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 La raison du plus fort

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MessageSujet: La raison du plus fort   Ven 11 Sep - 19:28

A treize ans, on voit la vie d'un oeil nouveau. Cela faisait neuf longues années qu'Iki observait les Lions de la Rokushishi Ryu. Neuf années durant lesquelles il ne fit que les côtoyer. Lorsque il son treizième anniversaire arriva, Kawazi lui fit un second cadeau. Le plus beau, certainement.

***


La pénombre du grand chêne remplissait la petite cours du dojo à cette heure avancée de la journée. Iki aimait s’asseoir contre son puissant et noueux tronc. Il lui rappelait sans cesse la nuque d’Hiroshin. Une nuque imposante et puissamment bâtie. Ce chêne était l’un des plus grands exemples de la force de la Rokushishi Ryu. Iki se l’était approprié comme on s’approprie l’image d’une légende. Une légende qui nous propulse vers l’avant avec plus ou moins de réussite.

Lorsque Kawazi s’était emparé de l’enfant qu’il était, devant les grandes portes de bois qui refermaient l’Ecole sur elle-même, il s’était fait promettre de toujours s’occuper du rejeton. Kawazi n’aimait pas particulièrement miser sur l’avenir, ou miser sur quoi que se soit d’autre en général, mais l’idée qu’on puisse repousser un enfant dans la nature l’effrayait. Si quelque chose pouvait effrayer le lion, bien entendu.

[Kawazi] – Pourquoi t’es-tu relâché, Iki-kun ?

Iki leva doucement la tête et ne sourit pas. Un sentiment de déception affligea son visage d’une grimace triste. Il fit tourner la pomme que ses mains portaient et ne répondit pas. Kawazi se laissa tomber de la puissante branche sur laquelle il s’était allongé et retomba en face de son jeune élève.

[Kawazi] – Il y a des choses que ni toi, ni moi, ne pouvons contrôler, tu le sais n’est-ce pas ?

[Iki] – Oui, maître.

La grande main de Kawazi passa dans ses cheveux. Iki baissa doucement la tête vers le sol, entre ses deux bras tendus sur ses genoux. Il avait encore perdu, mais cette fois-ci, la faute était sienne. Il ne pourrait se reporter ni sur la couardise, ni sur la lâcheté, ni sur quoi que se soit d’autre qui ne soit pas bien accepté dans le dôjo. Mais il arrivait que, de temps à autres, Iki n’ait que faire des règles. Il les outrepassait. C’était tout.

[Kawazi] – Mais il y a tout un tas d’autres éléments sur lesquels nous pouvons influer.

Une larme perla le long de ses cils. Elle dégoulina le long de sa joue. Il fut un temps où l’enfant n’avait que ses yeux pour pleurer. Ses bras pour tuer, certes, mais cela, Kawazi lui avait appris qu’il ne fallait pas. Kawazi lui avait appris tout plein d’autres choses. Ces choses qui vous occultent et qui vous impose un respect presque charnel avec celui qui vous enseigne leurs préceptes.

Iki ne serait finalement presque rien sans Kawazi. S’en rendre compte, c’était si agréable et dévalorisant à la fois.

Sa première leçon n’avait rien de commun avec ce qu’il avait pu imaginer. Ecouter. C’était un bien grand mot. C’était aussi l’une des plus grandes règles de vie de la Rokushishi Ryu. Sinon la règles. Iki s’était alors ouvert aux autres, parce que les pleurs n’avaient jamais fait que le replier sur lui-même. Il s’était concentré sur cette mission chaque seconde, de chaque minute, de chaque heure de sa vie dans le dôjo. Il avait mis tellement de cœur à cet ouvrage que lorsqu’il tendait l’oreille, assis contre le grand chêne, il s’entendait pleurer.

Il écoutait ses pleurs percuter le sol, comme son dos l’avait percuté maintes et maintes depuis des semaines. Dans un immense craquement.

[Iki] – C’est exact, Kawazi-senseï.

Kawazi sourit et rit, glouton.

[Iki] – Vous, vous pouvez.

Lorsqu’il est arrivé ici, Iki s’est pris à penser qu’il était talentueux. Un génie. Et il était un génie. Mais il y avait dans sa tête comme des parasites qui l’empêchaient de trouver la sagesse que chaque coup portait. La détermination et le respect que chaque combattant donnait à son geste.

[Kawazi] – Bien sûr. Je suis le maître ! Que se passerait-il si le maître ne pouvait plus ?

[Iki] – Probablement rien. Mais je ne peux pas plus.

[Kawazi] – Parce qu’il faut laisser le temps faire son œuvre.

Le temps. Cette chose dont on lui avait parlé avec un si grand bien. On lui avait décrit une femme possédée qui morfondait les hommes. Ou encore un gigantesque loup qui courrait et courrait sans cesse. Contre le temps. Contre lui-même.

C’était absurde.

Devant le dédain que le lion lisait dans le regard de son jeune élève, Kawazi sourit. Un sourire qu’il connaissait presque par cœur. La seconde étape. L’écoute. Puis la patience.

[Iki] – Longtemps ?

Combien encore. Si Iki avait pu compter le nombre d’heures qu’il avait passé à l’entraînement, il n’aurait certainement pas cru au chiffre. A son propre chiffre. Comme si un chiffre pouvait quantifier son acharnement. S’il suffisait d’un nombre de zéro insolent.

La question parut insensée mais pas dénué de d’intérêt. Ils avaient tous eu cette question à la bouche. L’âge prononcé des lions n’était pas un argument assez révélateur. Il n’était pas aussi cinglant que la marque d’un poing dans un mur. Kawazi ne réfutait pas cette hypothèse. Quelque part il fallait être jeune et sot pour devenir vieux et sage.

Vieux, sage. Et mort.

[Kawazi] – Trop m’ont posé cette question.

Il le nargua d’un sourire amusé.

[Kawazi] – Et je te répondrais comme à ceux qui t’ont précédé, et comme à ceux qui suivront.

Il prit la pomme que Iki tenait entre les mains et la leva dans les airs, sur trois de ses doigts.

[Kawazi] – Regarde cette pomme. Elle fut bourgeon, fleur, puis, un beau jour de printemps, le fruit sortit de sa coquille colorée et prit forme. Durant de longs mois elle puisa ses ressources dans la terre, elle but l’eau qui effleurait les feuilles protectrices du pommier et elle devint pomme. Cette pomme. Chaque année, depuis cent ans, le pommier lâche sur le sol une rimbambelle de pommes. Ne sont-elles pas toutes plus succulentes les unes que les autres ? Si, elles le sont. Pourtant il y a dans celles qui viennent de naître quelque chose de plus raffiné, de plus mielleux, que les premières semences n’auront jamais.

D’un geste ample de la main, il tendit la pomme vers Iki. Il l’a décrit du regard, d’un air intrigué. Comment cette pomme pouvait-elle si bien concentrer chacun de ses choix de vie ? Avec quelle précision pouvait-elle prédire son avenir ? Déçu par le peur de réponses qu’elle apportait, il croqua dedans. Le jus qui en sortit l’éclaboussa mais avec un sourire poli, s’excusa.

[Kawazi] – Kane n’est pas plus fort. Il n’est ni rapide, ni puissant. C’est un bon élément, mais il n’a jamais été meilleur que toi.

Iki avala et fronça un sourcil.

[Iki] – Alors comment expliquer qu’il me batte à chaque fois, maître ?

Kawazi sourit. Cette question lui parut légitime. Néanmoins le lion n’avait jamais cessé d’espérer et de croire en tout un tas de choses. Il ne cesserait pas, pas aujourd’hui. Sinon il ne serait pas le puissant combattant qu’il était. En fait, il ne serait sûrement pas vivant.

[Kawazi] – Il a cette lueur dans les yeux, lorsque la pression s’empare de lui, que tu n’as pas. Tu comprends ? Un brin de violence qui déchaine son esprit. Vous avez entamé votre entraînement moment, et je vous sais de même niveau. Mais il a… ça, que toi, tu n’as pas.

Iki sut ce qui lui restait à faire. Ce que Kawazi lui demandait d’avoir, ce n’était pas une technique particulière. Ce n’était pas non plus une qualité de vie, ou un développement physique différent. C’était de trouver ce scintillement dans le blanc de ses yeux.

Kawazi lui demandait de retrouver ce qu’il avait retiré de son esprit, deux ans auparavant, ce que la nature avait si solidement gravé dans son âme et que le lion avait finalement battu, au cours d’un long et dangereux combat.

Il y eut un long moment de silence. Kawazi passa une nouvelle fois sa main dans les cheveux de son jeune élève et s’en alla, apparemment ravi de cette conversation. L’enfant cracha les pépins qu’il avait dans la bouche et posa le trognon de sa pomme au pied du grand chêne. Il se leva lentement et laissa la paume de sa main contre le bois dense de l’arbre. Quelque part au fond de son cœur, elle bouillonnait.

La colère.


Dernière édition par Namikaze Iki le Jeu 29 Oct - 22:23, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: La raison du plus fort   Ven 11 Sep - 23:10

La tension était palpable. La sueur qui gouttait le long de son front et qui sautait du haut de son nez. Les spasmes dans ses mains. Les reniflements réguliers. L’air lourd qui embuait leurs poumons. Kane se lança le premier.

Kane se lançait toujours le premier.

Son pied s’enfonça dans le sol. Le saut qui s’ensuivit fut spectaculaire. Le lion tournait sur lui-même avec une rapidité étonnante. Il avait donc tant travaillé depuis leur dernière confrontation ? Tant et tant qu’il ne ressemblait à plus rien. Pas même à quelque chose d’humain. Kane n’avait que treize ans, tout comme Iki. Il était déjà recouvert d’une épaisse couverture de muscles qui pressaient les veines bleus contre sa peau. Quelle bête immonde c’était ! Néanmoins l’entraînement voulait des sacrifices. La beauté n’était pas une qualité nécessaire à la survie de la Rokushishi Ryu. Iki sourit.

Il était temps qu’il parle. Il n’y avait pas de meilleurs moments pour se faire écouter.

