banquette que possédait le restaurant. Il s'agissait de trois femmes, les trois mêmes qui faisait tourner ce petit commerce agréable. L'une d'elle était assisse sur la banquette, sanglotante, tandis que les deux autres essayaient de la calmer et de la réconforter. La tenancière était une femme mûre au port altier et au physique généreux aux endroits voulus ; nul doute que dans d'autres vêtements elle aurait eu la prestance d'une reine. Elle consolait la petite de paroles apaisantes, une main posé sur sa nuque. L'autre, la plus jeune des trois serrait fort la main de son ami dans les siennes, glissant quelques mots amicaux entre les phrases de sa patronne.

Il s'éclaircit doucement la gorge pour les avertir de sa présence. Toutes trois s'arrêtèrent nettes de parler ou de se lamenter. Elles fixaient le jeune homme avec des attitudes différentes, la plus jeune avec fascination, la tenancière avec froideur, quand la dernière le dévisageait, emprunt d'une sincère gratitude. La matriarche se leva et alla se campa devant le voyageur, réclamant par son attitude des excuses de sa part. D'un mouvement de tête, elle désigna l'intégralité de la pièce et par là le chaos qui régnait dans le dos du jeune garçon. Ce dernier semblait intimidé par l'air sévère de la femme devant lui, comme un enfant désobéissant le serait devant une mère pleine de remontrances. Il ôta son couvre-chef et présenta ses excuses pour les dégâts qu'il avait involontairement provoqués ; sa franchise ne semblait pourtant pas suffire...

[???] - Vous, les hommes...toujours à devoir montrer votre virilité en vous battant !! Vous n'êtes qu'une bande de chiens enragés ; voilà ce que vous êtes.

Voilà quelque chose à quoi il ne s'attendait pas, subir les foudres de la tenancière comme s'il était le seul responsable de tous leurs maux. Il se passa une main sur la nuque, il ne savait pas quoi dire... Il n'eut pas à le faire, les sermons reprirent de plus belle.

[???] - Si vous mettiez autant d'ardeur à travailler qu'à vous battre, le monde s'en porterait mieux.

Tout penaud qu'il était, il tenta quand même de se défendre contre ses généralités dont on l'accusait ; il était le gentil dans l'histoire pourtant, et se voyait traiter en criminel...

[???] -
Encore une fois, je m'excuse pour les dégâts occasionnés. Je payerai une partie de ma poche. Mais tout est allé si vite...


°oO°oOo Un Peu Plus Tôt oOo°Oo°

Le temps était doux à Kanawa, le village côtier de Tani, le Pays des Vallées. Les vents du large chargeaient l'air des fragrances marines qu'ils portaient dans leur sillages.

C'était autrefois un petit hameau de pêcheurs, venus pour l'abondance du vivier marin, qui s'était développé jusqu'à devenir une petite cité par sa population. Cette prospérité résultait des nombreux échanges que pratiquait maintenant Kanawa, devenu membre du réseau commerciale qu'entretenait la plateforme économique regroupant les territoires du Pays de l'Eau, de Cha, le pays du Thé, et des îles d'Ozu et Nagi. La puissance de Kiri dissuadait les pirates, qui sévissait plus au large des rives orientales de Kumo, le Pays des Nuages, de descendre au cœur du réseau maritime qui voyait défiler dizaines de bateaux chargés de denrées et de richesses. Protégé des forbans, tout commerce devenait vite florissant ; ce qui arrangeait tout le monde, au final.


Il reposa sa tasse à thé, en grès, devant lui après en avoir avalé une petite gorgée. Le liquide brulant s'était déversé dans sa bouche puis sa gorge sans pour autant que cela ne lui cause quelques désagréments que ce soit. Au contraire, il trouvait sa chaleur rafraichissante. Il se concentra sur le plateau qui lui avait été servi un instant plus tôt. De composition assez simple, il regroupait pourtant un ensemble d'aliments riches et nourrissants. Un bol de riz blanc, épais, fumait encore dans un coin du service tandis que sous son nez, le poisson frit dégageait une odeur tout à fait délicieuse. Un autre bol contenait, lui, une préparation de râmen. S'il y avait bien une chose sur laquelle le jeune homme ne crachait pas quand il en avait l'occasion, c'était un bon repas. Et d'après les dires, cet établissement ne risquait pas de le décevoir. Une dernière et longue inspiration finit de le mettre en appétit. Il saisit les deux baguettes posées derrière l'assiette, les fit claquer l'une sur l'autre entre ses doigts et céda à la faim qui le dévorait. Ses yeux se fermèrent de plaisir quand la chair parfumée du poisson fondit dans sa bouche. Il n'aurait su dire quels aromates l'avaient accompagnés dans sa préparation et sa cuisson mais chaque saveur que ce secret enfermait était un délice. Il devait en convenir, l'auberge méritait les rumeurs qu'elle enfantait.

De l'autre côté de l'allée qui séparait la file de tables, collées sur le mur de façade du restaurant, sur laquelle il avait était installé, des tables centrales, les prémices d'une dispute le tirèrent de sa quiétude au goût si savoureux. Une exclamation de surprise suivi du fracas de la vaisselle qui se brise avait entrainé le rugissement colérique d'une voix d'homme. Si seulement il s'était contenté de cela. Quand le voyageur redressa la tête, abandonnant son délice, le temps de voir ce qu'il en était, il pût voir l'homme imposant jeter sans ménagement la pauvre serveuse contre le sol en lui signifiant avec rage qu'elle ne s'en tirerait pas à si bon compte pour avoir taché ses vêtement soi-disant si coûteux. La douleur et l'humiliation avaient brisé le masque poli et digne de la femme qui était à présent secouée de sanglots, à genoux devant l'homme furibond. D'une main ferme il la retenait par sa chevelure, l'agitant d'avant en arrière au rythme de ses paroles furieuses, tandis qu'elle subissait son châtiment, prostrée, incapable de retenir ses larmes. Le silence s'était fait à l'intérieur, tous regardaient la scène et aucun ne daignait bouger au secours de la malheureuse. N'en pouvant plus d'infliger son monologue sans avoir en retour les mots qu'il voulait entendre, le véhément bonhomme leva la main à côté de sa tête, prêt à gifler le corps larmoyant à ses pieds. Le coup partit, et n'atteignit jamais sa cible. Comme un coup de vent, le voyageur s'était saisi du bras de l'homme, sans que personne ne réalise comment il était arriver là.

[???] - Je ne pense pas que les choses doivent en arriver là.

L'homme baissa les yeux vers l'insouciant qui venait se mêler de ses affaires. Ne savait-il donc pas qui il était ? De toute évidence, non ! Personne dans cette ville n'aurait osé esquissé le moindre geste. Alors cela ne pouvait être qu'un étranger. Il le détailla de la tête au pieds, jugeant son étrange accoutrement comme on regarderait quelque chose avec un mépris non dissimulé. C'était bel et bien un étranger. D'un mouvement sec, il se dégagea de la poigne du jeune homme. Dans son dos, ses deux acolytes s'étaient rapprochés et encadrés maintenant leur camarade. Si les deux premiers ne l'impressionnaient pas, le troisième était un colosse, à la musculature impressionnante, dont il convenait de se méfier.

[???] - Tu veux jouer les héros, petit ? Hein ? Laisse tomber, c'est pas tes affaires...Dégage maintenant et j'oublie ta tronche...

Tandis qu'il s'esclaffait avec ses deux compagnons, le voyageur pressa la serveuse de s'éloigner, du regard. Elle mit quelques secondes avant que ses yeux gonflés ne comprennent l'information qu'il voulait lui faire parvenir. Alors qu'elle commençait à s'esquiver, la brute cessa de rire et reporta son attention sur elle.

[???] - Reste là. J'en ai pas fini avec toi !

Elle s'immobilisa et les larmes revinrent embuer ses yeux devant son calvaire sans fin. Empathique à sa détresse, le jeune homme s'adressa de nouveau à son agresseur :

[???] - Nous ne sommes pas obligé d'en arriver là messieurs. Elle s'est déjà excusée pour le dommage que vous avez subi et je suis persuadé que nous pouvons trouver un arrangement satisfaisant pour tout le monde sans avoir à user de violence, n'est ce pas ?

Les trois hommes lui jetèrent un regard curieux. Que voulait-il dire par là ? Il n'entendait pas user de violence à leur égard tout de même...

[???] - Écoute, gamin... Tu m'as amusé jusqu'à maintenant mais là tu commences à abuser de ma patience. Je te le répète une dernière fois : occupe toi de tes affaires et dégage de là si tu tiens à ta peau. Allez, casse toi !!!

Ce dernier donna une pichenette à son chapeau, en ultime signe de provocation, qui tomba dans son dos. Il le ramassa, l'épousseta, et le remit à sa place. Pourquoi ? Telle était la question qui hantait son esprit depuis des années déjà... Pourquoi la violence est-elle si profonde en ce monde ? Pourquoi l'Homme est-il dominé par un sentiment de domination sur ses congénères ? Pour aime-t-il la souffrance ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi...

