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 [Rang D] Le vieillard, le chapardeur et les galets d'ivoire

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MessageSujet: [Rang D] Le vieillard, le chapardeur et les galets d'ivoire   Jeu 21 Oct - 23:46

Intermède 2
Mission de rang D
Le vieillard, le chapardeur, et les galets d'ivoire


Un soleil radieux nous faisait l'honneur de nous rendre visite. Je commençais à désespérer, en une semaine de présence à Kumo No Kuni, je n'avais eu l'occasion de le voir que pour d'épisodes passages en pointillés et trop sommaires. Mais aujourd'hui, il était là, il ne bougerait pas, aucun nuage perfide pour lui piquer la vedette aux alentours. Parfait. Je décidai donc de ne pas enfiler mon par dessus et de laisser à mes épaules dénudées le luxe de cotoyer l'air frais mais agréable. Les sandales attachées, sans oublier la ceinture, portant le signe distinctif de mon appartenance au corps ninja, j'attrapai en vitesse le petit papier officiel, une tartine dans la bouche, puis fermai la porte et hâtai le pas. Ma seconde mission pour le village commençait ce matin même, et à vrai dire, j'étais plutôt motivée. J'avais encore du mal à comprendre cet état positif presque constant qui s'était installé en moi, mais je n'y voyais à priori aucun inconvénient. Cela faisait tellement d'années que je n'avais pas souri pour une raison simple de la vie quotidienne. Maintenant, j'acceptais de voir le bon autour de moi, même si ma méfiance restait impassiblement ancrée lorsque je rencontrais quelqu'un. Il me faudrait du temps pour accorder ma confiance, tout comme il m'en faudrait bien plus pour accepter la confiance d'autrui. Soit, je faisais face, le visage faussement serein, celui que tout shinobi du village se devait de garder face à des civils, à plus forte raison si ce sont ceux qui ont commandé une mission.

La tartine terminée, je relisais avec concentration l'ordre de mission dans la petite ruelle qui longeait le centre-ville. La destination : le parc Yumekumeka, non, Yumekatuka, Yumekutika... Yumekuteka, voila ! Il se trouvait à l'Ouest de la ville, et les passants intrigués riaient de bon coeur quand je leur demandais la direction. " Vous ne pouvez pas le louper ! " me disaient-ils. Pourquoi donc ? Perplexe, je hâtai le pas, atteint le haut de la colline et tombai nez à nez avec un immense parc en contrebas, d'une taille tout bonnement impressionnante en comparaison du développement du village. Je reconsidérai mes questions deux minutes plus tôt, et compris aussitôt pourquoi j'étais passée pour une sotte. Qu'y pouvais-je ? Je n'étais encore jamais allé dans les quartiers Ouest de la ville, en tout cas pas aussi loin. La vue qui s'offrait à moi me semblait particulièrement plaisante. On pouvait voir ce jardin finalement comme un village à l'intérieur du village. Un dédale de chemins tracés, de nombreux arbres, de variétés impressionnantes, des parties touffues et indiscernables, d'autres endroits clairsemés, des plates-bandes de fleurs aux couleurs vives, des fontaines ça et là, ce que je considérais comme des maisons de thé, puis presque au centre, un espace peuplé constitué de petites tables, qui avaient l'air d'une mosaique depuis mon poste d'observation. Voilà où je devais me rendre, et vite, car l'heure du rendez-vous approchait. Ni une ni deux, je dévalai la pente, traversai le portail et marchai rapidement vers les tables, zig-zaguant entre les promeneurs solitaires, les jeunes aspirants en plein exercice, les marchands de bricoles, et les jolies fleurs à ne pas zigouiller. Avec une certaine fierté, j'atteignis le point de rendez-vous avec quelques minutes de retard. Je cherchais un certain Hatori, un vieux monsieur, c'est tout ce que je savais. C'était justement ça le hic : des vieux monsieurs, il y en avait partout autour de moi. Les pièces de la mosaïque géante étaient des tables de jeu de Gô. Une quinzaine de plateaux s'étalaient sur une petite place où des joueurs s'affrontaient sous le regard d'un public avisé. Certains riaient, d'autres semblaient possédés, impassibles, tout à leur partie. Je décidai de déranger un spectateur pour trouver mon commanditaire. Il ne fut pas difficile à trouver, c'était le plus bruyant de tous, et de surcroît, le président du club de Gô du parc Yumekutaka... Yumekuikota... Raaah vous avez compris hein.