Iki s’empara de la cheville virevoltante de Kane. Le combattant s’envola rapidement dans les airs et se défit de l’emprise de son adversaire. L’élève de Kawazi n’attendit cependant pas que ses pieds retouchent le sol pour asséner ses coups. Un léger nuage de poussière se souleva lorsque ses pieds se décrochèrent de l’emprise du sol. Iki volait en ligne droite vers sa cible. Kane retomberait sur ses pieds, une main sur le sol pour encaisser le choc. Il n’aurait aucune idée de la position de son adversaire sinon qu’il ne devait être loin, trop rapide pour qu’il s’éloigne ou qu’il tente des trajectoires incongrues. Et plus que tout, la poussière qui entourait l’arène les aveuglait tous. Iki ouvrit ses bras. Les deux pieds de Kane touchèrent le sol et deux mains se posèrent sur ses hanches.

Il ne s’arrêta pas. Il se l’était promis, il ne s’arrêterait plus. Il put sentir le craquement qui suivit le choc entre son épaule et le bassin de Kane. Il le sentit même avec une attention toute particulière. Mais ses pieds ne cessèrent de courir, bien que quelque part dans son âme, une voix lui demandait de se calmer. On lui demandait de respecter son adversaire, on lui demandait de l’aimer. De l’aimer autant qu’on peut aimer un frère. Il fallait ça pour se battre avec fierté et sans regrets face à un homme de niveau égal. Kane était-il un frère ? Kane pouvait-il être un frère ? Oui, disait cette voix qui ne s’éteignait jamais. Oui, chaque âme qui envahissait ces lieux représentait bien plus qu’un simple coéquipier. Kawazi lui avait également enseigné cela. Mais Kane l’aimait-il, le respectait-il ? N’avait-il pas broyé deux de ses côtes alors qu’il était à terre, effrayé par la simple notion de défaite ? Son nez, ses hanches, ses cuisses. Chacune des parties de son corps se souvenait de leurs perpétuels défis. Qu’importe Kane, rétorquait-elle. Aime-le, c’est plus qu’une condition nécessaire. C’est une règle.

Kane serait un frère. Demain.

Il l’emportait. Il l’emportait avec la sensation de jamais plus le ramener. Il pourrait sauter les portes et cacher son corps déchiré. Il ne le tuerait pas, il jouerait avec, comme un animal joue avec sa proie. Sa nourriture. Il l’emportait, sans aucune autre condition, et autour de lui des Lions décrivaient leur combat avec un sourire étrange. Les lions sourient toujours devant le combat : ils l’aiment. Alors que signifie cette pointe amère dans leur amour ? Peut-être ont-ils compris ? Peut-être ont-ils saisi combien la portée de cette bataille ne s’arrête plus au nombre de corps vivants que l’on ramène à la fin de la guerre. Il n’y a pas encore de sang pour qu’on s’offusque. Mais il y a assez de colère pour qu’on en grimace. Un rictus virulent face à l’adversité de la sagesse.

Iki aurait aimé s’envoler. Vraiment. S’il en avait été capable, il l’aurait certainement fait, devant les yeux déçu de Kawazi et la surprise de tous les autres. Mais Iki ne savait pas voler. Et le mur qui refermait la petite cour brûla toutes les plumes des ailes de son imagination. Ils s’écrasèrent dans un fracas assourdissant. Kane gesticulait comme un ver de terre. Un petit ver de terre de rien du tout. Un ver qu’on regarde se gondoler, la queue coupée à sa moitié. On raconte que ses bêtes-là ont deux cœurs, deux estomacs, et que malgré la porte de leur moitié, ils pouvaient vivre. Encore et encore.

Mais ce ne sont que des rumeurs, pas vrai Kane ?

[Kane] – Qu’est-ce que tu cherches Iki ?

Iki pointa son genou dans l’estomac de l’enfant.

[Iki] – Ta gueule.

Il l’enfonça si profondément qu’il crut que Kane vomirait. Vaincre dans le sang et le vomi de son adversaire, voilà un mélange bien original.

Un mélange qui avait le mérite de s’essayer.

[Kane] – Ca fait quoi d’avoir la main-mise, juste une fois ? T’aimes ça, hein ?

[Iki] – Je ne suis pas toi, Kane.

Je ne suis pas comme toi. Je ne le serais jamais. Jamais. C’est une promesse.

Un sourire moqueur se dessina sur son visage. Iki n’aimait pas cela. La provocation était un art qu’il maîtrisait, ou qu’il pensait maîtriser. En faire les frais, assis de l’autre côté de la scène, c’était désagréable. D’autant qu’il sentait dans le ton de son adversaire une pointe d’assurance. Comme s’il attendait ce moment depuis des semaines entières. Comme s’il allait enfin pouvoir se donner à fond.

Et faire de la raison du plus fort, la meilleure. La seule.

Iki répéta le mouvement. Kane cracha, mais il portait toujours ce sourire cynique sur le bord des lèvres. La douleur le faisait grimacer mais l’image était là, bien présente. Aux yeux des autres, quelque soit l’issue de ce duel, Kane aurait gagné, encore une fois. De rage, son poing meurtrit sa joue droite. Elle s’ouvrit, le défigurant. Une gerbe de sang rebondit sur le sol sablonneux. Je t’avais pourtant demandé de la fermer enfoiré.

Ses deux mains se posèrent sur le mur. Kane se décala vivement sur le côté et son visage n’exagéra plus aucun sentiment. Il avait cette bouche étrangement large, et ces yeux grands ouverts lorsqu’il se moquait, qu’il mangeait, qu’il lisait ou lorsqu’il ne se battait pas, de manière générale. Kane était un enfant du Pays du Feu, un enfant rempli de fougue. Un connard. Mais son visage n’arborait ni la haine, ni la tristesse, ni même une quelconque satisfaction. Pourtant n’avait-il pas déjà gagné ? N’avait-il pas mis à mal la réputation d’Iki ? Chaque coup que je porterais sera comme un mot que j’écrirais sur une page vierge. L’idée de raconter mon histoire par la force de mes mains me rend heureux. C’était ce qu’il avait dit à Kawazi le deuxième jour. Combattant mais piètre orateur. Autant qu’il s’en souvienne, on ne lui avait jamais appris à être un homme sociable. A être un homme tout court.

Un homme se bat perpétuellement. C’est dans sa nature. Dans ma nature.

La mine sérieuse de Kane n’annonçait rien de bon. L’idée qu’il n’ait jusque là, que jouer, l’effrayait et le rongeait. Il s’élança, zigzaguant. A chaque pas son lot de poussières. Iki avança son pied et dessina un grand demi-cercle autour de lui. Le sable se soulevait machinalement et un haut nuage le barricada. Il changea de sens de rotation, et un courant désagréable envahit la cour. Iki se téléporta sur la gauche. Il se téléportait toujours sur la gauche. Kane apparut enfin, balayant le nuage qui le cachait de son adversaire. Ses yeux avaient changé, comme si un démon s’était emparé de son corps et qu’il le manipulait à sa guise. Une bien grosse et bien méchante furie. C’était ce dont voulait parle Kawazi, c’était ça… Le sang injecté dans ses pupilles, ses veines saillantes, et ce cri… effrayant.

Il chercha Iki du regard. Immanquablement il se dirigea sur sa droite. Iki se téléportait toujours sur sa droite… Lorsque sa main se referma sur les biceps de son adversaire, il cria, une seconde fois. Iki tenta de le faucher mais l’animal sauta et évita le coup. On ne fauche pas un ver de terre. Ca n’a pas de pieds. Le bras puissant de Kane bloqua sa gorge et d’un sec coup de pied, ses genoux plièrent. La poussière retomba et les lions sourirent. Il était encore là, à leurs pieds. Kane enfonça son genou dans la colonne vertébral.

Il sentit le sable collé contre sa joue transpirante. Il sentit son contact chaud et confortable. Puis, rien.

***


Quelques gouttes de sang tachaient encore ça et là le bidet blanchâtre, malgré les nombreuses fois où Iki allumait le robinet afin de le liquide rouge qui s’échappait des plaies béantes que le lion s’apprêtait à refermer, s’efface au profit d’une netteté irréprochable. Aiko pansait ses plaies avec une attention particulière. Peut-être était-ce cette sortie de lien qui les reliait tous les deux, ou simplement l’habitude que les mains expertes d’Aiko recollent les morceaux déchirés de son corps après chaque duel.

Iki sentit sa joue se rouvrir. Il grimaça et grogna.

[Aiko]- Arrête de te mordre la lèvre. Ca sera ça de moins à soigner.

Le lion sourit rapidement, amusé. Il savait combien Iki n’était pas d’humeur jovial – en fait il ne l’était que très rarement. Il respectait cela. En échange son camarade le respectait pour toutes les autres choses de la vie qu’un autre n’aurait pas manqué de souligner. Il tendit ses bras vers le mur, de part en part du miroir et baissait la tête vers l’évier. La douleur paraissait intenable mais Aiko savait bien que ce n’était que des blessures plus ou moins superficielles. Il n’avait pu ôter de sa tête les images effrayantes de leur passé. Parfois les mains soignées d’Aiko n’avaient pas suffit…

Parfois même, il s’était demandé s’il était encore nécessaire d’espérer. Kawazi avait posé sa main sur l’épaule de l’enfant, et était resté à ses côtés, aux pieds du chevet d’Iki.

Il était peut-être bien mort une ou deux fois. Mais lorsqu’on a l’impression de ne jamais être vraiment en vie, est-ce si incroyable ? Iki se regardait dans le miroir au dessus du bidet et réalisait que non.