[???] - S'il n'est pas possible de vous raisonner par les mots, alors je vous le répèterez une dernière fois moi aussi : je ne vous laisserez plus toucher cette femme !!

Ses yeux brûlaient d'un feu glacé. Il sentait la colère monter en lui, une fureur sourde qui ne demandait qu'à être libérée, déchainée. C'était cette haine viscérale qu'il éprouvait contre ce genre de personne. Il les abhorrait. Depuis son enfance...

[???] - Vous entendez ça, les gars ? Le gamin ne nous laissera plus la toucher.

Il lui adressa un rictus dédaigneux.

[???] - Et bien, je suis curieux de voir ça !

A peine avait-il eu fini de prononcer ces mots que l'homme à sa gauche se jeta sur lui en lui portant un coup au visage. Le garçon pivota légèrement sur lui-même pour esquiver le coup et accompagna le mouvement de son adversaire, emportait en avant. D'une manchette à la tempe, il le projeta contre la grande table, derrière lui, qui se renversa sous la violence du choc. La vaisselle alla se briser sur le sol, dans un grand fracas, libérant la nourriture qu'elle contenait. L'homme, étourdi, chancela dans sa direction, en levant de nouveau son poing. Il chargea en rugissant comme un possédé...et repartit tout aussi vite en arrière quand son assaut fut stoppé par un violent coup de pied à la poitrine. Cette fois, il traversa les panneaux de bois qui constituaient la façade de l'établissement et s'écrasa dans la rue, pour de bon...

Profitant de cette ouverture, le jeune homme franchit l'enceinte, défoncée, de l'établissement vers un terrain plus dégagé. Il enjamba la carcasse inanimé de son malheureux adversaire et ramassa une petite poignée de poussière dont il se frotta les mains. Dans son dos, les deux derniers fauteurs de troubles, jaillissaient du mur brisé et s'approchait de lui en vociférant. Celui qui était à l'origine de tout, et qui semblait aussi être le chef du trio, se saisit d'un fragment du panneau de bois qui gisait par terre, mais qui restait de taille très satisfaisante pour l'usage qu'il voulait en faire. Il se rua sur le jeune garçon en brandissant son bout de bois au-dessus de sa tête comme une matraque. Au moins, ses intentions étaient claires. Un rictus sauvage étirait peu à peu les lèvres du voyageur, tandis que le temps semblait ralentir sous ses yeux et l'adrénaline déferler comme un torrent furieux dans ses veines. Le coup semblait arriver avec une lenteur presque comique. Il ne doutait même pas l'éviter, et cette impression il la devait à ses sens acérés, aiguisés de surcroît par le flux de puissance qui parcourait son corps à chaque battement de cœur. Allez, viens.

La matraque de fortune fusa en direction de sa tête. Un coup de taille qui n'avait qu'un seul but, le mettre d'ors et déjà hors combat. Malheureusement, ils avaient lourdement sous-estimé le jeune homme. Leur bêtise l'amusa. Un voyageur solitaire osait défier les trois grosses brutes de la ville et ceux-là ne se posaient pas de questions. Maudits imbéciles. Il plia les genoux au moment où le bois approchait dangereusement sa tempe. Le coup passa au-dessus de son chapeau, emportant dans son élan l'homme qui n'avait pas prévu de frapper le vide. Le flanc ouvert reçu une rude série de coups au corps qui firent geindre le gaillard. Une main attrapa le col de son kimono et le ramena si violemment en arrière qu'il en fut arraché du sol avant de retrouvé ses appuis. Si tout allait bien pour le justicier, tout allait maintenant beaucoup trop vite pour le bonhomme. Il accueillit par deux fois les poings solides sur son visage sans vraiment comprendre ce qu'il se passait. Un chassé en pleine poitrine l'envoya voler dans les airs. Et c'est alors qu'il sembla reprendre ses esprits, son visage se déforma en une grimace de douleur et d'appréhension quand au choc de l'atterrissage. Sa course fut stoppée par l'une des poutres qui soutenait l'extérieur de la toiture, il tomba lourdement par terre et ne fit pas mine de se relever.

Plus qu'un. Le garçon se retourna pour faire face à son dernier adversaire, le colosse. Étonnamment il le trouva à l'endroit auquel il se trouvait quand il l'avait quitté des yeux. C'était étrange qu'il n'ait pas bougé. Pourquoi n'avait-il pas bougé ? Pourquoi n'était-il pas venu au soutien de son camarade ? Qu'est ce que cela voulait dire ? Que lui réservait -il ?

Tranquillement, il remonta ses manches sans se soucier du jeune homme face à lui, puis sortit une corde nouée, de sa poche, et s'en recouvrit la main droite. Les nœuds trouvaient parfaitement leur place entre les doigts épais du combattant et le reste de la corde venait lui enlacer le poignet et l'avant-bras. Quand il eut terminé de s'armer, il fit jouer les muscles de ses épaules pour les échauffer. Après quelques secondes, il reporta son attention sur son antagoniste.

[???] - Je dois reconnaître que t'es assez balèze pour un gosse. La manchette de tout à l'heure, il mima le mouvement, en plein sur l'oreille pour toucher le nerf auditif et le sens de l'équilibre. Ça s'improvise pas ce genre de chose. C'était magnifique.

Il laissa même un petit rire s'échapper de sa gorge. Puis son regard se durcit...

[???] - Maintenant, montre-moi ce que tu sais faire !

Et il attaqua.

Ses poings plurent sur le jeune homme qui ne s'attendait pas à ça. Si la puissance était inscrite sur son physique imposant, rien ne laissait croire qu'il fut aussi rapide. Reculant peu à peu sous le déluge, le voyageur paraît les coups qu'il ne pouvait éviter. Et il semblait accélérer encore... Son partit traversa l'air à toute vitesse, et le garçon sut qu'il ne pourrait pas l'éviter, celui-là. Il croisa les bras devant son visage juste avant l'impact. La violence du choc lui fit serrer les dents. Il avait était projeté plusieurs pas en arrière par la force monstrueuse de son adversaire. Et si cette parade lui avait sûrement sauvé la vie, un engourdissement s'insinuait maintenant dans ses membres. Le colosse le toisa et lâcha un petit rire moqueur.

[???] - Alors ? C'est tout ? Il est passé où le mec qui se battait comme un homme ? Moi, je ne vois qu'un enfant effrayé...

Il éclata à nouveau de rire.

[???] - Aller mon grand. Montre que t'en a une paire.

Cette fois, c'en était trop pour le garçon. Son calme, sa patience, et surtout sa retenue, toutes ces choses, les trois brutes avaient réussi à les lui faire oublier. Ce petit jeu durait depuis assez longtemps maintenant, et il n'aimait pas le spectacle qu'ils provoquaient, au centre de l'avenue. Il allait en finir. Maintenant.

Le jeune vagabond recouvrit son poing dans sa main et présenta le geste au colosse.

[???] - Prêt ?

L'homme esquissa un sourire en coin et chargea la silhouette svelte campé devant lui. Malheureusement, ce n'était plus la même personne qui lui faisait face. Quand les poings s'abattirent, il les accompagna, sans s'opposer à eux, aussi insaisissable que le vent. Et à chaque fois qu'il paraît son adversaire, il parvenait à lui glisser une contre-attaque dans l'ouverture qui s'était créée. Il frappait les biceps de son agresseur quand celui-ci parvenait au terme de son allonge. Ce n'était pas des coups mortels mais ils étaient particulièrement efficaces contre pareille force de la nature. Au bout d'un moment, les assauts perdirent en force et en rapidité. L'homme se dégagea du corps à corps en secouant ses muscles douloureux. Il n'affichait plus ce sourire suffisant qui lui peignait le visage quelques minutes auparavant. Le combat prenait une tout autre tournure, et cela n'était plus à son avantage. Une goutte de sueur roula le long de sa joue, il avait commis une erreur.

Remarquant l'hésitation de son adversaire, le garçon comprit que des questions se bousculaient maintenant dans sa tête. Il lui avait laissé entrevoir ses aptitudes pour le combat, instillant le doute dans l'esprit de son opposant. Et pour l'instant, il n'avait pas encore attaqué.

[???] - Que diriez-vous de ramasser vos amis et de partir ? On pourrait s'arrêter là, sans qu'il n'y est un autre blessé, non ? Qu'en dites-vous ?

Un masque de colère se figea sur les traits du colosse.

[???] - Ne soit pas insolent, gamin...

Le jeune homme ferma les yeux en laissant retomber son menton contre sa poitrine. Pourquoi ne savaient-il jamais s'arrêter ? Ne voyait-il pas qu'il ne pouvait gagner ce duel ? Cela le dépassait...

[???] - Soit !!

En un bond, il pénétra la garde de son adversaire, pris au dépourvu par la vitesse de l'action, et lui décocha deux frappes successives à l'estomac, lui coupant le souffle. Par réflexe, les gigantesques mains vinrent s'appuyer sur le ventre du combattant touché, exposant le reste de on corps aux attaques fulgurantes qui semblaient venir de toute part. Un dernier uppercut et tout fut fini. Le colosse tomba en arrière, de toute sa masse, et ne bougea plus.