Hatori " - Haha, Daisuke, tu as encore perdu ! Tu me paieras le sake ce soir "

Daisuke " - Peuh, tu n'es qu'un chanceux, vieille carcasse... "

Je n'avais jamais eu la chance de jouer réellement au jeu de Go, mais de ce que je voyais, ce monsieur Hatori venait de mettre une raclée à son adversaire. Son territoire était bien plus grand, et beaucoup mieux ordonné, signe d'une maîtrise de son jeu et de ses stratégies. Il n'avait pas obtenu ce titre de président pour rien, apparemment. Alors que les galets noir et blanc retrouvaient leur pot d'origine, j'entrepris de prendre les devants.

Etsuko " - Monsieur Hatori ? Je me nomme Etsuko Toshiya, je suis kunoïchi au service du village. Je viens répondre à la requête que vous avez transmise au bureau des missions. "

Une tête toute plissée se tourna vers moi, et un grand sourire à demi édenté fut le premier accueil que le vieil homme m'accorda.

Hatori " - Aaaaaah ! Mademoiselle, je vous attendais figurez vous ! Mais allons discuter en privé !

Nous entrâmes dans une petite batisse en bois, au devant de laquelle un écriteau de bronze trônait fièrement : "Club de Gô, quartier Ouest". L'intérieur était plus grand qu'il ne paraissait. Plusieurs plateaux de jeu s'éparpillaient dans une salle semblable à un dojo, agrémentée de tatamis. Nous la traversâmes pour atteindre un petit bureau rempli de papiers et de boites diverses. Monsieur Hatori s'installa derrière, dans un vieux fauteuil poussiéreux, tandis qu'il m'invita à en faire de même sur une petite chaise de bois. Le vieillard tenta de faire un peu de place dans la pile de papiers qui trainait devant lui, puis reprit la discussion.

Hatori : " - Alors mademoiselle, nous avons fait appel au corps shinobi du village pour une affaire de vol "

Du vol ? Je regardai autour de moi, et ne soupçonnais vraiment pas la nature de ce qui avait pu être dérobé. Des papiers ? Un plateau de jeu ? Une coupe comémorative ?

Hatori : " - Nous subissons depuis plusieurs jours des vols de galets "

Ma perplexité s'accrut à la mesure de ce que je venais d'entendre. Des galets ? De ceux qu'on utilise pour jouer au Gô ? Depuis quand avait-on besoin d'un shinobi pour enquêter sur un vol de galets ? Je restai sans voix un moment, oscillant entre le rire et les larmes, puis répondit :

Etsuko : " - Monsieur Hatori, je ne comprends pas. Avez-vous réellement besoin d'une kunoichi qui vous coûte de l'argent pour résoudre un problème de vol de pièces qui ne coûtent rien ?

Hatori : " - Vous vous méprenez mademoiselle ! Nous n'utilisons pas n'importe quelles pièces. Il s'agit de galets d'ivoire, d'une valeur ma foi plutôt sympathique. Voyez vous, nous sommes un petit club, mais s'il est une chose sur laquelle nous ne transigeons pas, c'est la qualité des matériaux pour notre jeu. "

A en regarder l'état de seconde fraicheur des locaux, en effet, j'aurais eu du mal à imaginer que les galets puissent être ce qui coûte le plus cher finalement... On avait décidément pas le même sens des priorités, mais je savais bien qu'il serait inutile d'entamer un débat à ce sujet. Les joueurs de Gô sont des passionnés, et en tant que tels, irrationnels dans leurs actes dès qu'il s'agit de leur jeu fétiche. Puisque je me doutais que le bonhomme n'avait certainement pas les moyens de s'offrir mes services pour plus de deux jours, je décidai de commencer dès maintenant l'enquête.

Etsuko : " - Quelque chose me chiffonne, monsieur. Vous avez un bon nombre de membres, d'après ce que j'ai pu voir, et qui plus est, vous jouez à l'extérieur par beau temps, si je comprends bien. Cela ne pourrait-il pas être tout simplement une question d'oubli, de chute sur le sol sans faire attention, ou bien d'un de vos joueurs qui volerait les galets pour se payer un saké de plus le soir venu ?