Dernière édition par Namikaze Iki le Sam 10 Oct - 15:26, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: La raison du plus fort   Jeu 17 Sep - 18:52

Il y a des jours avec, et des jours sans. Et puis il y a ces matins où le soleil est blanc, le ciel pâteux et l’atmosphère est étouffante. Ces jours qui commencent par un grand vide. L’absence de la brise se fait ressentir par une chaleur accablante et les corps transpirent. Dans la Rokushishi Ryu, il n’y avait pas de jours sans que l’on ne transpire pas. Mais on souriait lorsqu’on se délectait de l’eau fraîche qui sortait de la fontaine, dans les jardins du dôjo. Avec un plaisir certain. Il y avait des jours avec, et des jours sans, mais il n’y en avait aucun sans que la fraîcheur de l’onde ne purifie le corps des guerriers. Sauf ce jour-là. Où même la plus délicate des saveurs devenait une immonde liqueur.

La sueur perlait le front du lion. Elle était visqueuse et blanche. Iki ne cessait de l’éponger du revers de sa manche, mais lorsque le tissu fut totalement imbibé, il racla le fond de sa gorge et s’effondra sur un banc de pierre dans le prolongement du mur. Aiko parut sourire mais son visage se tut rapidement. Les mains sur les genoux, essoufflé, il écoutait avec amusement le bruit du vent silencieux qui frappait les feuilles des grands arbres entourant l’école. La respiration haletante de son ami couvrit finalement la musique envoutante qu’était le frottement des tiges vertes les unes contre les autres. C’était un souffle rauque et rouillé, un frottement sauvage et doux à la fois. Il ne pensait pas dire ça un jour ; Iki n’était plus en phase. Et cela l’inquiétait.

[Aiko] – Quelque chose ne va pas ?

Quelque chose qui, dans la nature de son regard, avait changé. Aiko n’était pas effrayé, sinon il aurait déjà perdu toute fois en la résistance du lion et sa capacité à rebondir au-delà des limites qu’ils s’étaient fixés. Que le dôjo fixait.

[Iki] – J’ai envie de tuer.


***



Kane posa son assiette sur la table avec une délicatesse qu’on ne lui soupçonnait pas. Il s’empara de ses baguettes et pourfendit son bol de riz sans faire attention à l’agitation qui régnait autour de lui. Kane était ainsi, tantôt imperturbable, tantôt insolent. C’était ce que les lions aimaient, et n’aimaient pas chez lui. Sa facilité à accomplir les choses. Et sa rapidité à les détruire juste derrière. Comme tous les enfants de son âge, Kane regardait le monde d’un œil naïf. Ses mains, elles, par contre, frappaient l’air avec une force et une régularité qu’on ne connaissait chez aucun enfant, hormis ceux chez qui la puissance était un art qu’on aimait développer jusqu’à plus soif. Dans la grande pièce de bois, une douzaine de ses coéquipiers déjeunaient là. Et plus que tous les autres, Kane buvait et buvait encore. Jusqu’à plus soif.

D’une manière générale, il n’y avait pas de bons ou de mauvais éléments. Ce n’était pas ainsi que les lions voyaient leurs recrues. Leurs vraies recrues. Quelques mois dans l’année, l’école accueillait quelques shinobi qu’on épiait d’un regard mauvais et moqueur. Parfois ils n’avaient rien à envier à la force des puissants lions, mais parfois ils comptaient avec une impétuosité un peu osé sur leur chakra. Le fluide n’était pas un frein en soit. C’était le symbole de toute une société. Et c’était bien ce qui posait problème. Ils venaient de tous les coins du monde, des villages les plus reconnus à ceux les plus reculés. Ils venaient pour se battre. Ou pour cracher sur les secrets des lions, une fois qu’ils les avaient assimilés.

Certains voyaient les choses ainsi. Ce n’était pas le cas de Kane.

On le respectait beaucoup, et il aimait en abuser. Non par pure fierté. La reconnaissance était quelque chose qui comptait énormément aux yeux puissamment ancrés dans leurs orbites du lion. Fut un temps où Kane croyait devoir cacher sa vision du monde extérieur, qu’on lui reprocherait de ne pas remercier de la plus belle des manières la mère qui l’a accueilli et qui l’a entraîné. On ne nait pas homme, se répétait-il souvent, au détour d’une nuit étoilée. On le devient. Lorsque ses poings prouvèrent aux yeux de tous ses coéquipiers qu’il était un adversaire de taille et un homme malgré son jeune âge, Kane n’eut plus peur. Ieyasu le lui avait appris : la raison du plus fort est toujours la meilleure. Le reste… Le reste serait gravé par ses mains repliées sur elles-mêmes.

Il avait quatorze années derrière lui, celui qui venait de s’échouer à ses pieds avec ce sourire gêné. Les prémices de rires moqueurs s’éteignirent aussitôt et on continua de manger dans un silence solennel, entrecoupé de quelques discussions que les chuchotements rythmaient.

[Kane] – Bonjour, Renji.

L’enfant répéta son sourire poli et se releva comme il put, s’accrochant au bras musculeux de son coéquipier. Renji ramassa son bol et son contenu et s’assit en face de Kane, juste après qu’il l’ait invité d’un coup d’œil amical.

[Renji] – Merci Kane.

[Kane] – Alors, c’est quoi les nouvelles du monde extérieur, lui demanda-t-il, tout en avalant une boulette de riz.

Kane connaissait bien Renji, c’était un shinobi du village de Konoha. Un genin, comme ils les appelaient là-bas. Il l’appréciait, aussi. Parce que Renji était un faible, et qu’il vouait une délicate attention aux règles du dôjo. Des règles en qui il croyait de la plus fervente et de la plus stupide des manières. Mais cette naïveté avait tout de suite plu à Kane et il s’était rapidement attaché au personnage malhabile et timide qu’il était. Même s’il ne pouvait s’ôter de la tête que leur amitié n’était ni fortuite ni passionnée, Kane l’entretenait du mieux qu’il pouvait. Cela sans difficulté. Renji avait ce que beaucoup ici ignoraient. Ce n’était ni la force, ni la profondeur de son âme. Mais sa liberté.

Il l’enviait. C’était la seule chose que Kane ne sentait pas posséder. Ses rêves étaient peuplés d’une multitude de collines enneigées, de terres arides ou de grands océans bleus. Plus que tout il aimerait goutter au contact de la pluie sur sa peau, à la violence du vent sur son crâne rasé. Kane ne se souvenait même plus de son visage lorsqu’il avait ces grandes mèches brunes. Ecouter les cerfs et les oiseaux crier entre les troncs épais ou les cimes qui découpaient le ciel azur ou jaune. Ressentir chacune des différences que les régions du monde portaient aux oreilles du monde, comme un mirage sonore. Parfois ce rêve se transformait en une intense paranoïa, une passion qui prenait les yeux du lion et qui le distrayait du chemin qu’il s’était tracé. Alors lorsque Renji pénétrait les grandes portes de Shimenu, il l’assaillait de questions, parfois indélicates, parfois passionnées, ou simplement intéressées. Plusieurs fois on expliquait à Renji que Kane n’était qu’un manipulateur et qu’il l’utilisait pour arriver à ses fins – comme il utilisait tous les autres, et comme les utilisera toujours. Mais le shinobi n’en avait cure. Il se reposait sur son ami comme un géant se repose sur sa montagne, pour ne pas tomber sous le poids de son corps. Comme un nain se repose sous le poids de sa solitude.

[Renji] – Le monde est laid, Kane-kun. Terriblement moche.

Kane sourit, amusé.

[Kane] – Non, il ne peut pas l’être.

[Renji] – Je suis un lion parce que je suis faible. Comment veux-tu que l’extérieur ne soit pas pire qu’ici ?

Le lion haussa un sourcil. Il ne voyait pas les choses ainsi mais le raisonnement de son ami paraissait se tenir. Renji ne lâcha pas son regard et baissa la tête lorsqu’il comprit à quel point il avait raison. Et à quel point il venait de blesser Kane. Parce qu’il y avait des blessures bien plus violentes que celles que le corps subissait par la force. Ou peut-être pas.

Kane chuta violemment en arrière. Sa tête se fracassa contre le parquet poli et durant quelques secondes, ses yeux se fermèrent et son âme s’envola. Quelques longues secondes durant lesquelles il crut devenir une mouette parcourant le littoral, déployant ses majestueuses ailes de plumes blanches. La douleur sur l’os saillant de sa joue devint piquante. Puis agressive, prenante. Il se réveilla. Une main puissante et humide s’empara de sa gorge et le souleva dans les airs. Kane peina à ouvrir les yeux, mais il reconnut facilement son adversaire. Comme il connaissait cette poigne. Renji resta assis, hébété, avachi sur le banc qui entourait la table. Comme un gros nain fatigué et impuissant sur sa montagne de gravier.

[Aiko] – IKI !

Le lion était rentré en trombe dans la petite cantine. Il avait bousculé les autres enfants et s’était frayé un passage à la force de ses épaules. Puis il s’était jeté sur Kane, son poing rageur sur le visage de son vis-à-vis. Il avait frappé si fort qu’il s’en mordait les lèvres de douleur. Aiko était apparu quelques secondes plus tard. Décrivant la scène des yeux, son ami soulevant le lion par la gorge contre une grosse poutre de bois qui soutenait le toit, il avait crié. Comme dans toutes les bibles, il y avait des règles qu’on pouvait contourner et d’autres qu’il ne fallait pas enfreindre. La respect était une de ces règles que les lions s’étaient jurés de respecter.

Iki s’était dit qu’attaquer de front serait suffisant. Apparemment non.

Les paroles de Kawazi résonnaient encore dans sa tête. « Il y a dans son regard, quelque chose que tu n’as pas ». La rage. Iki l’avait mal interprété et toute sa haine s’était emparée de son corps et matérialisée dans la force de son poing, frappant sans pitié sa joue à l’aide des quatre gondoles que formaient ses doigts repliés sur eux-mêmes. Il toucha à nouveau le visage ensanglanté de Kane. Puis il ouvrit soudainement les yeux et laissa retomber ses épaules, crispées. Kane chuta, sonné. Il ne bougeait plus, comme assommé, presque inconscient, ses yeux encore grands ouverts afin de dévorer le spectacle qui allait se jouer à ses pieds. Il le pressentait. Iki cria violemment. Une douleur atroce déchira son estomac, puis tout son corps, comme si on tirait sur tous ses muscles avec une force extraordinaire.