°oO°Un Peu Plus Tard°Oo°

Assis sur les marches de bois, qui menaient à l'entrée de l'établissement, le jeune homme consumait sa cigarette, perdu dans ses pensées. Nul n'aurait su dire ce qui se passait sous son chapeau de cuir, mais depuis une bonne demi-heure maintenant, il se tenait là, immobile ; si ce n'étaient les allers-retours de sa main à ses lèvres et le nuage blanc qui s'échappait de sa bouche quand il vidait ses poumons.

Pourtant, cette journée commençait bien. Il était arrivé en ville vers le milieu de la matinée, avait négocié son voyage, dans un bateau faisant voile pour les rivages de Kumo, en tant que mercenaire avec pour seule rétribution une couchette dans la cale et les repas quotidiens. Une fois l'accord, avec le capitaine du navire, conclu, son ventre lui avait rappelé qu'il n'avait encore rien avalé. Ses déambulations le ramenèrent dans l'artère principale de Kanawa dans laquelle il pensait trouver une auberge. Son instinct ne l'avait pas trahi, et déjà il remontait la voie, à grands pas, mené par son odorat. Une odeur délicieuse flottait des les airs. Et son estomac torturé par la faim le rendait d'autant plus alerte. Plus loin, il avait repéré le restaurant qui exhalait un tel fumet. Il s'y était installé, salivant d'impatience. Jusqu'ici, il n'avait rencontré aucun problème. Mais c'était sans compter la fâcheuse rencontre qui s'en était suivie...

Lorsqu'ils eurent tous repris connaissance, les trois hommes avaient filé sans demander leurs restes, et lui avait passé la majeure partie de l'après-midi à réparer le mobilier brisé, ramassé les débris de bois, de vaisselle, ainsi que la nourriture qui jonchaient le sol du restaurant. Il avait aidé du mieux qu'il le pouvait les trois femmes, prenant les commandes des clients, faisant le service, et même la plonge quand il en avait le temps. Si les deux serveuses les plus jeunes lui étaient infiniment reconnaissantes de son intervention, ses efforts ne semblaient pas racheter sa personne aux yeux de la tenancière. Quand il ne paraissait pas, purement et simplement, invisible, il subissait ses regards froids et moralisateurs. Non, décidément, le voyageur n'avait pas sa sympathie.

Les nuages défilaient, dans les cieux, au grès des vents côtiers, qui revenaient porter l'iode marin dans l'atmosphère de la cité. Cette fragrance l'apaisait. Le lent ballet du ciel cotonneux semblait comme rythmé par ses propres battements de cœur, sourds, réguliers, mélodieux...Les bruits alentours, il les recevait de manière étouffés. Il y était. Ces moments où l'esprit est paisible et le corps détendu, ces instants hors du temps où l'on est seul dans une dimension qui n'appartient qu'à nous, ou comme il les appelait : ses évasions. Il savourait le sentiment de calme qui, peu à peu, le plongeait dans une douce torpeur, cette impression de détachement du cours de la vie, de recul ; cette impression d'immortalité...Il revoyait les images de son existence, le bon, le mauvais ; tous ses souvenirs qu'il entretenait pour ne pas oublier qui il était....Des bruits de pas le sortirent de ses pensées. Par réflexe, sa main avait saisi le manche d'un kunai à sa ceinture. Il s'étonnait de voir cet instinct de sauvegarde inscrit si profondément en lui ; il avait inconsciemment pensé à se défendre avant de se demander qui cela pouvait être. Ses doigts se décrispèrent, ce n'était que les deux serveuses qui venaient à sa rencontre. Le jeune homme se leva et tenta de mettre un peu d'ordre dans sa tenue, époussetant et défroissant ses vêtements marqués par son voyage. Il n'était pas certain d'avoir fini quand elles se plantèrent devant lui. Ce fut la plus jeune qui prit la première la parole :

[???] - Nous te dérangeons ?

[???] - Non. Bien sûr que non. Je prenais simplement quelques minutes pour souffler.

[???] - On reviendra, alors.

Il ne savait plus trop s'il devait prendre ça comme une attention délicate de la jeune fille ou si ses propres paroles avaient laissé entendre qu'il voulait être seul... Dans le doute, il les retint, en particulier la première victime de cette journée.

[???] - Est-ce que ça va ?

Elle avait les yeux rivés sur ses pieds et le visage fermé. Était-elle encore sous le choc de son agression ? Et puis quelque chose s'imposa à son esprit. Peut-être avait-elle peur de lui ? Lui qui au final ne s'était pas montré plus intelligent que les trois rustres, dominant leurs instincts brutaux par violence plus grande encore... Voyant un silence gêné s'installer, la petite brune s'adressa au voyageur de nouveau :

[???] - Eh bien, on n'a pas vraiment eu le temps de te dire à quel point nous te sommes reconnaissante de t'être dressé contre ces types. Donc nous venions te présenter nos remerciements pour ta bravoure, ta gentillesse, et l'aide que tu nous as apporté cet après-midi.

Si son aînée restait de marbre à ses côtés quand lui-même ne savait trop où se mettre, elle, en revanche, parlait sans complexe, lui portant un regard plus curieux qu'intimidé. Cela se voyait à son air avide ; toutes ces questions qui brûlaient derrière le mur de ses lèvres, que seul un colossal effort de volonté l'empêchait de poser...

[???] - Et bien...j'ai seulement fais ce qui me semblait juste...Je ne mérite pas tant de gratitude...

Il se massait la nuque, les yeux baissés pour masquer son embarras.

[???] - Quand au reste, il est normal que je vous dédommage de la casse ou que je la répare... Après tout, j'en suis le responsable.

La petite s'apprêtait à lui répondre quand la serveuse silencieuse sortit de son mutisme. Elle le regardait avec intensité, de ses grands yeux noisette, rendus humide par l'émotion. Malgré son état de choc, elle avait immédiatement repris le travail pour aider ses amies, et maintenant, elle s'abandonnait au maelström des sentiments qui se déchaînaient en elle.

[???] - Comment pouvez-vous vous trouver si commun ? Vous n'avez rien de commun ! Vous avez pu voir les hommes commun tout à l'heure... Et qu'ont-ils fait ? Rien ! Aucun n'a esquissé le moindre geste pour s'interposer. Si vous ne l'aviez fait, lequel de ces hommes commun seraient venu à mon secours ?

Elle s'arrêta pour reprendre son souffle, calmant les sanglots saccadés qui menaçaient de la submerger.

[???] - Sans doute que j'ai réagi plus vite qu'eux...

La jeune femme s'essuya les yeux avant d'esquisser un petit sourire.

[???] - Non...

Le son doux de sa voix laissait entendre qu'elle avait repris le contrôle de ses émotions.

[???] - J'aurais pu être battue, violée ou tuée... Vous m'avez probablement sauvé la vie aujourd'hui et cela je ne l'oublierais jamais. Je...Je ne trouve pas les mots pour vous exprimer ma gratitude...Alors...

La serveuse se campa juste devant lui, et, sur la pointe des pieds, vint poser un baiser sur les lèvres du jeune homme.

[???] - ...merci...

Tournant aussitôt les talons, elle s'en fut, comme le vent, rejoindre les cuisines, avant même qu'il ne réalise ce qu'il venait de se passer. Le rire de la plus jeune des serveuses le rappela à lui.

[???] - Aurais-je le plaisir de lui donner un nom ?

[???] - Hein ?

Elle éclata à nouveau de rire, s'amusant de l'hébétude du v oyageur.

[???] - ...à Midori ?

[???] - Ah ! Oui, je...euh... Nishida ! Aïdo Nishida.

La jeune fille lui adressa un sourire, l'embrassa sur la joue, et repartit vers la porte arrière des cuisines, le laissant planté là, un masque d'étonnement sur le visage. Lentement, il se rassis sur les marches de bois, essayant d'appréhender pleinement ce qu'il venait de se passer. Il sortit de son sac une petite bourse et tira une fine feuille de papier du revers de son chapeau. D'un coup de langue, il acheva son roulage et le coinça entre ses lèvres serrés. Dans sa poche, sa main trouva le briquet qui y sommeillait et l'en tira pour faire son office. Il tira une grande bouffée, sur le foyer qui venait de s'embraser au contact de la flamme, et laissa sa tête partir en arrière. Tourné vers le ciel, le garçon expira un lent filet de fumée, à l'odeur doucereuse, de ses poumons. Finalement, ce n'était peut-être pas une si mauvaise journée...

Il ne savait plus vraiment depuis combien de temps il se tenait assis là, si ce n'était que l'après-midi touchait à sa fin, annonçant pour lui l'heure du départ. Le jeune se leva, étirant ses muscles engourdis par l'inactivité, quand un discret raclement de gorge lui parvint depuis son dos. La patronne se tenait là, attendant qu'il ait rajusté sa tenue pour prendre la parole.