Apparemment, mes questions n'avaient pas plu à Hatori-sama, qui me regarda d'un air consterné et plein de compassion.

Hatori : " - Mademoiselle, voyons voir, je suppose que vous n'avez jamais été une passionnée n'est-ce pas ?

Je secouai la tête. De mémoire, en effet, je ne me souvenais pas m'être éprise d'une passion particulière.

Hatori : " - Et bien, tous ces gens qui jouent au dehors en sont. Etre un passionné signifie beaucoup de choses, et parmi les plus importantes, le respect de la passion. Ce respect sans limites implique d'emblée le soin le plus extrême dans la manipulation du jeu et de ses pièces. Je peux dors et déjà vous dire qu'aucun joueur ne quitterait la table sans être sur qu'aucune pièce ne traine par terre. Enfin, ce respect implique également de ne pas voler les pièces avec lesquelles on jouera demain, sans quoi on ne pourra plus jouer.

Le raisonnement me semblait logique, en tout cas, je n'avais absolument rien pour le contredire. Je continuai la réflexion.

Etsuko : " - En conclusion, il ne peut s'agir selon vous que d'une personne extérieure ? Comme ces spectateurs autour des tables ? "

Hatori : " - En effet, c'est ce que je pense, et c'est dans cette direction que je vous demande de vous diriger. Dans la mesure du possible, évitez de déranger les joueurs pendant une partie, ce serait très mal vu et cela attirerait l'attention sur vous. "

Etsuko : " - C'est promis. J'ai une autre question : les pièces sont-elles comptées par les joueurs à la fin des parties pour s'assurer qu'elles sont toutes présentes ?

Hatori : " - Dans un monde parfait ce serait le cas, mais nous savons pertinemment que personne ne le fait. Le respect du jeu a une limite, celui de la paresse, hahaha !

Son rire rauque et bruyant me fit sourire légèrement, et tandis qu'il se levait, il me proposa la couverture parfaite.

Hatori : " - Je peux vous proposer un bon poste d'observation si vous voulez. Nous avons une petite échoppe accolée à la maison, qui sert des rafraichissements et du thé. Vous pourriez occuper le rôle de la serveuse pour cet après-midi, afin d'évoluer entre les tables sans paraître suspecte.

L'idée d'enfiler un tablier et de jouer la boniche ne me plaisait pas particulièrement, mais il fallait avouer que le vieillard avait eu une bonne idée. De ce poste, je pourrais scruter les tables de jeu et peut-être attraper le voleur sur le fait, à supposer qu'il vole quelque chose aujourd'hui.

Etsuko : " - En effet, c'est une bonne proposition. Auriez-vous des vêtements moins tape à l'oeil que ceux-ci ? Au moins un tablier, ou quelque chose de ce style ?

Hatori : " Venez avec moi, je vais vous trouver ça. Et au fait, quand vous aurez pris du service, je prendrais bien un jus d'orange pressées. "

La journée promettait d'être passionnante. Attraper un voleur peut être, ou à défaut, servir des jus d'orange...


J'emmène au creux de mon ombre des poussières de toi. Le vent les portera.

MessageSujet: Re: [Rang D] Le vieillard, le chapardeur et les galets d'ivoire   Dim 24 Oct - 17:38

Jour 1, bredouille.

Je n’ai absolument rien vu, pas la moindre petite suspicion pour qui que ce soit, pas le moindre indice du moment où cela pourrait avoir eu lieu. Et pourtant, à 19 heures, moment de fermeture pour le club, une dizaine de nouveaux galets avaient été volés. Mon travail n’avait pas été évident. Il y a une quinzaine de tables de jeu, et beaucoup de passants, ou d’amis des joueurs s’agglutinent autour des tables où les parties les plus excitantes se déroulent. J’ai toutefois remarqué, après recomptage, que les boîtes où les pièces avaient disparu étaient exactement celles où ces parties expertes avaient eu lieu. Autrement dit, on profitait de l’effervescence de la scène pour dérober à l’insu de tous, et même des joueurs qui piochent dans ces pots, les fameux galets d’ivoire. Une fois les tâches ingrates de ménage et de vaisselle effectuées, je retournai voir Hatori afin de discuter d’un nouveau plan.