Aiko n’eut pas le temps de poser sa main sur l’épaule de son ami. Il s’effondra aux côtés de Kane. Avant qu’il n’eut fermé les yeux, une lueur scintilla dans ses pupilles. Une lueur qui déforma le visage des deux lions, spectateurs ; Aiko surpris. Kane, effrayé.

La puissance avait cette couleur ténue qu’a le bronze lorsqu’il dore au soleil.


Dernière édition par Namikaze Iki le Sam 10 Oct - 15:25, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: La raison du plus fort   Sam 3 Oct - 16:35

L’atmosphère qui régnait à Shimenu était électrique. Comme toujours à cette période de l’année où le soleil se cachait avec parcimonie derrière les cimes des grands arbres qui entouraient le village et qui remplissaient le dôjo, les marchands activaient le pas, parcouraient les pays avec une rapidité accrue, proposant une nouvelle gamme de produits toujours plus innovants. Les débuts de l’automne avaient toujours provoqué un certain remoud qui agitait le village de Shimenu d’une façon mécanique mais tout aussi agréable. Bientôt, le soleil ne chaufferait plus assez la terre, l’ombre qui s’étendrait des larges pieds des chênes jusqu’à leur cime n’offrirait qu’un nid frileux sous lequel il n’était pas bon se reposer et le vent, qui n’arrêtait pas de souffler, massait tout un pays qui frissonnait. On annonçait un hiver particulièrement froid et sec, c’était sûrement cela qui motivait les commerçants à pousser un peu plus loin, et un peu plus rapidement, le pas sur les grands axes du Pays du Feu.

Il fallait croire que c’était contagieux. L’évènement qui avait agité le réfectoire la veille avait bien évidemment fait le tour de l’Ecole des Six Lions. Iki s’était tout naturellement cloitré dans sa petite chambre, laissant les aléas de la discussion déformer à leur grès la réalité. Dans les couloirs, quelques chuchotement tintaient à son propos, et rappelaient la violence des coups que les lions s’étaient échangés. Pour une fois pourtant, cet échange se fit unilatéral, et on ne parla guère ni des poings de Kane, ni du sang d’Iki qui, habituellement, tâchait le sol marquant la fin de leurs incessants et spectaculaires duels.

Kawazi pénétra dans la grande salle ronde que l’on avait symboliquement construite au centre du dôjo. Une table ovale d’un bois poli et verni reposait sur plusieurs pieds d’un brun naturel et quelques chaises restaient à l’ombre de la lumière que trois petites ouvertures laissaient diffuser à l’intérieur même de la salle. La grande toge du lion balayait le sol au rythme de ses pas, tantôt à droite, tantôt à gauche, et poussait un filon de poussière dans les airs, que les rayons du soleil décomposaient nettement en une vague de coussins et de nuages fins et imprécis. Dans sa puissante main, un dossier cartonné remplie d’une petite dizaine de feuilles était compressé entre ses dix doigts. Il posa délicatement les feuillets sur une table annexe, collée contre le mur de pierre et de bois mêlés. Kawazi ne sourit pas.

Il ramena une chaise à lui. Avec la même douceur, il s’assit dessus et laissa son regard s’imprégner de l’aura qui l’entourait. C’était un mélange de sérénité et de respect, des valeurs louables que l’Ecole prônaient et enseignaient dès le plus jeune âge à leurs élèves, mêlé avec ambiguïté à une excitation qui prenait peu à peu, Shimenu, le dôjo et ses habitants. Sa respiration se tût soudainement, comme pour laisser le silence maître des lieux. Des pas lourds et impatients rompirent cette monotone cérémonie qui charmait Kawazi lorsqu’il s’y laissait glisser sans prendre gare.

[Kawazi] – Tu m’empêches d’écouter les murs respirer, Ieyasu.

Le lion s’arrêta à sa hauteur, debout juste derrière lui. Son imposante stature cacha parcimonieusement la lumière du soleil à Kawazi, qui grogna contre cette ombre déplaisante et désagréable.

[Ieyasu] – Peut-être n’ont-ils plus rien à te dire mon ami.

Kawazi sourit intérieurement. Son visage se tendit. Tout son être s’était préparé à cet instant. Mais sans savoir pourquoi, il le redoutait encore. Oui, lui, il craignait cette horrible chose qu’était le hasard, le destin. L’aléatoire providence.

[Kawazi] – Les murs ne s’arrêtent jamais de respirer contrairement à nous, simples mortels.

L’ombre derrière le lino se déplaça. Ieyasu se déplaçait dans une majesté qui lui faisait honneur. Sa tenue d’entraînement toujours sur les épaules aidait à l’image de marque qu’il s’était faite de se propager à travers toutes les têtes ; une lourde boucle d’argent refermait son pantalon. Le numéro six portait chaque jour ce trophée, quel qu’en soit le poids. Il contourna d’un pas concentré la grande table ovale et se laissa finalement tomber sur une chaise d’un bois un peu plus clair que les autres.

Le lion afficha un sourire satisfait, comme pour montre son plaisir à être assis ici, en face d’un ami qui pendant l’espace de quelques minutes n’en serait plus réellement un. Les lions n’aiment pas qu’on transgresse les règles. Il semble fou de rappeler cela à un prêtre de la force tel que Kawazi.

[Ieyasu] – Voilà de bien belles paroles, Kawazi. Celles que j’ai à ton intention n’en seront que plus sèches.

Kawazi sourit, moqueur.

[Kawazi] – Bien, parlons.

Ieyasu posa ses deux coudes sur la table ovale. Le choc créa une onde qui se propagea jusqu’à Kawazi qui laissa son corps s’en imprégner. Il ne dit rien, la salle avait été ainsi faite : ce qui appartenait aux lions restait au lion ; dehors il n’y avait plus rien d’autre.

Le numéro six de la Rokushishi Ryu glissa deux doigts le long de son menton, comme soudainement embarrassé. Il fronça un temps les sourcils et se racla la gorge.

[Ieyasu] – Je n’apprécie pas ce qu’a subi mon élève hier midi lors du repas.

[Kawazi] – Je comprends.

[Ieyasu] – Je n’en suis pas sûr. Il renifla. Ce n’est pas la première fois que leurs progrès les poussent au-delà de la limite que vous, ancêtres du corps et de l’âme, avez sagement établi.

Kawazi finit par sourire pleinement. La tournure de cette phrase lui rappelait combien il était important ici. Et combien il serait responsable un peu plus que les autres de tous ses actes. De temps à autres, alors que la lune prenait part dans le ciel de toute sa majesté, il se demandaits’il n’avait pas fait l’une des plus grosses erreurs de sa courte vie en décidant d’amener Iki Namikaze dans l’enceinte même du dôjo. Mais jamais il ne s’en était autant voulu que la veille, lorsque Hiroshin était venu l’avertir, sur les bonnes paroles d’Aiko. Et puis ce sentiment s’était dissous dans la masse de pensées que Kawazi exprimait chaque soir. Si la nuit ne porte peut-être pas toujours conseil, elle a le mérite de nettoyer ce qui, de l’utile ou de l’inutile, mérite de subsister le lendemain matin. Il s’était levé avec la farouche de se battre.

Mais n’était-ce pas ainsi que devait se lever chacun des lions de ce monde ?

[Kawazi] – Tu exagères.

Ieyasu parut surpris. Durant un moment, il parut presque attaqué, prêt à dresser une liste scolaire de chacune des plaies qu’Iki avait ouvert sur le visage de Kane.

[Kawazi] – Nous prônons la sagesse et le respect. Mais il y a une règle plus forte que toutes celles-là, et je ne crois pas que toi, tu l’aies oublié. La force prévaut sur tout, n’est-ce pas Ieyasu ?

Le grand lion grogna. C’était ainsi qu’il s’était imposé comme numéro six, qu’il avait surpassé chacun de ses concurrents et frères, ainsi également qu’il avait pu quitter Kumo et se dresser parmi les meilleurs aux côtés d’Hiroshin. Satoshi s’en était mordu les doigts par trois fois. C’était une preuve bien assez grande pour qu’on ne la discute plus. Et on ne la discutait plus.

[Ieyasu] – Si, bien sûr mais…

[Kawazi] – Ne mets pas sur le compte de la rage de mon élève les innombrables duels que nos deux lions se sont lancés. Ils ont gravé leur vie dans le sang dès leur plus jeune âge et, ni toi, ni moi ne pouvons le leur reprocher.

Seules les lèvres de Kawazi se mouvaient dans l’espace. Sa tête restait droite, hautement perchée sur sa colonne vertébrale confortablement assise contre le dossier de sa chaise. Ieyasu passa une main dans ses cheveux, dérangé. Son regard se bloqua quelques secondes sur le mur qui assombrissait la grande salle ronde, juste derrière Kawazi.

J’avais oublié la sagesse de Kawazi.

[Ieyasu] – Soit. Néanmoins leur dernière dualité ne m’apparut pas comme un modèle à suivre.

Kawazi resta de marbre. Seule sa bouche se ferma, ne laissant plus aucun son en sortir.

[Kawazi] – Iki a simplement découvert quelque chose qui va bouleverser à jamais sa vie. Et il y a tant de chose de son passé que nous ignorons.

Ieyasu sourit étrangement.

[Ieyasu]- Mais je suis certain que toi, mon bon ami, tu pourrais quelque peu tarir cette ignorance…


***



Kawazi se promenait d’un pas tranquille dans les petites ruelles de Shimenu. Le village s’était finalement endormi lorsque le soleil se fut caché derrière les grandes lisières qui entouraient le village d’une muraille naturelle. Comme tous les soirs durant la période estivale, le puissant lion sortait des grands murs de la Rokushishi Ryu et s’en allait voguer dans une nature morte afin d’apercevoir les bribes d’un lune qui l’attirait tant.