[???] - Midori semble aller mieux.

Ne sachant trop quoi dire, il bafouilla quelques mots.

[???] - Je...euh..Oui.

Elle s'avança vers lui. Quoi ? Non ! Elle n'allait quand même pas... La tenancière sortit un petit paquet, enveloppé de tissu, qu'elle tenait jusque là dissimulé dans son dos.

[???] - Tenez. Pour la route, ajouta-t-elle.

Le jeune homme laissa échapper une exclamation de soulagement. Pendant un instant, il avait cru qu'elle allait le remercier de la même manière que les autres. Il inclina légèrement la tête en recevant son gage d'excuse.

[???] - Je dois partir maintenant. Merci pour votre générosité.

Il s'inclina devant la propriétaire de l'établissement, ramassa son baluchon et partit en direction du port, de l'autre côté de la ville. Il n'avait pas fait deux pas que la voix de la patronne l'arrêta.

[???] - Puis-je au moins savoir qui vous êtes ?

Il allait lui donner son nom, quand il ravala les mots qu'il avait sur les lèvres. Le garçon plongea son regard dans le sien et lui adressa un sourire triste.

[???] - Je suis un mal nécessaire...

Cette fois, il partit, sans se retourner. Et la tenancière le regarda s'éloigner jusqu'à ce qu'il ne fut plus qu'une forme sombre qui se découpait à la lumière orangée du soleil couchant. Elle comprenait la profondeur de sa réponse. Quand elle retourna à l'intérieur du restaurant, c'est avec dans le cœur, le remord de l'avoir si mal jugé.


Fin du Chapitre I : L'Ange Noir


...je suis un mal nécessaire...

MessageSujet: Re: Kanawa, cité portuaire   Mer 30 Mai - 21:25

Chapitre II : Vers le Monde...

Il arriva aux abord des quais pour voir les commerçants remballer leurs articles et défaire leurs étals. C'était un étrange chaos apparent qui s'organisait avec logique et rapidité. En à peine quelques minutes, tout fut rangé et les propriétaires ordonnés dans le sens de la marche. Le garçon cligna des yeux en voyant tout ce petit monde s'éparpiller devant lui. Il reprit ses esprits et s'avança vers les quais, se maudissant d'avoir gaspillé ses précieuses minutes à s'émerveiller devant l'organisation des commerçants. Le bateau se trouvait arrimé aux pontons les plus proches de l'embouchure ; en d'autres mots, le bout du port, et il pouvait voir qu'on s'affairait très vite sur le pont, de là où il se tenait. Il partit aux pas de course le long des quais de Kanawa, la cité portuaire de Tani, le Pays de la Vallée. Les mètres semblaient s'étirer et les derniers marins montaient maintenant sur le pont, près pour le départ. Il n'était plus qu'à quelques dizaines de mètres quand deux des moussaillons ramenèrent la planche qui reliait le pont du navire au ponton, sans avoir remarqué la course folle du jeune homme, visiblement.

[Aïdo Nishida] - Attendez !!!

Il cria ses mots et tous levèrent la tête dans sa direction, comme d'un seul homme. Le capitaine, avec qui il avait négocié son voyage, le reconnut.

[???] - Dépêche toi, garçon ! J'ai une marée à attraper, moi.

Il accéléra sur les derniers mètres en constatant que le bateau s'éloignait tranquillement du quais pour prendre la direction de l'embouchure du port. Lorsqu'il arriva sur le ponton, il bondit au-dessus des eaux troubles, priant sa bonne étoile de ne pas y finir la tête la première. Heureusement, son élan et la vitesse qu'il avait prise lors de son sprint lui permirent d'atterrir sur le pont principal du navire. Le jeune homme attrapa un cordage tendu, au passage pour stopper l'inertie de sa course en avant.

[Aïdo Nishida] – Et bien, c'était moins une...

Le capitaine éclata d'un rire tonitruant. L'homme était massif ; sa poitrine de la largeur d'un tonneau donnait cette puissance à son rire. Une barbe hirsute et un tricorne venaient compléter le tableau. Mais Aïdo ne s'y trompa pas, malgré son apparence tout droit sorti du portrait qu'on pouvait se faire d'un vieux loup de mer, le bonhomme avait des yeux gris et un regard si perçant qu'il semblait pouvoir lire dans les pensées. De plus, ses bras et son visage laissaient apparaître les cicatrices d'une vie dangereuse, notamment celle qui courait depuis sa tempe jusqu'à son menton. Le maître du bâtiment n'était pas un adversaire à prendre à la légère, et il ne fallait pas se fier aux stries grisonnantes dans sa barbe et ses cheveux. L'homme était encore affuté.

[???] - Tu connais quelque chose au métier de marin, garçon ?

[Aïdo Nishida] – Non, capitaine. Mais j'apprends vite.

Le bonhomme le regarda de ses yeux perçants, comme pour l'évaluer, puis se fendit d'un sourire.

[???] - Tant mieux mon garçon, tant mieux... Il n'y a pas de traine la patte sur mon bâtiment, et il va falloir mériter ta nourriture. Je ne supporte pas les fainéants, aussi je te conseille de t'appliquer et de ne pas traîner dans les tâches qu'on te donnera à faire, sinon... Par ma barbe, je te jure que tu passes par dessus bord, peu importe que l'on soit en haute mer ou non. Compris ?

Le voyageur tourna la tête à droite, puis à gauche, comptant le nombre de marins à bord du navire marchand. Il ne doutait pas que ces hommes là soient des durs, habitués au dur labeur de la vie en mer, et prêts à entreprendre un voyage dans des eaux infestées de pirates. Mais lui-même connaissait ses capacités.

[Aïdo Nishida] - Il sera très difficile de me jeter à l'eau, capitaine. Dussiez-vous tous vous y mettre. Mais ne connaissant rien à la navigation, il me serait dur de retrouver le chemin des côtes tout seul.

Le loup de mers plissa les yeux en dévisageant le jeune homme qui affichait un petit sourire en coin. S'il y avait une chose dont il se flattait, hormis ses talents de marins qui lui avaient permis de mener cette vie depuis plus de vingts ans maintenant, c'était bien de savoir estimer les gens qu'il avait en face de lui. Et le gamin, planté là, était fort, à n'en point douter ; tellement sûr de lui que l'homme comprit qu'il ne s'agissait pas de paroles en l'air. Il éclata à nouveau de ce rire tonitruant qui était le sien devant la bravade du gamin.

[???] - Très bien, mon garçon. Très, très bien.

Puis son visage se figea en un masque dur. Il écarta doucement les pans de son long manteau et posant tranquillement ses mains d'ours sur le manche des coutelas pendus à sa ceinture.

[???] - Mais ne nous sous-estime pas trop quand même, hein?

Son expression redevint amicale, laissant le jeune homme un petit peu hébété par ces brusques changements d'attitudes. Cela l'amusait toujours d'effrayer ce qui, à ses yeux, n'était autre que des gamins insouciant. Il lui tourna le dos et s'en alla vers la petite porte, sous le pont supérieur, qui devait mener à ses appartements. Lorsqu'il fut sur le seuil, le capitaine lui donna une dernière instruction :

[???] - Va voir mon second, celui qui porte un chapeau, presque comme le tien. Il te dira quoi faire...

[Aïdo Nishida] – A vos ordres, capitai...

Il n'avait pas fini sa phrase que la porte s'était refermée sur le commandant du navire. Il sourit car le caractère de l'homme lui plaisait. Mais il n'avait pas le temps de se perdre dans ses pensées... Il chercha du regard le second et le trouva, grâce à la description qui lui en avait été faite. Il se tenait sur le pont supérieur, à côté de la barre et du marin qui la manœuvrait, le regard vers l'horizon qui s'offrait au-delà du port. Aïdo gravit les quelques marches qui reliaient les ponts et s'avança à sa rencontre. De quelques années plus âgé que le commandant, il le secondait depuis bien des années maintenant, et ne déméritait pas la confiance placée en lui. Excepté le capitaine, il était le plus ancien à bord du navire, ce qui faisait de lui le second de droit, sans oublié ses compétences en navigation et l'expérience de la mer dues à une vie de périples sur les mers du monde.

L'homme au physique sec le dévisagea de la tête aux pieds, comme pour savoir à qui il avait à faire.
Puis il reprit la contemplation des eaux.

[Aïdo Nishida] – Euh...Bonjour...Le capitaine m'a envoyé vers vous pour recevoir mes instructions...