Etsuko : « - Monsieur Hatori, j’ai bien peur de ne rien avoir vu. Ce qui signifie que notre voleur est quelqu’un de très chanceux, ou de très talentueux, au choix. »

Assis dans son fauteuil confortable, un galet noir dans la main qu’il faisait virevolter entre ses doigts, Hatori fixait la petite fenêtre qui donnait sur les tables de jeu.

Hatori : « - Hum, je vois… Peut-être pourriez-vous repasser demain ? Je devrais avoir assez d’argent pour m’offrir vos services une deuxième journée. »

Etsuko : « - Non, pas besoin d’argent supplémentaire. Nous n’aurons qu’ à dire que la mission s’est déroulée en un jour. Après tout, c’est de ma faute si le voleur n’a pas été attrapé aujourd’hui, et je n’ai rien de particulier à faire pour demain. »

Un petit sourire que je n’arrivais pas à interpréter s’illumina sur le visage du vieillard. Dès qu’il était question d’argent, et de bonnes affaires, le président partait au quart de tour.

Hatori : « Marché conclu alors ! Mais dites-moi, comment comptez-vous procéder, puisque la simple surveillance n’a pas marché ? »

Etsuko : « J’ai une petite idée, mais il me faudrait d’abord avoir votre avis. J’ai remarqué que tous les joueurs posaient les pions avec une main gantée. Pourriez-vous m’en dire plus ? »

Hatori : « Ah, ça ? » il désigna deux paires de gant accrochées au mur. « C’est une vieille tradition de notre club. Il a été fondé par Tetsuo Odayaka, un très grand champion qui a longtemps dominé les grands concours de Kumo et du pays de la foudre. Il avait l’habitude de porter un gant de couleur qui représentait la couleur avec laquelle il jouait sa partie. Afin de s’identifier à lui, ses disciples ont décidé d’instaurer cette tradition, et depuis plusieurs générations, nous perdurons la pratique. Tous les joueurs du club portent un gant de la main qu’ils utilisent.»

Etsuko : « Voilà qui est parfait, dans ce cas ! Je vais vous expliquer ce que nous allons faire… »

Jour 2, ce serait le bon !

Cette fois-ci le plan fonctionnerait, j’en étais certaine. De nouveau ornée de mon tablier, servant les jus de fruits et le thé aux joueurs, je n’avais plus qu’à me concentrer surune seule partie de l’anatomie des spectateurs : leurs mains !
Afin de confondre le voleur, la veille au soir, nous avons Hatori et moi enduit absolument tous les jetons d’une poudre sombre de charbon pour les pions noirs, et d’une poudre de craie pour les pions blancs. Les joueurs qui manipulent les pièces avec le gant n’auront absolument rien sur leur peau, mais si jamais quelqu’un se mettait à manipuler les jetons d’une main découverte, la poudre se répandrait sur sa main. Il suffisait d’ouvrir l’œil, et d’attendre que le coupable se montre de lui-même.

Et ce qui devait arriver arriva. A la fin de la matinée, une partie terriblement serrée entre deux joueurs attira une petite foule de spectateurs avertis. Parmi eux, un gamin haut comme trois pommes tentait de se faufiler au devant. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais une telle attitude me donna la puce à l’oreille. J’attendis patiemment, derrière les passionnés, que la petite tête blonde réapparaisse à ma vue, et l’attrapai par les épaules lorsqu’il passa à ma portée. Nous nous éloignâmes quelque peu de la foule, afin d'éviter d'attirer l'attention, puis j'apostrophai la petite chose que j'avais entre les mains, tout en m'accroupissant pour atteindre sa taille et lui parler les yeux dans les yeux.

Etsuko « - Dis moi mon garçon, pourrais-je voir tes mains ? »

??? « - Nan ! »

Etsuko : « Ecoute mon pti gars, je suis kunoichi de ce village, et je te le demande une seconde fois gentiment. Montre moi tes mains. »

Je lui mis le bandeau distinctif du corps shinobi à portée de vue, afin qu’il se calme. La crevette semblait avoir compris que refuser mon souhait n’était pas bon signe. Il sortit les mains des poches, et sur le pouce de la droite, une jolie tâche noire apparaissait. Aucun doute, je tenais le chapardeur.