Ce soir-là cependant, quelque chose dans l’esprit du lion le dérangeait. C’était une journée sordide qu’il avait passé à concentrer ses efforts sur une technique qui, depuis de nombreuses années maintenant, provoquait une affreuse douleur à sa hanche droite. Cela faisait partie de ces petites corrections qu’un lion ne doit jamais cesser d’apporter à son panel technique et physique. Et quoi qu’on en dise sur la force et sur la sagesse de Kawazi, il avait lui aussi ses petits défauts, ces soupçons naturels qui lui rappelaient de temps à autres qu’il restait un homme.

Les cris d’un enfant perturbèrent son éternelle quête du silence. Il s’arrêta et ferma ses oreilles. Un sixième sens semblait l’entourer, on aurait dit qu’il développait son ouïe atteignant une justesse simplement stupéfiante. Mais il n’en était rien et naturellement Kawazi se remit rapidement en marche. Les cris ne cessèrent pas, il les suivait de loin. Progressivement ils se rapprochaient de lui sans qu’il n’ait besoin de courir, l’immense foulée de l’homme aidant simplement. Au détour d’une auberge, il reçut une goutte de sang sur la main.

Il suivit du regard le corps de l’enfant qui vint s’encastrer contre le mur. D’une main, Kawazi souleva le plus petit des deux et, de l’autre, il vérifia que le cœur du second battait encore.

[Kawazi] – Il n’est qu’évanoui. Tu aurais pu le tuer petit.

Le regard sombre et injecté de sang percuta l’homme. Oh, il en avait vu des plus ténébreux et des plus noirs encore, mais ceux qu’il avait éteints dépassaient généralement la vingtaine d’année. D’un bref coup d’œil au gamin qui restait endormi contre le mur de pierre, il remarqua de nombreuses coupures, des entailles, et une ou deux sérieuses éraflures.

Il sourit mollement et gentiment, il reposa l’enfant à terre. A cet effet il s’accroupit et referma sa main sur son épaule.

[Kawazi] – Donne moi ton couteau petit, tu n’en as plus besoin maintenant.

Tu n’en aurais plus jamais besoin.

L’enfant ne réagit pas. Il jetait son regard innocent sur Kawazi avec une force que le lion absorbait et qui le touchait. Finalement, il laissa tomber de sa manche déchiquetée par de nombreux trous un couteau fin et blanc, à la lame acérée et au manche élancé et vif. Le couteau était d’un seul tenant, sans garde ni quelconque écriteau qui aurait pu indiquer sa provenance. Kawazi le prit entre ses deux doigts et resta quelques minutes ainsi, à l’observer, les jambes pliées sur elles-mêmes.

On aurait dit… de l’os ?

[Kawazi] – Tu sais ce que c’est ?

Le gamin hocha négativement de la tête.

Kawazi revint ce soir-là avec un enfant sous chaque bras. On les garda quelques jours dans l’enceinte du dôjo afin de leur distribuer les meilleurs soins possibles. Kawazi ne comprenait pas pourquoi il s’était tant rapproché du gamin qu’il avait récupéré, mais cela ne lui semblait plus être un élément nécessaire, ni essentiel. Il y avait ce lien, certainement épaissi par le mystère qui régnait autour de l’enfant, de son couteau poli et blanc, et de son regard profond. Il avait à peine quatre ans et Kawazi s’était la promesse de tout faire pour garder l’enfant à ses côtés. Autant pour le couver que pour l’étudier.

[Kawazi] – Quel est ton nom bonhomme ?

[…] – … Iki.

Il passa une main dans ses cheveux noirs désordonnés.

[Kawazi] – Bienvenue dans mon monde, Iki-kun.


***


Ieyasu écouta attentivement l’histoire que lui narrait à demi-mot le grand lion. Il buvait chacun des mots, sachant pertinemment bien que Kawazi ne se répèterait pas une deuxième fois. Chaque information était bonne à prendre, constatait-il à chaque fois que l’un des lions plus puissants que lui prenait la parole. Il avait écouté les nombreux conseils d’Hiroshin, et sans eux il ne pourrait siéger à cette table. Il avait partagé beaucoup avec Shaeru et aujourd’hui encore, Kawazi restait un fondateur, un créateur, et un lion qu’il ne pourrait pas même effleurer. Il ne savait pas s’il comprendrait mieux l’élève de Kawazi, mais sa curiosité avait pris le pas sur la véritable raison de sa venue : Kane.

[Ieyasu] – Voudrais-tu me faire comprendre que tu ne sais pas comment a survécu ce gamin pendant les quatre premières années de sa vie ?

[Kawazi] – Oui, c’est cela.

[Ieyasu] – Ne le sait-il pas lui-même ?

Le grand lion soupira et ferma doucement ses paupières avant de les relever, tout aussi lentement. Ieyasu avait accentué la cadence mais il savait comment le calmer. Il maîtrisait bien plus que l’art des corps et il en jouissait d’une façon extraordinaire. Sa respiration reprit un flot tranquille et serein.

[Kawazi] – Non. Il ne se souvient de rien.

Deux coups sonnèrent dans la pièce. La porte s’ouvrit et le visage bandé de Kane apparut à leurs quatre yeux. Le jeune lion se pencha en avant poliment, puis remonta très vite. Ieyasu recula lentement sa chaise, faisant mime de se lever, mais Kawazi le précéda. Il se rapprocha du garçon et posant sa main sur son épaule encore chaude et jeune, il lui susurra quelques mots.

[Kawazi] – Les blessures font parties du long processus d’apprentissage, Kane-kun. Elles ne sont qu’un passage.

Ieyasu se leva finalement et grogna quelques mots à l’égard de son acolyte.

[Ieyasu] – Le respect est une chose que l’on ne doit jamais perdre, Kawazi…

De dos à ses deux interlocuteurs, Kawazi sentit le regard haineux de Kane. Il ralentit la cadence de ses pas et soupira. Puis, un sourire dessina son visage face à la grande porte et ses épaules se haussèrent brièvement.

[Kawazi] – Je sais, Ieyasu. Je sais.


Dernière édition par Namikaze Iki le Sam 10 Oct - 15:25, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: La raison du plus fort   Dim 4 Oct - 15:56

Il y a longtemps que je connais Iki. Plusieurs années, trois ou quatre certainement. Lorsque je passai pour la première fois les grandes portes de l’Ecole des Six Lions, ce fut le premier que je vis. C’était très certainement parce qu’il avait un crâne totalement rasé. Je rigole parfois de cela, mais il s’avère que est tout ce qu’il y a de plus sérieux : Iki avait subi un peu plus tôt dans la matinée un rasage en règle et son crâne chauve et blanc le ressortait du lot des lions qui jetaient leur regard sur moi. Et puis, inévitablement, nous savions déjà tous les deux que nous serions les meilleurs, et que nous nous battrions à jamais afin de déterminer lequel de nous deux avait le meilleur numéro.

Nous l’avions pressenti.

C’était ainsi que l’on faisait à la Rokushishi Ryu ; c’est ainsi que l’on fit toujours. Dès nos premières leçons, nous avions cette irrésistible attirance l’un vers l’autre : nous ne pouvions empêcher de nous comparer, de constater qui avait su maîtriser quel cours et qui connaissait déjà telle ou telle technique. Il y avait une véritable compétition entre nous et cela ne dérangea ni Kawazi-sama, ni Ieyasu-sama. Bien au contraire, ils nous motivaient et bientôt nos progrès furent flagrants. Notre haine, l’un envers l’autre aussi, mais la haine est quelque chose qu’on peut toujours essayer de maîtriser, de réguler. La faiblesse, elle, est inébranlable.

Lors de notre dernier combat, je sais que Kawazi a raconté certaines choses à son élève. Quelque part, j’en veux à Ieyasu ne me cacher certaines choses qu’on cèderait à mon rival, néanmoins je ne pouvais qu’être fier de le tenir en respect, malgré la puissance, la sagesse et l’expérience de Kawazi. En vérité, je crois que si Iki n’avait pas eu, et le privilège et la chance de rencontrer ce lion, il aurait dérapé. Il a dérapé, c’est vrai, mais si tard que cela en est agaçant.

Notre « dispute » d’hier midi m’a ouvert les yeux, et pas nécessairement au sens métaphorique. La douleur est encore très prenante et malgré les fils qui ferment ma peau en de multiples endroits, notamment à l’arcade et sur la joue droite, un peu de sang s’écoule le long de ma peau et tâche parfois mes vêtements. Néanmoins, la violence ne me surprend pas. Ce qui m’intrigue et qui m’obsède depuis la veille, c’est la couleur de ses yeux lorsqu’il s’effondra face à moi. Ce comportement n’est digne ni d’un lion, ni d’un lion tel qu’Iki. Il aurait pu me battre jusqu’à la mort, ou jusqu’à ce que quelqu’un le retienne, sans sourciller, sans craindre les conséquences de son geste ; c’est pour cela que nous nous battons tous deux, dans notre petit monde rien qu’à nous.

Mais ce cuivre-là, je ne l’aime pas. C’est certainement ce qui me poussa à envahir la bibliothèque du dôjo ce jour-là. Encore un paragraphe de nos vie que l’on va rédiger d’une main de maître. La suite n’en sera que plus prenante.


Rikyu était un puissant jeune homme qui suivait avec acharnement l’enseignement de ses maîtres ; en l’occurrence de Shaeru, à qui il ne vouait aucune respect, ni aucune amitié. Rikyu ne vouait, de manière générale, respect et amitié à personne d’autre sinon lui-même. Kane l’appelait son ombre. Lui n’appréciait cette expression, mais il s’en contentait. Rikyu ne se contentait pas de grand-chose, sinon de lui-même, et de Kane, bien entendu.

Lorsqu’il quitta sa chambre, le lion abordait un sourire mitigé. L’idée que Kane soit si gravement blessé ne le dérangeait. S’il pouvait même mourir, il en serait presque ravi. Ce qui avait, bien au contraire, attisé sa curiosité d’enfant, c’était la violence avec laquelle Iki, un lion qu’il connaissait peu et tant à la fois, avait défait les puissants bras de son coéquipier. Cela, il ne le comprenait pas, et l’énigme que cela représentait suffisait à hanter ses nuits. Rikyu était trop hautain pour affirmer que Iki se révèlerait être un adversaire coriace – il était en réalité, bien plus que cela – néanmoins il le voyait comme un homme capable et volontaire. Un véritable lion en somme. C’était ce qui lui faisait le plus peur.