Impassible, le vieil homme hocha imperceptiblement la tête. Et c'est le sourire du barreur qui inquiéta le jeune garçon quand à la suite. Il se dirigea alors vers un rouleau de corde et sortit de son centre un seau d'eau savonneuse et un grand balai à frange. Comme par hasard. D'un coup de botte, il l'envoya glisser sur le plancher sans qu'il ne se renverse, s'arrêtant doucement au contact des pieds du voyageur. Le matelot reprit sa position d'observation sans lui adresser le moindre mot, tandis que le marin, à ses côtés, entonnait un chant de la profession, le visage barré d'un sourire moqueur. Aïdo se saisit du seau et descendit sur le pont principal pour commencer sa corvée. Autour de lui, les moussaillons s'affairaient à la tâche qui leur avait été définie, menant le bateau dans le lit du vent. Quand ils sortirent du port, le soleil embrasait les eaux sombres des côtes de Kanawa, tandis qu'il se couchait aux confins du monde, faisant naître l'illusion d'un horizon où se mêlait le ciel et l'océan. C'était magnifique. Aïdo comprenait maintenant pourquoi certains hommes pouvaient tomber amoureux de cette maîtresse difficile qu'était la mer, quand on voyait quelles merveilles elle avait à offrir. Il ne pouvait détacher les yeux de ce panorama incroyable tandis que la ville portuaire de Kanawa s'éloignait derrière eux, et avec elle, Tani, le Pays de la Vallée.

Et le chœur des marins faisait vibrer l'air du soir, alors qu'ils reprenaient le chant entonné par leur compagnon.


OoO°o°OoO


La nuit était tombée depuis plusieurs déjà mais quelques marins s'activaient calmement sur les ponts et dans les voilures. La vigie, seule en haut du grand mat, chantait une complainte aux étoiles brillantes dans le ciel ; une de ces chansons que les marins ont dans le cœur, une chanson qu'ils chantent aux dames des ports pour leurs plaire. Mais ce chant douloureux et emprunt d'amour n'était destiné qu'à la maîtresse de leur vie, le Dame des océans. Il pouvait ressentir, dans la voix envoutante du marin perché dans les airs, toute la mélancolie qui s'en dégageait. Elle se reflétait sur le visage des hommes de ponts, travaillant de routine mais le regard dans le lointain, perdu au fond de leur cœur. La lumière jetait des nuances pâles sur le bois du navire. Tout semblait calme si ce n'était la petite brise qu'ils avaient en poupe depuis leur départ.

Accoudé au bastingage, à la proue du bateau, Aïdo avait les yeux fixés sur la lune. Elle était parfaite. C'était sur ces mers qu'elle donnait l'impression d'être plus proche de leur planète, comme si elle venait veiller sur ses enfants, les nimbant de son aura protectrice. Parfaite. Le clapotis des vagues sur la coque du bâtiment le berçaient lentement, jusqu'à ce qu'il ait cette étrange et inexplicable sensation... Il...comment dire...Il pouvait sentir la lumière de la lune sur sa peau, comme une caresse légère, presque éphémère. C'était agréable...et réconfortant dans un sens. Cela laissait croire que l'astre les protégeait de son œil maternel. Il expira un long filet de fumée blanche sur ces pensées rassurantes.

Derrière lui, quelqu'un approchait à pas feutrés, non plutôt d'un pas léger en fait. Quelqu'un qui connaissait bien le roulis du pont sous ses pieds, le pied marin, en somme. Un main se posa sur son épaule et le capitaine apparut à ses côtés, l'autre main posé sur le bastingage. Aïdo n'aurait jamais pensé, malgré des années en mers, que cette vieille carcasse puisse se montrer aussi silencieuse dans son approche. Encore un détail qu'il prit soin de noter.

[???] - Ça va, gamin ?

Il hocha la tête en annonçant d'une voix enrouée par la fumée qui parcourait sa gorge :

[Aïdo Nishida] – Bien....capitaine.

Les volutes accompagnèrent ses mots et vinrent effleurer les narines du marin. Ses yeux s'agrandirent quand il reconnut l'odeur qui l'embaumait maintenant, cela lui rappelait bien des souvenirs du jeune mousse qu'il était alors, il y avait tant d'années de ça, dans une autre vie... Il sourit de nostalgie, tendant la main qu'il avait jusque là gardée sur l'épaule du jeune homme :

[???] - Fais tourner, mon garçon.

Le voyageur dissimula vite sa surprise derrière un sourire complice et c'est avec un petit clin d' œil qu'il tendit la feuille de chanvre séchée, enfermant une cousine de son espèce et un peu de tabac, au solide matelot à côté de lui.

[Aïdo Nishida] – Tiens...capitaine, ajouta-t-il pour marquer le respect amusé que cette situation lui inspirait.

Le commandant lui donna une petite claque derrière la tête, histoire de lui rappeler qui il était, mais ses yeux trahissait le plaisir qu'il éprouvait pour la simplicité de tels moments. Il tira une longue bouffée avant de la relâcher vers le ciel infini. Il regarda les filets éthérés danser parmi la mâture, et rouler le long des voilures, jusqu'à ce qu'ils se perdent dans la nuit. Il n'était plus le capitaine bourru, qui commandait aux hommes et défier les jeunes coqs. Il n'était plus, à ce moment là, qu'un homme tranquille, quoique la lumière pâle désirait mettre autres choses en exergue ; de la fatigue, ou plutôt : de la lassitude. Oui, la lune dévoilait la rudesse d'une vie en mer, les traces d'un quotidien de périples et d'aventures...

Alors qu'il inspira une nouvelle fois la fumée doucereuse, le foyer rougeoyant jeta une autre lumière au contraste de celle de la lune. Il avait maintenant une lueur mélancolique aux fonds des yeux, la même lueur que celle des gens pensant au passé. Il tira une nouvelle bouffée et fut prit d'une quinte de toux.

[???] - Par ma barb...

La fin de sa phrase se perdit dans ses toussotements, tandis que le jeune homme, hilare, tentait désespérément d'attraper la cause de ceci, dans la main du capitaine qui partait d'avant en arrière, en, pardonnez l'expression, crachant ses poumons.

[Aïdo Nishida] – Doucement, capitaine. Et donnez moi ça, ne n'est pas bon pour votre santé.

Il se réappropria son péché-mignon en esquivant une nouvelle taloche du marin. Quand ce dernier eut fini de retrouver son souffle, il tourna des yeux rougis vers l'océan, contenant à grand peine la nouvelle quinte qui le menaçait.

[???] - Par ma barbe, où as-tu trouver ça ? J'en connais assez pour te dire que c'est pas de la merde...

[Aïdo Nishida] - En traversant Cha no Kuni, répondit-il en souriant.

Le vieux capitaine secoua la tête, un air entendu sur ses traits.

[???] - Les cultivateurs de thé, hein ? Il ne font pas pousser que ça !! Il rit, amusé par sa propre blague. Sais-tu qu'ils fournissent tout le marché noir et d'autres marchés encore, en drogue ? En voilà un commerce florissant. Je suis même quasiment certain que cela leur rapporte autant de bénéfices que leur commerce de thé qui sert de couverture.

Le garçon haussa les épaules.

[???] - T'as bien raison, au moins ça permet de trouver un petit quelque chose à l'occasion.

Le voyageur hochait la tête pour acquiescer quand ses lèvres se refermèrent sur un vide qui n'existait pas une seconde avant. Il se tourna vers son supérieur en prenant un air faussement outragé. L'homme inspirait de nouvelles volutes, quoique plus petites celle-ci, comme s'il avait compris la leçon, et s' abîmait dans la contemplation des jeux d'ombres et de lumières sur la houle.

[Aïdo Nishida] – Capitaine ?... Eh, capitaine !

Ce dernier reporta son attention, ou plutôt son regard trouble, sur lui.

[???] - T'sais, gamin, j'ai toujours été un enfant de la mer. Dès que j'ai pu, je me suis enrôlé dans un équipage. J'étais plus jeune que toi alors. Mais si j'ai toujours été un marin...je n'ai pas toujours été honnête et droit dans mes bottes.

[Aïdo Nishida] - Vous avez été contrebandier, capitaine ?

Cette histoire s'annonçait intéressante, si bien que le jeune homme sortit sa petite bourse de sa poche et commença à mettre des pincés, de ce qu'elle contenait, à l'intérieur d'une feuille de chanvre. Il ne voulait pas seulement entendre l'histoire du capitaine ; il voulait la vivre.

[???] - Pas que, mon garçon... J'ai été corsaire aussi.

Aïdo cessa son activité et leva ses prunelles sombres vers son interlocuteur. Il n'avait pas rêver... Corsaire ? Et bah, ça faisait bizarre d'entendre ça, de but en blanc. Il finit de rouler et coller sa petite gourmandise, puis s'installa plus confortablement pour la suite, assis sur le pont, adossé contre le bois du bastingage. L'autre l'imita, visiblement content de s'asseoir. Le briquet claqua allumant la mèche entre les lèvres du voyageur, et tandis qu'il emplissait ses poumons par de grandes inspirations successives, de la fumée s'échappait de ses narines, comme un dragon. Il était prêt à écouter les récits du vieil homme.

[Aïdo Nishida] – Corsaire ?

Non pas qu'il ne sache ce que signifiait ce mot, mais l'utilisait pour relancer le solide gaillard qui s'était stoppé dans son élan. Cela fonctionna puisqu'il sembla sortir de sa rêverie.