Etsuko : « Tiens tiens… Je crois que tu nous dois quelques explications… »

Ni une ni deux, direction le bureau de monsieur Hatori…



J'emmène au creux de mon ombre des poussières de toi. Le vent les portera.

MessageSujet: Re: [Rang D] Le vieillard, le chapardeur et les galets d'ivoire   Mer 27 Oct - 2:53






Pourquoi ? Pourquoi donc cet avorton de la taille d'un chimpanzé venait-il embêter un club de jeu de Gô ? Plus je tentais de répondre à cette question improbable, et plus la réponse me paraissait floue et inaccessible. J'imaginai tous les scénarios possibles, y compris que le petit soit employé par un club adverse pour saboter leurs entraînements en vue d'un prochain tournoi. A chaque nouvelle idée, je me rendais compte à quel point parfois je pouvais être débile. Comme si un club adverse allait s'amuser à de tels enfantillages. Oui, des enfantillages... Après tout, la raison était peut-être simple. Un pari ? Une collection de pierres ? Ou... une vengeance ?

A mesure que nos pas nous approchaient ma petite crapule et moi du bureau de monsieur Hatori, je le sentais de plus en plus tendu. La partie s'achevait ici, et maintenant. La porte, dont le crissement alerta le président du club s'ouvrit sur la table remplie de papiers.


Etsuko : " Monsieur Hatori, je crois que nous en avons fini avec cette histoire de vols. Je vous présente...

Hatori : " ...Hikaru !?!

Je fixai Hatori, puis le petit garçon, sans réellement comprendre ce qu'il se passait réellement. Apparemment l'affreux jojo connaissait le vieillard... Je restai silencieuse. L'enfant éleva la tête, les larmes aux bord des yeux.

Hikaru : " Bonjour papy..."

Papy ? C'était une blague ? Le gamin qui volait les galets du club était le petit-fils du président ?

Hatori : " Mademoiselle Etsuko, pourriez-vous m'attendre dans la pièce principale ? Je dois discuter avec mon petit-fils.

Je n'étais pas en état de refuser sa requête. Je n'étais de toute façon pas en état de comprendre la moindre chose à ce moment précis. Mon esprit était totalement concentré sur l'enfant. J'essayais de trouver dans les traits de son visage quelque ressemblance avec son grand-père. A y regarder de plus près, on retrouvait quelques similitudes. Tout d'abord, ces yeux d'un bleu clair et brillant comme les turquoises qu'on vend dans les bijouteries, sur les colliers d'argent. Et puis ce nez, retroussé légèrement, et rond comme une bille tout au bout, qui donnait un air bout-en-train et tellement mignon. Enfin, cette moue boudeuse si ressemblante, avec les sourcils tombants sur une petite ride du lion déjà tracée malgré son jeune âge. Il ne devait pas avoir plus de 10 ans, à tout casser.

Je fermai la porte, et décidai d'aller regarder une partie de Gô en attendant que l'entretien se termine. Au tumulte des parties serrées, je préférai une table isolée, où deux vieilles dames gantées menaient un jeu apparemment très stratégique. Sans dire un mot, je contemplais leurs gestes mesurés, précis, dont la procédure marquait un respect absolu. D'abord, la réflexion, puis attraper, du pouce et de l'index uniquement, le galet dans le pot sans en toucher les bords. Puis, tout doucement, amener sa main vers la position voulue, et y déposer avec délicatesse le petit galet, qui restera dans cette position jusqu'à la fin de la partie. Je tentais de me souvenir des règles du jeu, j'avais déjà joué quelques parties avec dame Tezuka à la maison, mais cela faisait bien longtemps, si bien que me rappelant des règles de base, je ne me souvenais plus du tout des mouvements et stratégies classiques. On les nomme Kifu, ce sont des diagrammes qui récapitulent les placements à la fin des plus belles parties, afin que les jeunes joueurs s'en inspirent et en comprennent le génie. Je me suis arrêté à ce moment là, qui demandait une étude passionnée dont je n'éprouvais pas la moindre envie. Le but de ce jeu est de créer son territoire à l'aide des pierres de couleur dont l'on dispose. Par touches successives, l'idée est de créer des enclos, appelés territoires, qui englobent la plus grande surface possible du plateau. Comme il est impossible d'obtenir de très grandes formes, on procède par petits territoires, qui ne doivent cependant jamais avoir la même forme. Si le principe est simple, savoir jouer au Gô est un art. A chaque coup, les possibilités de jeu sont infinies, liées à son propre plan de jeu, sa volonté de casser les formes adverses tout en développant les siennes. Un savant mélange de sang-froid, de ténacité et de mesure, où règnent coups fourrés et embuscades surprises, attaques éclairs et défenses solides. Sublime, mais bien trop pour mon cerveau. Pour le spectateur non averti, comprendre la beauté d'un coup est bien souvent inaccessible, car l'on se rend compte des dizaines de coups après à quel point le mouvement d'autrefois était fabuleux. J'abandonnais la contemplation de la partie lorsque monsieur Hatori me héla depuis la porte d'entrée. Je vins à sa rencontre de suite.