Il baissa instinctivement la tête à l’entrée de la bibliothèque de la Rokushishi Ryu. La poutre de bois sur laquelle reposaient les montants des petites portes de bois qui enfermait toute la science du dôjo était connue pour leur petitesse et RIkyu considéré comme un garçon bien assez grand pour son âge – ce qui en soit, ne suffisait pas à ce qu’il s’y cogne la tête. Sa nuque musculeuse pivota sur elle-même. Le jeune homme étira tous ses muscles saillants et pénétra dans la pièce sombre et silencieuse.

Kane s’était assis là depuis des heures. Il feuilletait nerveusement les pages d’un gros livre aux bordures dévorées par l’humidité et à la couverte usé par les temps et la poussière qu’il y déposait dessus. Il passait les pages rapidement, devinant au premier coup d’œil qu’elle ne l’intéresserait pas. Le lion semblait perdu et à la fois extrêmement concentré qui lui donnait un air un peu plus hideux qu’à l’accoutumée. C’est ce que se dit Rikyu, mais étrangement, cela ne le fit pas sourire. Sa main blanche et dégarnie de poils se posa sur l’épaule encore fragile de son camarade, qui sursauta.

[Rikyu] – Il y a donc bien des choses que tu ignores ?

Kane releva doucement la tête. Les bandages qui couvraient une partie de son visage et l’une de ses deux arcades sourcilières rendaient sont regard plus violent et tenace qu’il ne l’était auparavant. Et puis il y avait de la terreur, quelque part entre ses pupilles, fermement cachée. Mais elle était bien là. Rikyu s’en réjouit. Ses deux genoux rencontrèrent le sol et, même ainsi, il pouvait encore lire l’épais bouquin que Kane avait posé sur la table et sur lequel il se penchait dangereusement, reposant sur ses deux coudes.

[…] – Salut le nain, tu pries ?

Cette voix perçante et encore jeune, les deux compères le reconnaitrait entre milles. Kane ne prit pas le temps de se retourner et leva simplement une main que Rikyu interpréta comme un signe amical. Mais cela pouvait tout à fait autre chose. Le lion se retourna finalement, constatant que Nobuo s’adressait bien à lui.

Nobuo était un enfant curieux. Souvent les deux lions se demandaient ce qu’il fichait exactement ici, mais même lui ne put répondre à cette question. On sait juste qu’un village caché d’une renommée moindre l’avait autorisé à quitter le village et à venir jusqu’à Shimenu afin d’y apprendre les techniques de la Rokushishi Ryu. Le nom de ce village échappait méchamment à Rikyu qui s’en était défait très tôt, jugeant l’inutilité de l’information trop importante à ses yeux. Néanmoins, la plupart des lions de l’école arrivaient tout droit d’un village caché. Ce qui rendait Nobuo si particulier, c’était la « chose » qu’il était : une petite allumette qu’on n’a pas envie de casser. Mais qu’on sait qu’on la cassera un jour, parce qu’elle est tout de même, bien trop fragile pour résister aux tempêtes de l’histoire.

Nobuo était un peu plus jeune que la majorité des lions. Il possédait un corps fin et frêle, toutefois bien plus rapide et élancé qu’un bon nombre de ses rivaux. C’était un caractère vivace, rapide – parfois trop – et surtout excessivement impatient.

[Rikyu] – Tu crois vraiment qu’il faut que je me relève…

Nobuo sauta de joie et partit dans un rire nerveux qu’il arrêta instantanément.

[Nobuo] – C’est pas parce que t’as la plus grande que t’es le…

Rikyu s’était levé. Fatalement, son compère s’était tu. Il arrêta même de respirer lorsque le puissant garçon le souleva d’une main et le colla contre un grand pan d’une étagère de bois qui supportait des centaines de livres.

[Kane] – Vous allez la fermer ? J’ai trouvé ce que je cherchais.

Rikyu regarda attentivement autour de lui, et fronça les sourcils lorsqu’il se rendit compte qu’une multitude d’érudits et autres lions intellectuels s’adonnaient à l’art de la lecture, tout comme Kane s’y adonnait. Il reposa sèchement son camarade sur le sol et, en signe de bonne entente, passa une main moqueuse et sur-jouée dans les cheveux mi-longs de Nobuo. Il ronchonna et se défit de l’autorité du grand lion. D’une main rapide, il remit en position sa grande toge et fit grincer la croche de sa ceinture qu’il rajusta.

Les deux lions en avaient même oublié Kane. Ils se souvenaient parfaitement de la rixe de la veille – ainsi que de leur inaction quant au sujet – et les blessures ouvertes de Kane ne disparaissaient pas de leur mémoire.

D’un doigt rageur, Kane pointa un chapitre du livre. Il y avait un titre très peu explicite que ni Rikyu ni Nobuo ne sut réellement interpréter. De nombreux schémas de l’œil humain y étaient dessines, quelques phrases sur la dilatation des pupilles, sur la colorisation de la rétine et un sur le chakra faisaient œuvre d’explications, mais Kane sortit sa tête d’entre les lignes. Son sourire à la fois satisfait, fatigué et vengeur s’accentua lorsque leurs six yeux rencontrèrent ces quelques mots, en haut d’un chapitre que le temps avait progressivement dépeint et dont il ne restait que les rares écritures d’une encre passée.

Cette lueur dans ses pupilles, on l’appelait « Dou Gan Shishiou, le Roi Lion aux Yeux de Cuivre ». Iki était devenu un roi, et je n’étais alors que son bouffon…
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MessageSujet: Re: La raison du plus fort   Sam 10 Oct - 15:26

Iki s’allongea sur son lit. Il scrutait silencieusement le plafond de bois, dont les planches, vertus de l’histoire, enfermaient de nombreux secrets d’un temps passé ; et d’un temps qui se construisait. Le lion n’avait pas eu le temps de repenser à la journée d’hier, à ce qu’il avait fait ; et jusqu’où portaient ses actes. C’était une nouvelle étape pour lui, en tant qu’homme tout autant qu’en tant que lion. Il renifla et réfléchit à sa condition, ses envies. Son objectif. En réalité Iki n’en avait pas vraiment. Il ne s’en était jamais clairement défini en tout cas. Plusieurs fois les bouches bavardes de certains de ses camarades décrivaient certains cahiers ou feuillets qu’un maître ou un confrère averti leur avait signifiés de bien penser à rédiger. Parce qu’il paraissait important un être humain d’avoir quelque chose au bout de la longue route de la vie. Iki trouvait cela incompréhensible. Etait-il moins homme que tous les autres ? Oh, non, sûrement pas. Un peu plus animal que tous les autres hommes, oui, certainement. Mais cela, seul Kawazi en avait connaissance.

Le lion se demandait comment l’on pouvait dire avec certitude si l’on avait réellement réussi sa vie. Ou si, au contraire, il y avait un élément qu’on pourrait clairement identifier en disant : « ce jour-là, ma vie devint un enfer ». Autant cette idée tendait à être vérifiable, autant la première était plus complexe. C’était une vision très pessimiste de la vie, mais la Rokushishi Ryu ne laissait aucune place ni au rêve, ni au fantasme. La réalité est physique, elle est ancrée dans leurs poings. Ou quelque chose du genre. Iki arma son poing et frappa de toutes ses forces contre le mur de bois, explosant une partie du lambris.

[Kawazi] – Ce n’est pas ainsi que tu résoudras tes problèmes, jeune homme.

La tête du grand lion dépassait de l’entrée de la petite chambre sans porte. Le temps dehors était maussade. Kawazi rehaussa sur ses épaules sa grande toge et afficha un sourire mitigé. Il rentra complètement dans la chambre et s’assit sur un petit tabouret.

[Iki] – J’ai des problèmes, c’est gentil à vous de me le rappeler Kawai-sempaï. Mais vous ne m’aidez pas beaucoup.

[Kawazi] – Garde ce ton pour toi, Iki Ce que tu as fait n’était pas saint. D’ailleurs, je ne t’ai jamais enseigné cela. Le combat est un moyen, primordial, de développer son corps, mais ton âme doit s’en tenir à rester juste et respectueuse. On ne se bat pas parce qu’on hait. Le regard de Kawazi percuta celui du jeune lion. On se bat parce qu’on doit survivre.

[Iki] – Je me bats pour vivre, Kawazi. Le reste ne m’intéresse pas.

La puissante main du lion se referma sur le bras d’Iki. Kawazi le souleva dans les airs et ne décolla pas son regard de celui de son élève. Iki changeait, le sage n’en doutait pas. Et il savait pourquoi. Mais il savait également qu’aucun mot ne pourrait réconforter Iki, et qu’ainsi, il l’acculerait jusqu’à ce que son âme ne noircisse. Irrémédiablement. Dans les couloirs vides il l’emporta, et lorsqu’ils débouchèrent dans la petite cours où les deux lions s’entraînaient habituellement, il le lâcha. Iki se laissa faire. Il s’écrasa comme un gros sac sur le sol, soulevant un petit nuage de fumée, une poussière que le temps avait accumulé.


[Kawazi] – Sais-tu ce qu’est le Dou Gan no Shishiou ?

Le sable pénétra dans la bouche et dans les narines du jeune lion. La poussière qui l’entourait l’empêchait de décrire précisément la position de Kawazi, ni même le ton de son visage. Il était certainement très en colère. D’une main moite, il frotta sa jambe et décolla le sable du sang mêlé. Une main dans ses cheveux courts, il battit violemment ses mèches et cracha. La victoire avait un gout étrangement amer… Il remonta ses genoux jusqu’à son menton et les entoura de ses deux bras puissants. Les pupilles du lion transperçaient le mur flou qui le séparait de Kawazi. Peu à peu il retrouvait cette fureur qui l’avait animé la veille. Et qui avait abimée Kane. Mais pour cela, il ne se faisait aucun regret. Pas une once.