[???] - Et oui, gamin. Un putain de pirate... Quand je t'ai dis que je m'étais engagé dès que j'en avais eu l'âge... Tu te souviens ? Aïdo opina du chef pour confirmer et le marin reprit. ...Et bah, c'était pas comme enfant de cœur, nan. Je suis originaire de Moya no Kuni, le pays du Brouillard, d'une cité qu'on appelle Haibun.

Il s'arrêta et dévisagea le garçon. Surpris, Aïdo recula, ne sachant pourquoi il devenait l'objet de son attention. Et l'homme se mit à rire.

[???] - Un petit havre de paix qui te plairait certainement.

Il tira une petite bouffée, et se perdit à nouveau de rire. Apparemment, le vieux possédait un sens de l'humour assez cynique, si bien qu'un rapide point sur son passé lui laissait un sourire sombre sur le visage.

[???] - Enfin bref, laisse moi te dire que la profession majeure là-bas, c'est pas marchand de glace. Marchand de tarte, à la limite, mais dans la gueule...

Cette pitoyable tentative d'humour arracha un rictus au jeune homme.

[???] - Nan, là-bas, c'est pirate... Alors bon, quand tu es jeune et naïf, qu'on te parle de voyages au bout du monde, d'aventures en mer et de chasses aux trésors, et bien ça te fais cogiter. Quoique qu'il en soit, me voilà embarqué sur un des navires et je me rends vite compte qu'on est loin de ce que j'avais imaginé... Là dedans, c'était pas des marrants, ça je peux te le dire, alors j'ai fermé ma gueule et j'ai commencé à apprendre tout ce que je devais savoir faire sur le bateau. Jusque là tout allait bien. On filait sur les eaux comme des seigneurs, et moi j'étais grisé par la nouveauté. Et puis vint le premier navire.

Il secoua la tête à l'évocation de ce souvenir.

[???] - Je m'en rappellerai toujours... Quand la vigie a annoncé une voile à bâbord, l'atmosphère a brusquement changé sur le bateau. Ils avaient tous cette lumière sauvage qui dansait dans leurs yeux et ce rictus carnassier qui tordait leurs bouches. Tout le monde s'est activé et j'ai rejoint mon poste pour aider à la tâche. J'avais intimement deviné leurs intentions mais je ne voulais pas y croire. Le carnage qui s'en suivit, je n'en parlerais pas... seulement, sache que j'ai du sang innocent sur les mains.

Il laissa sa tête rouler sur le côté pour observer la réaction de son compagnon, mais celui ne le jugea pas, l'invitant seulement à continuer :

[Aïdo Nishida] – Et après ?, demanda-t-il dans un nuage de fumée.

[???] - Après ? Après... J'avais passé l'épreuve du feu, fiston. Je n'aimais pas ça mais je faisais comme tout le monde. Ça a encore duré quelques années... et puis j'ai déserté. Je ne voulais plus vivre de boucheries, ça me rendait malade. Bref, je me cache dans un navire marchand qui venait versé ses droits de passage pour avoir le droit de circuler dans ces mers, et trois jours plus tard, j'arrive à Kanawa, sur Tani no Kuni. Bon bah, faut bien manger, hein ? Alors, je m'engage sur un bateau, où le capitaine est pas non un modèle de vertu, mais il tuait personne, alors je m'en accommodait. Dix ans après, je passe capitaine sur ce bateau, et quatre autres encore nous amènent là, tout les deux.

Il inspira ce qu'on pouvait, sans se tromper, qualifier d'ultime bouffé, et passa par dessus bord les restes de la feuille de chanvre qu'il tenait entre ses doigts. Difficilement, il se remit sur ses pieds, s'aidant du bastingage pour retrouver ses appuis. Il regarda le jeune homme encore assis et lui délivra les mots qu'il était venu porté, à l'origine :

[???] - Demain devrait être une journée calme, mais prie pour la suivante, car nous entrerons au royaume des requins.

Si l'effet recherché était la peur, il n'eut pour toute réponse que la mine inexpressive du voyageur. A ce moment de la nuit, il en aurait fallu énormément pour l'affoler.

[???] - Repose toi, mon garçon. On ne sait jamais de quoi demain sera fait.

Le jeune homme agita la main dans sa direction tandis qu'il se tournait pour partir.

[Aïdo Nishida] – Bonne nuit, capitaine.

Il apprécia la façon dont l'instinct prenait inconsciemment le contrôle du vieux marin pour que ses jambes chancelantes laisse place à son pied marin. Le comandant rejoignit la porte de sa cabine et en éteint immédiatement la bougie qui y brûlait. Il se laissa tomber sur sa couche...et s'endormit aussitôt.

Aïdo, était songeur. Le capitaine annonçait de bien sombres choses pour les jours à venir. Mais le marin s'était montré honnête avec lui, en lui faisant part de cette éventualité. C'était sûrement vrai, cette vieille baderne était bel et bien repassé du bon côté du droit chemin. Il lança à son tour le chanvre qu'il tenait, dans les eaux sombres du grand large. Il souffla un dernier nuage blanc et se leva du pont. Le commandant avait raison : on ne savait jamais de quoi demain serait fait, aussi valait-il mieux se reposer et prendre des forces. Il se dirigea rapidement vers la trappe qui conduisait à la cale et se hissa dans l'un des hamacs suspendus, encore libre. Il s'allongea et ferma les yeux. Le roulis du bateau fit le reste.


OoO°o°OoO


A l'aube, on le réveilla. Ses yeux le brûlait et sa langue lui collait le palais, vestiges de sa soirée avec le capitaine. Il descendit du hamac où il avait passé la nuit, bien que trop courte selon lui, chaussa ses bottes et se dépêcha de monter sur le pont pour rejoindre les hommes de quart. Et surtout, trouver une gourde d'eau fraîche. Son royaume pour de l'eau fraîche. Il envoya un baiser à sa bonne étoile en voyant les gourdes accrochées à quelques pas seulement de la trappe dont il immergeait. Il s'en saisit d'une, et après en avoir fait sauter le bouchon, la porta à ses lèvres. Il envoya un second baiser au ciel en y découvrant une eau rafraîchissante. C'est donc avec le sourire, ainsi que le sentiment d'une belle journée en vue, qu'il fila remplacer le marin dans la voilure. Le soleil se levait sur leur gauche, jaillissant des flots qui prenait alors sa couleur sanguine. Il s'adossa contre le bois quand il fut parvenu à grimper sur les poutres qui tendaient la voilure au devant des mâts, s'offrant ainsi le luxe d'un lever de soleil sans nul autre pareil.

Le second ordonna à la barre de virer de six degrés à tribord, pour resserrer un petit peu la trajectoire du navire sur la course de l'astre diurne. Apparemment, le vaisseau s'était légèrement écarté de sa route pendant la nuit ; peut-être du fait d'un barreur somnolent...ou d'un capitaine qui n'avait plus vraiment le compas dans l'œil à ce moment là. Cette pensée le fit sourire, d'autant plus qu'il lui aurait fait payer ça, s'il s'en était rendu compte lui-même. D'ailleurs... Il balaya du regard l'ensemble du bateau et constata l'absence du capitaine sur chacun des ponts. Son sourire s'étira davantage. Pour ça, par contre, il pouvait s'attendre à des représailles.

Il s'activa encore une bonne heure dans la mâture, esclave d'un souffle taquin, avant de voir le capitaine sortir de sa cabine, le tricorne vissé bien bas sur ses yeux. Voyant que le vent ne tournait plus, le jeune homme jugea qu'il pouvait s'offrir les cinq prochaine minutes, au moins. Il plongea dans le vide. L'extension de son saut de l'ange l'amena vers un cordage, qui pendait tristement, dont il se saisit au vol. Il espérait avoir bien calculé son coup. La corde épaisse amorça alors une grande courbe sur la droite, le faisant voler au-dessus des eaux profondes, pour enfin revenir vers le bateau et l'attrait rassurant de son plancher. Il lâcha prise quand il ne se trouva plus qu'à deux mètres de haut dans les airs, et atterrit devant le commandant du vaisseau, dans une flexion impeccable. Aïdo savoura ce moment. Il se tenait accroupi, tant il était descendu sur ses appuis, une main plaquant son chapeau sa tête, l'autre touchant, de ses doigts tendus, les lattes de bois au sol. Une pose parfaite, en somme. Il inspira profondément l'air pur des grands larges. Une belle journée, vraiment.

Aïdo se redressa et sourit à l'ancien pirate.

[Aïdo Nishida] – Bonjour, capitaine. On a du mal à se réveiller ce matin ?

Au diable le danger, il était espiègle et ne pouvait s'empêcher ces petits pics. L'autre releva la tête et dévoila ses yeux, jusque là cachés. Au-dessus de sa barbe hirsute fulminaient deux orbes rougies ; mais bien de colère, il en aurait misé une pièce.

[???] - ...petit salopard...tu vas me payer ça ! Par ma barbe, gamin, je te jure que je...

Il se tourna brusquement vers son second, sur le pont supérieur.