Etsuko : " Que se passe-t-il ? "

Hatori : " Le petit s'est enfui. Enfin, je l'ai laissé s'enfuir. Il faudrait que vous le suiviez afin de savoir où il cache mes précieuses pierres. C'est lui que vous voyez courir sur le chemin principal."

Etsuko : " Bien."

[i]Un tas de questions se bousculaient encore dans ma tête, mais il n'était pas le bon moment pour les poser. Je me hâtai pour ne pas perdre de vue Hikaru, même s'il y avait peu de risques étant donné la petitesse de ses jambes. Je pris mes précautions pour ne pas être vue au début du chemin, et attendis qu'il s'arrête de courir, se croyant en sécurité. J'en profitai pour utiliser l'une des deux techniques de mon répertoire : la métamorphose. Même si je ne la maîtrisais pas encore très bien, il ne me fallait pas grand chose pour être totalement différent aux yeux d'un enfant. Et c'était une bonne occasion de s'exercer. Je décidai de jouer moi-même à la petite fille, modifiant mes apparences féminines, ainsi que ma taille, et choisissant une coupe de cheveux différente, plus claire et attachée en un chignon qui me rendait méconnaissable. Ainsi accoutrée, je continuai ma filature. Nous n'avions toujours pas quitté le parc, mais nous n'en étions pas loin. Comme je m'en doutais, il n'avait pas caché les galets bien loin. Du chemin principal qui coupait le parc en deux, Hikaru s'esquiva et partit en direction du petit lac, sur un champ d'herbe et de buissons qui ne décrivait aucun chemin délimité. Au bord du lac, sous un saule pleureur, je le trouvai, creusant la terre pour y déposer ses deux-trois nouveaux trésors dans un coffret de bois qui en contenait déjà une bonne cinquantaine. J'interrompis la métamorphose et stoppai la mascarade.


Etsuko : " Ca fait beaucoup de pierres. Depuis combien de temps t'amuses-tu à ce petit jeu ?"

Ma voix le fit sursauter. Il ne tenta pas une nouvelle fuite, comprenant que maintenant que je connaissais sa cachette, la partie était réellement terminée. Je décidai de rester gentille toutefois, et coupai le silence pesant qui s'était installé en m'asseyant auprès de lui.

Etsuko : " Alors dis moi, pourquoi tout ça ? C'est comme ton trésor secret ? "

Hikaru : " ... "

Les bras croisés sur ses genoux recroquevillés, le petit me faisait la grève du silence, et ne semblait pas prêt de l'arrêter.

Etsuko : " Tu sais, quand j'étais petite et que..."

Hikaru : " Je ne suis plus un gamin, madame. J'ai passé l'âge des trésors."

Etsuko : " Je m'appelle Etsuko. Tu es Hikaru, c'est bien ça ? "

Il se contenta de hocher la tête, sans toutefois la tourner vers moi.

Etsuko : " Alors si ce n'est pas un jeu, pourquoi fais-tu cela ? Tu sais que ça embête beaucoup les joueurs du club, ainsi que ton papy. "

Hikaru : " ... Je le déteste. "

C'était donc de la vengeance. Il faisait ça pour ennuyer délibérément son grand père.

Etsuko : " D'accord. Mais tu ne détestes pas les autres messieurs et madames qui jouent. Ils ne t'ont rien fait eux, n'est-ce pas ? "

Hikaru secoua la tête. On avançait à petits pas vers la résolution du conflit, même s'il n'avait absolument aucune connexion avec l'intitulé exact de ma mission.