[Kawazi] – Il y a longtemps, nos pères nous ont légué un héritage inestimable. Un héritage que ni toi, ni aucun autre n’avons le droit de bafouer. Tu es un fils des Rois Lions, maintenant. La couleur de tes pupilles, la force de tes bras et la vitesse de ton esprit en sont les preuves. Il te faudra être digne de ce don.

Il s’avança vers lui, menaçant.

[Kawazi] – Et en ce moment, Iki, tu ne l’es pas.

[Iki] – Ce pouvoir me rend plus fort ! La dignité n’est qu’un sentiment que les faibles inventèrent afin de justifier leur incompétence et leur décadence. Je ne veux pas être faible, même si pour cela, je dois outrepasser quelques lois stupides. Je me fiche de ton histoire ! Je peux sentir mes poings s’abattre sur mes adversaires avec une puissance que je ne connaissais pas ! Je pourrais soulever plus de montagnes qu’aucun géant n’aura su soulever ! Il y a tant de choses que la dignité nous empêche de faire, Kawazi !

Le grand lion se tut. Il perdit son regard dans le ciel couvert du Pays du Feu, et scruta le vent balayer les feuilles des arbres. Il sentait ce filet d’air chaud qui les prenait. Il sentait également la tension qui grimpait et la colère, la haine, dans l’esprit d’Iki, qui reprenait ses droits. Tout ce que Kawazi avait entrepris de faire avec Iki, s’effondrait en ce jour sordide. Tout ce qu’il lui avait inculqué s’était comme envolé, au profit de sentiments et d’expressions animales. Ils étaient des lions, cela ne devait pas être étonnant. C’était peut-être pour cela que Kawazi ne paniquait pas, qu’il s’avançait dans un silence processionnel vers son élève et que lorsqu’il arriva à sa hauteur, son genou se plia, sa jambe se leva et, le regard froid, sans un sourire, il lança son pied sur le visage d’Iki.

Iki aurait aimé crié. Il aurait aimé interroger son professeur. Mais il n’en eut pas le temps. Ses mains touchèrent le sol et jetèrent son corps sur le côté, dans une roulade qui termina d’enrouler son corps dans une couche sale, retenue par le sang de Kane sur sa peau, et par la sueur qui dégoulinait de chacun de ses pores à longueur de journée, sous le ciel chaud et humide. Ses reins s’élancèrent majestueusement en arrière, son dos se courba et ses pieds retombèrent enfin sur le sol. Il écarquilla les yeux. Sa colère retomba soudainement, remplacée par un sentiment d’incompréhension et d’étonnement. Sur le visage de Kawazi qu’il essayait de lire tant que bien que mal, il ne transpirait aucune émotion. Sinon la déception. Et c’est ce qui choqua le plus Iki. On peut supporter d’être blessé, d’être mis en échec ou d’être trompé. Mais la déception, c’est une chose insupportable dans le regard de l’autre. La tristesse, mélangée à la colère, au dégout, pouvait tuer un homme. Kawazi n’attendit pas que les larmes prennent ses yeux. Son pied fouetta le sol et obligea Iki à sauter. Son long bras s’enlisa dans une rotation inverse qui tacla le jeune lion à la gorge. Le contact avec le sol était plus meurtrier cette fois-ci. Plus physique et à la fois si réconfortant.

Tu ne comprends donc pas ce que j'attends de toi ? Iki cligna des yeux. Il plaça la paume de ses mains en opposition devant son buste et ferma les yeux. Dou Gan…


***



Le petit garçon était confortablement allongé sur le matelas blanc. Kawazi regardait d’un air comblé ses côtes monter puis redescendre avec la même intensité, la même et imperturbable régularité. Parfois, il tendait l’oreille pour saisir le souffle de sa respiration, imperceptible. Le garçon bougeait régulièrement dans son sommeil, criait quelques mots incompréhensibles puis se calmait soudainement et retombait dans un noir reposant. L’obscurité n’est pas toujours la meilleure solution mais elle a souvent le mérite de reposer des yeux fatigués. Kawazi porta à sa bouche une tasse de porcelaine fumante. Sur le tabouret de bois, il comptait les minutes passer et marquait de son pied l’avancée de l’ombre des barreaux de la fenêtre sur le parquet de la petite salle. Les paroles de Hiroshin résonnaient encore dans sa tête. Celles de Ieyasu lui faisaient atrocement mal, mais le lion n’avait pas encore sa carrure. Il n’avait pas sa prestance. Néanmoins les critiques à son égard avaient fusé. Et elles fuseraient encore.

Il plongea sa tête entre ses deux grandes mains. Il ne regrettait rien, mais il doutait encore de sa décision. Le gamin se réveilla.

Avait-il bien fait de l’amener ici ?

[Kawazi] – Bonjour, Iki. Ou bonsoir, plutôt.

Il sourit amicalement. L’enfant se releva et posa tout le poids de son corps sur ses deux coudes. Ses yeux clignèrent frénétiquement et un bâillement silencieux termina de le sortir de la torpeur de son sommeil. Kawazi découvrit deux ranges de minuscules dents, dont les quatre canines pointaient particulièrement bien. Il lui en manquait quelques unes. Kawazi sourit et approcha la grande théière de la petite table de chevet.

[Kawazi] – Je n’ai que du thé, désolé.

Iki détourna sa tête vers la fenêtre, ignorant la fumée qui sortait de l’embouchure polie de la théière et qui déposait dans la petite pièce un fort arôme de tilleul.

[Iki] – Je suis où ?

[Kawazi] – A Shimenu, un petit village dans le Pays du Feu.

Kawazi, d’abord surpris d’être ainsi ignoré, réalisa très vite que l’enfant âgé à peine de quatre ou cinq ans, sortait tout droit de la rue. De plus, il avait utilisé une arme que le grand lion ne connaissait pas, malgré quelques doutes sur la question, et lorsque le gamin l’avait pointé face à son vis-à-vis, son bras ne tremblait pas. C’était peut-être ce qu’il y avait de plus étrange. La sensation de furie, la volonté, l’instinct de tuer, de se battre, était si important dans le regard d’Iki, que Kawazi en remué. Il l’avait alors amené. Pour lui apprendre les rudiments de l’Ecole, très certainement.

Un peu aussi pour sauver une vie. Celle d’Iki.

[Iki] – Qui sont ces gens ? Pourquoi se battent-ils ?

Le sourire du grand lion ne se défit pas. Au contraire, la discussion prenait une tournure qu’il avait déjà imaginée. Et elle lui plaisait tout particulièrement.

[Kawazi] – Nous les appelons les « Lions ». Ils apprennent à se battre selon une méthode et un art de vie très particulier. Tu es dans une chambre de la Rokushishi Ryu, l’Ecole des Six Lions. Ceux que tu vois là-bas, il posa son index sur la vitre, vers les trois hommes qui joutaient frénétiquement dans une petite cours annexe du dôjo, s’entraînent afin de devenir plus fort.

[Iki] – Devenir plus fort… cela peut faire mal aux autres.

[Kawazi] – Oui.

Il reposa la théière et posa une dernière fois la tasse qu’il avait encore les mains contre ses lèvres. D’une rapide gorgée il avala l’infusion, encore brûlante. Malgré le paradoxe qui coexistait en Iki, entre son regard d’enfant, et les actes de la veille, Kawazi comprenait tout à fait qu’il se pose ces questions. Comme il les avait posées avant lui, et comme chaque génération s’interrogera de l’utilité de la violence dans ce monde. Iki apprendrait bien assez vite qu’à Shimenu, il n’était pas question de violence mais de contrôle.

[Kawazi] – Mais c’est leur manière à eux d’exister. Et on ne peut pas empêcher la volonté d’un homme d’avoir une place dans ce monde. Ce ne serait pas bien.


***



Le monde se décomposait en de multiples étages jaunes et bleus. Des fils, des tiges, des fibres recouvraient le paysage et le coupaient en de multiples morceaux de couleur anthracite. Le cuivre envahit les pupilles d’Iki et, par la même occasion, investit son monde à lui. Sa vision chuta d’abord, des crocs sortirent de l’ombre, des yeux ensanglantés le recouvrèrent de leurs pleurs rouges ; la colère l’abimait encore. Mais contrairement à Kane, Kawazi connaissait cette sensation et il ne restait pas subjugué par l’effort que fournissait le jeune lion, matérialisée par une aura physique et une aura de chakra imposante. Il se releva. Tout sentiment disparut sur son visage. Ni l’amour, ni le respect. Ni la haine, ni la colère. C’était une première étape. Une première étape nécessaire que le lion franchissait avec succès.

Leurs poings ne se calmèrent qu’au crépuscule. La nuit virevoltait péniblement au dessus de la cime de la forêt qui entourait l’école. Le sang tapissait le sol sablonneux de multiples tâches rouges, si bien que parfois la couleur originelle s’était muée en un chaste mélange orangé. Iki se reposa sur son bras tendu contre le tronc puissant du grand chêne central. Le sang coulait le long de son cou, lissait son bras puis dégringolait sur les racines de l’arbre, attirée par une gravité inflexible. Kawazi écoutait la respiration haletante de son élève, qui peu à peu reprenait de sa superbe. Il repensait à cette nuit où il l’avait observée : Iki possédait toujours cette régularité imperturbable dans le souffle. C’était un monstre de combat, un monstre si magnifique. Iki se retourna et sourit comme il put, son visage tiraillé par la douleur et fatigué par un combat intense. Le cuivre s’était finalement rétracté de ses pupilles laissant sa place au noir contigu qui l’animait à l’accoutumée.

[Kawazi] – Voilà ce qu’est réellement le Dou Gan no Shishiou, Iki.

Iki se laissa tomber contre le tronc.

[Kawazi] – Tu sais, je ne pouvais que comprendre ce que tu ressens.

[Iki] – Je n’en était pas sûr, sempaï.