[???] - Monsieur Himura, amenez-moi le fouet.

L'homme demeura impassible en entendant la demande du capitaine. Ses traits ne montrèrent aucune expression, si ce n'était celle qu'il avait du matin au soir, neutre et attentive.

[???] - Nous n'en avons plus, capitaine. Vous trouviez ça trop barbare. Nous l'avons jeté il y a près d'un an maintenant.

Le vieux marin grimaça en recevant la réponse de son vieux compagnon.

[???] - Maudite soit ma vertu, cracha-t-il. Qu'on me le jette par dessus bord dans ce cas. La mer lui rafraîchira peut-être les idées.

Aïdo aurait pu jurer voir l'ombre d'un sourire passer sur les lèvres du second, à plusieurs mètres de là.

[???] - Cela est impossible, capitaine. Nous ne pouvons nous passer d'hommes.

L'hilarité du jeune homme redoubla.

[Aïdo Nishida] – Désolé, capitaine. On dirait que vous allez encore devoir me supporter un peu.

Il lui adressa un clin d'œil et s'en retourna grimper dans la mâture, où son labeur l'attendait. Au passage, il entendit les marins alentours ricaner doucement à la tournure que la situation avait prise et s'en félicita. Après quelques efforts, il se hissa sur une poutre perpendiculaire au mât et laissa le soleil baigner son visage de sa chaleur, tandis que son regard se perdait à l'horizon. Une bien belle journée, vraiment.

Cependant, plus les heures passées, et mieux Aïdo pouvait constater que les visages se fermaient, les uns après les autres. Les hommes parlaient peu, s'ils ne s'étaient pas murer dans le silence, et se concentraient sur leur travail. L'atmosphère à bord devint très vite oppressante. Quand il ne resta plus qu'une à deux heures de jour, la vigie brisa le silence ambiant. Tous les marins se crispèrent dans l'attente de la nouvelle, et c'est un soulagement général qui accueillit l'annonce. Du haut du mât principal, le marin avait repéré le ballet de deux grands cétacés sur bâbord, en direction du nord. A la vue des deux majestueux mammifères marins, le vaisseau sembla retrouver un peu de chaleur, et leur chant réchauffa les cœurs. C'était le dernier cadeau que leur offrait la journée, car quand la nuit tomba, tout le monde redevint grave, et le capitaine donna la consigne de limiter toute communication au strict nécessaire. Dans son hamac, le jeune homme sentait les marins se tourner et retourner dans leurs lits de fortune. Le sommeil semblait les fuir.

A son réveil, la nuit n'allait plus tarder à céder sa place aux aurores. Mais il ne verrait pas le soleil ce matin-là car un voile nuageux couvrait le ciel et un fin brouillard s'était levé sur les eaux. Lorsque Aïdo prit son quart sur le pont, c'est un véritable malaise qui régnait, et pas seulement sur le pont où il se trouvait... C'était tout le vaisseau qui émanait ce malêtre ambiant. Ils étaient entré sur le territoire des requins.

Depuis leur départ de Kanawa, ils filaient, cap au nord-est, loin de toutes côtes. C'est vrai qu'il aurait été plus simple de suivre le nord, mais cela les aurait conduit au travers de l'archipel de Nami no Kuni, le pays des Vagues. Et cela, le capitaine préférait l'éviter. De nombreux bateau disparaissaient dans ces eaux, sans qu'on ne les revoit jamais. D'étranges rumeurs circulaient dans les tavernes de tous les ports de ce côté-ci du monde. On disait que Nami no Kuni était le repaire de l'organisation Kakumei, un bien dangereux regroupement au service des industriels. Si dangereux que le capitaine préférait aller au devant du territoire des requins, que de tenter l'expédition.

Et quelque part sur leur tribord se trouvait Mizu no Kuni, le pays de l'Eau, abritant dans le brouillard éternel de ses terres, Kirikagure no Sato ; Kiri, le village caché. Ou plutôt, « Le brouillard sanglant », comme l'appelaient les marins natifs de cette région. Un autre cap qu'il valait mieux éviter. Car bien que Kiri, la force militaire de ce pays, dissuadait les pirates de venir troubler leurs échanges, il n'en arrivait pas moins que des bâtiments soient détourner à leur profit.

Non, jusque là, leur itinéraire semblait être le plus sûr. Mais passer loin au large de ces deux pays les amenait inéluctablement dans la gueule du loup. Restait seulement à savoir lequel de ces dangers était préférable aux autres.

Le capitaine s'était enfermé, depuis le début de la matinée, dans sa cabine et tachait d'établir leur position, à l'aide d'un compas, sur une grande carte de la région, posée sur la seule table que contenait la pièce. Il en ressortit aux alentours de la mi-journée, difficile à dire avec ce temps, pour aller se poster près de la barre, et donc de son second qui manœuvrait le vaisseau.

[???] - Encore combien de temps, monsieur Himura ?

Par réflexe l'homme sortit son sextant de sa besace, et le rangea tout aussi tôt à la vue du ciel voilé. Néanmoins, son compas lui indiqua qu'il tenait le bon cap. Son regard se perdit dans les brumes qui dansaient au devant du bateau. Le brouillard n'était pas épais, mais conjugué à la quasi absence de lumière solaire, il venait encore un peu plus réduire leur champs de vision. Le marin haussa les épaules.

[???] - Difficile à dire, capitaine. Peut-être quelques encablures comme plusieurs centaines. Que pensez-vous, capitaine ?

Le solide quadragénaire fit la grimace. Lui non plus ne savait pas vraiment. Ce qui était sûr, c'est qu'ils étaient entrés sur les mers des requins. Ça il le sentait dans ses tripes. Mais de combien pouvaient-ils encore poussé sans prendre de risque, avant de mettre le cap sur Kumo ? Et cette variable n'était pas à prendre à la légère.

[???] - Ce que j'en dis... Dès qu'on a la sensation d'être assez loin, on vire bâbord et on file sur Kumo, toutes voiles dehors.

L'autre hocha la tête pour signifier à son compagnon qu'il comprenait ce que ce dernier entendait par « la sensation ». Les enfants de la mer, ayant beaucoup navigué, éveillaient avec le temps une perception latente de leur position géographique sur le globe. Si bien que les plus sensibles d'entre-eux savaient lorsqu'ils avaient été trop loin. Mais cette sensation n'avait pas encore été ressentie, par aucun des deux hommes.

[???] - Je vous propose une alternative, capitaine. On continue encore le temps d'un sablier, à moins qu'on ne le sente entre-temps, et au dernier grain de sable, on change de cap, sensation ou pas sensation.

Le capitaine gratta la barbe qui lui mangeait les joues, réfléchissant à l'offre de son ami. Il se décida finalement, et donna une tape sur son épaule.

[???] - Des paroles sages. Faisons comme ça, nous ne devrions pas être loin le cas échéant.

Le second acquiesça d'un hochement de tête. Il salua le commandant et reprit son poste à la barre du vaisseau. Encore un sablier, ce qui équivalait à une demi-heure de temps. Un sablier, et ils s'éloigneraient de ses eaux. Mais pendant trente minutes encore, chaque seconde allait sembler durer une éternité.

Son balai à frange à la main, Aïdo attendait que le vieux loup de mer redescende à sa cabine. Il s'affairait mollement pour gagner un maximum de temps. Le pari paya et il intercepta le capitaine qu'il n'avait pas fini de descendre les marches de bois, qui venaient du pont supérieur.

[Aïdo Nishida] – Où en est-on, capitaine ?

[???] - On est entré sur les eaux les plus dangereuses du globe, gamin. Je peux le ressentir dans tous les os de ma vieil carcasse. Et ça veut dire qu'à partir de maintenant, on ne peut s'attendre qu'au pire. Dans une demi-heure maximum, on met le cap sur Kumo. Mais durant ce laps de temps, nous sommes du gibier lâché sur l'aire de jeu des requins de Moya no Kuni.

Il regarda droit devant lui, tentant de percer le brouillard de ses yeux pénétrants.

[???] - Pendant une demi-heure, nous sommes la souris.

Il venait de finir sa phrase quand la vigie annonça deux voiles sur tribord.

[???] - Pavillons, demanda commandant du bateau ?

La vigie acquiesça gravement de la tête, et chacun de ses mots sonna comme le glas.

[???] - Des pavillons noirs, capitaine.

L'homme réagit au quart de tour, suivi des matelots qui avaient entendus l'annonce de leur camarade depuis le mât. Il se rua vers le pont supérieur et cria à son vieux compagnons de virer à bâbord. Comprenant au son de sa voix que quelque chose n'allait pas, le second s'exécuta sans la moindre hésitation. Le navire donna de la gîte sous la violence de la manœuvre, mais déjà les marins avaient regagné leur poste et recalibraient la voilure.

[???] - On passera plus prêt de Nami no Kuni, que je ne le voulais.

[???] - Ce n'est plus vraiment comme si on nous en laissait le choix, capitaine.

L'homme de confiance du commandant esquissa un petit sourire cynique.