Etsuko : " Tu sais quoi ? Je sais pas pourquoi tu es en colère contre ton grand-père. Mais ce que je sais, c'est que tu devrais profiter de son amour au lieu de lui jouer des mauvais tours. Tu vois, je n'ai pas eu la chance de connaître mes grands parents. Lorsque je suis née, trois d'entre eux étaient déjà partis au ciel, et mon papy restant les a rejoins quand j'étais encore trop jeune pour me souvenir de lui. Peut-être que comme toi, j'aurais pu être en colère contre eux. Mais n'oublie pas que tu as encore cette chance immense qu'il soit là pour toi.

Hikaru : " Mais il n'est jamais là pour moi ! Il passe son temps au club et ne s'occupe jamais de moi !

Etsuko : " Je comprends mieux. Tu t'es dit qu'en volant les galets, tu arriverais peut être à saboter le club et qu'il s'arrêterait de fonctionner... c'est bien ça ? Je n'attendis pas sa réponse et repris. Mais tu sais très bien que des galets, il peut en racheter, ça ne résoudra rien à ton problème. Par contre, j'ai une idée, est-ce que tu veux l'entendre ?


************



Une petite demi-heure plus tard, je revins au club, le coffret dans les mains, accompagné d'Hikaru. Hatori qui attendait devant la porte du club parut soulagé de nous apercevoir sur le chemin.

Etsuko : " Et voilà, monsieur Hatori. Je vous apporte deux colis. Voici le premier.

Je lui tendis le coffret de galets, qu'il attrapa d'un geste rapide, puis ouvrit tout aussi avidement. Un long sourire s'esquissa sur ses lèvres fines.

Hatori : " Mes précieux galets d'ivoire. Mille merci, jeune fille !

Etsuko : " Mais ce n'est pas tout, monsieur. Le second colis est bien plus important.

J'attrapai Hikaru par les deux épaules et le plaçai devant moi.

Etsuko : " Je vous apporte un nouveau disciple pour votre club de Gô."

Hikaru : " Papy... tu veux bien m'apprendre à jouer au Gô ? "

Je n'avais pas encore vu une telle réaction dans les yeux du grand père. A la fois surpris, mais profondément attendri aussi, il s'accroupit à la hauteur de son petit fils :

Hatori : " Avec plaisir mon pti gars ! Vas préparer la table de jeu, les paniers sont dans mon bureau. "

Le visage de l'enfant s'illumina. Après un bref regard dans ma direction, il courut dans la maison s'occuper de la requête d'Hatori

Hatori : " Je vous remercie du fond du coeur, jeune fille." me dit-il en s'inclinant légèrement

Etsuko : " Ce n'est rien. Sauf votre respect, je pense que vous devriez faire quelques efforts pour vous rapprocher de votre petit fils. "

Hatori : " Je sais je sais... C'est difficile. Ma fille est morte depuis quelques mois, et ce club est tout ce qu'il me reste. Le papa du petit est shinobi, et Hikaru est gardé par sa tante. Quand je le regarde, je ne peux pas m'empêcher de penser à sa mère. Enfin bref, vous avez raison, il faut remettre ma vie en ordre, et donner à ce petit l'amour dont il a besoin.


Le soleil se couchait lentement, glissant derrière les maisons de la colline de Kumo qui me ramènerait chez moi. Je quittai le parc Yumekulala, Yumakiteka... bref, je quittai le parc le coeur léger. Ce n'était que ma seconde mission pour le village de la foudre, mais si chacune d'entre elles pouvait apporter le quart de ce que j'avais essayé de transmettre aujourd'hui, alors cela valait le coup. Oui, mon choix de partir loin de chez moi était le bon. Tu m'entends, Sokai, j'ai fait le bon choix, et chaque jour dans ce village te montrera à quel point ma vie sera utile aux autres. Et tu seras fièr de moi. Oui, je l'espère, que depuis les nuages où flotte ta demeure celeste, tu seras fier de savoir que je suis encore en vie.

FIN


J'emmène au creux de mon ombre des poussières de toi. Le vent les portera.

MessageSujet: Re: [Rang D] Le vieillard, le chapardeur et les galets d'ivoire   Dim 31 Oct - 16:36

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