[???] - L'un vaut bien l'autre, capitaine.

Le capitaine sourit à la réflexion de son ami, qui était d'une logique sans faille. Après tout, les chances de tomber sur une flottille Naméenne maintenant étaient minces, tandis que les pirates à leur poursuite étaient un problème bien réel. Voilà pourquoi il l'avait nommé second. Ce vieux loup de mer savait garder la tête froide en toute circonstance. Il ne semblait jamais s'étonner de rien et réagissait avec calme à tout ce qui pouvait arriver. Et puis, il avait cet humour...

[???] - Il n'y a plus qu'à foncer vers la côte. Les guets nous verront arriver de loin.

[???] - Bien, capitaine.

Une course contre la montre avait commencé. Ils devaient atteindre Kumo avant que leurs poursuivants ne les rattrapent trop au large. Le capitaine regarda le ciel et s'autorisa à sourire. Au moins, il n'avait pas le vent contre eux. Mais derrière, les pirates s'étaient rapidement organisés et leur donner maintenant la chasse. La vigie annonça leur première manœuvre. L'un des deux bateaux pirates se détachait clairement de l'autre, et dévorait leur avance à une vitesse monstrueuse. C'était le plus petit des deux vaisseaux, dont la quille et la coque avaient était travaillé pour fendre les flots, le taillant pour la vitesse. Et à cet instant, il ne décevait pas ses créateurs.

Le second bateau pirate, un bâtiment qui tenait plus du galion, que du sloop, comme le premier, réduisant lui aussi la distance, mais pas aussi vite. Les deux rangées de rameurs, dans la cale, besognaient à ce qu'il en soit ainsi. Nul doute étant que c'était celui qui regroupait le plus de forbans à son bord.

[???] - Capitaine ! Je pense savoir ce qu'ils sont en train de faire, déclara le second depuis la barre. Ce sloop va nous ralentir suffisamment pour que l'autre arrive à notre hauteur.

Le capitaine hocha la tête pour montrer son accord.

[???] - C'est aussi ce que j'avais deviné. On garde le cap, monsieur Himura. Quoiqu'il arrive. Et on prie pour qu'ils n'aient pas mis des rigolos dans les postes de guet, à Kumo.

L'autre acquiesça et serra plus fermement encore les manches en bois de la barre, son instinct de marin, exacerbé par l'urgence de la situation, le guidait sur les petits courants sous-marins ou lui permettait de tirer le maximum du vent. Ce n'était sûrement que quelques secondes qu'il grappillait ainsi, au final, mais chacune de ces secondes pourrait se révéler cruciale dans cette course poursuite. Le capitaine traversait le pont principal en long, en large et en travers, distribuant des séries d'ordres aux marins à portée de voix. En complète diapason avec son second, il donnait des instructions pour tirer le meilleur du bateau, quand l'autre décryptait les fluctuations des éléments. C'en était même fascinant de voir à quel point leur synchronisme était parfait. Aïdo avait senti que le navire avait, peu à peu, pris de la vitesse, et réduisait, au plus vite, les encablures qui les séparaient de la côte. Malheureusement, le sloop gagnait toujours sur eux.

Le jeune homme finit de serrer son écoute pour border la voilure, en courut derrière le solide loup de mer, ce qui n'était pas tâche aisé. Il parvint tout de même à interrompre son va et viens, en attirant son attention, au prix de cris répétés. Le capitaine le rejoint pour s'enquérir de cette agitation.

[???] - Qu'est-ce que tu veux, gamin ?

[Aïdo Nishida] - Ça vous intéresserait de gagner le temps que ce bateau risque de nous faire perdre, capitaine ?

Son aîné remarqua la malice qui brillait dans ses yeux.

[???] - Qu'est ce que tu proposes ?

Le sourire de Aïdo s'étira. Il donna une pichenette sur le bout de son chapeau, qui lui tombait sur les yeux, et lança un clin d'œil au commandant.

[Aïdo Nishida] – Si je vous le dis, ce ne sera plus une surprise, capitaine.

Le voyageur lui tourna le dos, et s'empressa de grimper le long des cordages, tendus par le mât principal. Et une fois dans la mâture, il grimpa encore, s'aidant des cordes enroulées autour du bois. Aïdo monta, et monta encore, jusqu'à ce que ses doigts atteignent la corniche du nid de pie. Il se hissa à l'intérieur devant un marin surpris, qui ne l'avait pas entendu arriver.

[Aïdo Nishida] – Je te remplace. Ordre du capitaine.

L'autre opina du chef et passa par-dessus la rambarde du poste de vigie, descendant, comme Aïdo était monté, pour aider ses camarades sur le pont. Si le jeune homme lui avait menti, c'était avant tout pour s'épargner des explications alors que le temps était compté. Et puis, le matelot serait bien plus utile que lui dans l'exécution des manœuvres que le capitaine ordonnait. Les pirates n'étaient plus très loin. Il se prépara.

Le sloop des corsaires n'était plus qu'à quelques encablures derrière eux, filant la poupe pour prendre leur sillage. Et l'autre revenait peu à peu, mais accusant quelques minutes de retard encore.
Le commandant du vaisseau en fuite arrivait à court d'idées pour gagner une poignée de secondes dans cette course contre la montre. Et la côte n'était toujours pas en vue.

Quelques encablures plus loin, le sloop les avait rattrapés. Tous pouvaient entendre, maintenant, les cris sauvages des hommes venus les piller. Ils amorcèrent leur manœuvre, débordant par leur bâbord pour les couper du vent. Leur capitaine n'en était pas à ses premiers pillages, il le prouvait depuis qu'il les avait repéré. Le vieux marin pouvait maintenant voir la soif de sang qui tordait les traits de l'équipage ennemi. Dans deux minutes maximum, leur course folle prendrait fin, et pas seulement leur échappée... L'homme connaissait ce regard. Les pirates ne feraient pas de prisonniers aujourd'hui. Le commandant ferma les yeux et adressa un prière muette à la Dame des Océans. Dans les secondes qui venaient, n'importe quel miracle serait le bienvenu. Les hurlements se faisaient de plus en plus proches, trouvant quelques échos parmi les marins effrayés à l'idée de l'abordage imminent. Un tout petit miracle, pensa-t-il.

[Aïdo Nishida] – Katon no jutsu !

Le flux de chakra que Aïdo concentrait jusque là dans sa bouche se matérialisa en une boule de feu de bonne taille, lorsqu'il la cracha en direction du bateau ennemi. L'orbe incandescent passa au travers des premières voiles qu'il rencontra et fini sa course en explosant vers la poupe du sloop. De longues langues de feu dévoraient rapidement la voilure quand d'autres léchaient le mât. Les fuyards reprenaient un peu de distance, et les pirates ne parvenaient pas à éteindre le feu qui consumait le tissu. Sans voiles, le capitaine des forbans n'eut d'autres choix que d'arrêter la poursuite et de se mettre en panne, le temps que l'autre bâtiment ne les rejoigne.

Ils étaient sauvés.

C'est une véritable explosion de soulagement, puis de joie parcourut le vaisseau. Ils allaient s'en sortir. Le jeune garçon descendit de son perchoir pour se joindre à la liesse générale, et fut accueilli par les bras massifs du capitaine qui manqua de lui briser le dos, tant il le serra fort. Les marin, quand à eux, scandaient son nom, dans un chœur libéré de la peur.

[???] - Où as-tu appris ça, gamin ?

[Aïdo Nishida] – Sur les chemins, entre ici et là, répondit évasivement le jeune homme.

Le capitaine éclata de son rire tonitruant et donna une bonne tape dans le dos du voyageur qui toussa sous le choc.

[???] - Peu importe, mon garçon. Tu viens de tous nous sauver.

Alors que tout le monde manifestait sa joie, où qu'il se trouve sur le bateau, Aïdo se tourna vers l'horizon. La forme sombre des littoral crevait le lointain, indiquant la fin de leur périple. Oui, ils étaient définitivement saufs.


Fin du Chapitre II : Vers le Monde


...je suis un mal nécessaire...

MessageSujet: Re: Kanawa, cité portuaire   Mer 30 Mai - 21:29

Petit up, pour remettre tout ça sous le bon profil.

Rin Isatsu a écrit:
Kitsuke Raïto (Niveau 8)
: +0% Bonus Inclus
: +95 XP

Un poste sympathique. Tu as bien mélanger l'univers shinobi avec une intrigue pirate. Le tout est très intéressant à lire et on reste capter du début à la fin. Somme toute, je trouve le katon à la fin un peuuuuuuu simplet XD

L'xp ayant déjà été attribuée, avis aux lecteurs (du staff) de pas se prendre la tête Very Happy

Petite demande quand même aux modérateurs qui passeraient par là de delete l'autre topic intitulé "Aïdo Nishida" qui est le même que celui-ci mais qui avait été posté avec mon ancien perso "Kitsuke Raïto".

MERCI BEAUCOUP !! *incline*


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MessageSujet: Re: Kanawa, cité portuaire   

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