Kawazi resta debout, la grande lune derrière lui. Il répondit à son sourire, également tiraillé par une fatigue qui le prenait enfin. Il n’était plus tout jeune…

[Kawazi] – Le Dou Gan n’est que la première formation de l’œuvre ultime des Rois Lions.

Iki leva les yeux, intrigué.

[Kawazi] – Dou Gan signifie « œil de cuivre ». La couleur des rois est l’or, le Kin Gan. Entre ces deux temps, il existe le Gin Gan, les yeux de cuivre. Ce sont des artefacts qui puisent dans la chaire de l’homme : cette chose qui rassemble en son sein, et le corps, et l’esprit. C’est un outil puissant qui ouvre les yeux sur le monde. Mais il coute très cher. Trop cher, en fait. Cette sensation d’immensité qui t’as pris n’a rien à voir avec ce que nous savons tous les deux sur toi. Nous avons mis huit ans à contrôler la furie qui sortait de tes yeux, et, aujourd’hui, tu es capable de développer le premier palier de la Rokushishi Ryu. Cela n’est pas donné à tout le monde.

Il s’arrêta un instant, laissant la fraîcheur de la nuit s’emparer de lui.

[Kawazi] – Les yeux cédés par les Rois Lions ont un prix, la dignité, le respect et le contrôle. Il y a certains risquent à utiliser ces yeux. A ton niveau, cela ne sera qu’émotionnel, mais je crois que maintenant tu sauras maîtriser cela. Certains racontent néanmoins que ce pouvoir peut avoir des conséquences non-négligeables sur l’anatomie humaine. Il en va de ton jugement, mais je t’en prie, n’utilise pas le Dou Gan no Shishiou comme bon te semble, Iki-kun, tu en payeras le prix fort.

Iki fit un hochement vertical de la tête. Il pensait avoir compris la leçon. Quelque part, il avait eu peur que sa vraie nature, celle qu’il s’entraînait à cacher, à détruire, n’ait repris momentanément le dessus. Eclaboussé par la puissance du Dou Gan, il regarda le creux de ses mains et constata à quel point il n’était qu’un homme. Lentement, il se releva et cracha une nouvelle fois sur le sol. Une gerbe de sang teinta le sable.

[Kawazi] – Prends soin de toi, Iki-kun.

Il ne prit pas la peine de se retourner et leva une main amicale dans les airs.

[Iki] – On ne me baise jamais deux fois, sempaï. Mais merci quand même.
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MessageSujet: Re: La raison du plus fort   Sam 17 Oct - 22:02

Nobuo marchait tranquillement le long des pavés. Il regardait d’un œil agar les passants qui, contrairement à lui ne levaient pas les yeux lorsqu’ils croisaient ses pas. La sensation de faire peur l’envahit. Mais on côtoyait trop les Lions, à Shimenu, pour en avoir réellement peur. C’était plus de l’ignorance à vrai dire. On oublie facilement ce que le voit tous les jours. Nobuo était sorti des grands murs de l’Ecole des Six lions pour cette raison. Le quotidien de ses journées qui n’en était pas vraiment un le prenait souvent à la gorge. Il ne s’ennuyait jamais vraiment. L’ennui aurait provoqué chez son professeur une sorte de déception et de colère mélangée. Il se serait fait viré à coups de grands coups de pieds dans le derrière et jamais plus on ne l’aurait revu. Ils étaient traités ainsi, les gens qui s’ennuyaient. Mais la seule distance du monde civile lui permettait de penser avec assurance qu’il y avait bien une routine dans l’Ecole, et que, de temps à autre, le jeune garçon aimait s’en séparer. Prendre quelques distances. Remonter la tête, percer la surface, avaler une grande bouffée d’air frais, et replonger. Il y a de ces petits plaisirs qu’on ne se refuse pas.

Le soleil déclinait péniblement. Les jambes des passants accéléraient le rythme, comme s’il fallait être rentré avant la nuit. Comme le couché du soleil apportait son lot de mythes, de légendes, la grande majorité obscures, sordides. Parfois presque dangereuses. Nobuo ne croyait à rien d’autre qu’à ce qu’il voyait réellement, de plein jour, la tête reposé et les yeux concentrés. Il était de petite taille, de corpulence moyenne et, dans un univers où l’on demande à avoir les bras les plus imposants, lui n’avaient que de fines jambes, au cependant rapides et impulsives. C’était ce que Kane avait toujours apprécié chez lui, cette différence, cette manière de se battre dans un monde qui ne lui ressemblait pas. Nobuo repensait à la promesse que son père lui avait faite lorsqu’il décida de l’envoyer à Shimenu. Il était déjà pressé qu’il s’exécute. Qu’il ne termine avec tout ça. Pour le lion, le temps s’écoulait encore trop lentement et l’obscurité qui l’entourait l’enfonçait solidement dans des mouvances qu’il regrettait. Un jour, Nobuo reviendrait chez lui, et il le tuerait. Il est parfois plus facile d’agir ainsi que de l’aimer. L’amour demande trop souvent des sacrifices que Nobuo ne se sentait pas capable de faire. Pardonner, voila un verbe qu’il haïssait. Pardonner, c’était tirer un trait sur bien des choses du passé. Ieyasu lui avait expliqué que le passé doit un exemple, ou un contre-exemple, de ce que l’avenir doit être dans son façonnement, dans le présent. D’une manière comme une autre, Nobuo n’aurait jamais pu oublier le passé. L’image du visage de sa mère, dégoulinant d’un sang encore chaud, lui revenait à la mémoire régulièrement. Il mit la tête entre ses mains. Il fallait croire que cette fois, l’attaque était plus virulente que toutes les autres.

Une main moite se posa sur son épaule. Son contact était chaud, tranquille, et agité à la fois. C’était un homme, plutôt jeune. L’idée qui le hantait n’était pas belle. Ce qu’il avait prévu de faire ne l’était guère plus. Nobuo devina tout cela à son seul contact. L’empreinte qu’elle laissa sur sa peau ne partirait plus, son odeur resterait ainsi attachée à ses pores. La rue était étrangement vide devant lui. Pourquoi avait-il tourné ici ? Pourquoi n’était-il pas restait sur l’axe principal, aux milieux des gens ? Pourquoi désirait-il tant attirer la mort ? Parce qu’il allait mourir. Les cinq doigts puissants agrippèrent l’os de sa clavicule, la poigne se referma. Sa tête se brisa contre le mur à sa droite. Nobuo cracha une infime gerbe de sang. L’espace d’un instant, il se laissa faire, pris dans la tourmente : surpris, étonné et intrigué, le temps se modelait en un flou cadran solaire dont l’ombre s’étirait de part en part. Le choc le sonna. Une douleur le prit à la gorge et descendit lentement le long de son œsophage. Son estomac se souleva, Nobuo ouvrit la bouche mais rien n’en sortir. Il peinait à ouvrir ses paupières et sa respiration reprit finalement le dessus sur la douleur. Son corps se déréglait, la sensation de pesanteur s’accentuait. La pression gonflait ses poumons et ses veines. Son cœur s’emballait puis s’arrêter. Parfois il reprenait. La main entoura sa gorge et le souleva.

Nobuo essaya tant bien que mal de sourire, mais il n’en avait plus la force. On le jeta. Le sol était froid, glacial et rugueux. Les pavés, bien qu’érodés restaient ardent, durs, saillants. La pommette de sa joue explosa. Il cria. Lentement il ouvrit les yeux et se réveilla.

Enfin un sourire se dessina sur son visage. Il ne pouvait se l’expliquer, mais il souriait. C’était ainsi, le désespoir mêlé à la lucidité.

Le lion s’élança. Il filait à travers l’air, fidèle au fauve qu’il représentait. Ses pattes touchaient à peine le sol, elles l’effleuraient simplement, soulevant un bref nuage de poussière, virevoltant. Nobuo le contourna, prit appui sur le mur et sauta. Il arme dangereusement son poing. L’homme s’effaça. Il laissa derrière lui son genou, plié, à mi-hauteur. Deux côtes cédèrent. Ou trois, peut-être, Nobuo n’en était pas bien sûr, le choc avait été trop violent, le bruit trop sourd. Sa réaction trop lente. Une grimace effrayée parcourut son visage. Les sentiments que le lion exprimait s’inscrivaient sur son visage ; et on les lisait comme on lit dans le livre de sa propre vie.

[Nobuo] – Tu… T’es qui ?

L’homme ne dédaigna pas répondre. Ils luttèrent durant une petite minute encore. Le sang coulait le long de son crâne et obligeait Nobuo à fermer son œil droit, sans quoi il s’imbiberait du liquide rouge. Parfois il crachait. Parce qu’il détestait ce gout, cette sensation. L’impression de se boire soi-même était insupportable. Les mains sur les genoux, il resta durant quelques longues secondes à le regarder. Le noir envahissait tout, l’obscurité s’infiltrait dans les moindres recoins si bien que l’ombre n’existait plus. Ou elle existait trop. Le soleil avait déjà disparu et la lune pointait progressivement le petit bout de son nez blanc dans le paysage de Shimenu.

L’individu était grand, nettement plus large que son adversaire et d’une puissance qu’il n’était pas judicieux de comparer. Ses poings se refermaient en deux immenses masses de chair dont les prolongements musclés leur donnaient l’allure de deux enclumes greffées au bout des avant-bras. Sa musculature était nettement visible, même dans la nuit, et plissait sa chemise sans grand mal. Bien moins rapide que Nobuo, il se déplaçait néanmoins avec une grâce et une intelligence qui expliquait sans orgueil la puissance de ses deux mains. Ce qui étonna et intrigua le plus le jeune lion, c’était la profondeur de son regard : chacun de ses deux globes oculaires étaient profondément encastrés dans leurs orbites, de sorte qu’il était impossible de trouver la couleur de ses yeux dans la pénombre. Ainsi, lorsqu’une lueur cuivrée les colora finalement, Nobuo n’en fut que plus surpris encore et, pour rien au monde n’aurait-il pu omettre de relever ce changement.

Nobuo cracha. Il renifla silencieusement et passa une main recouverte de terre et de sang sur son nez.

[Nobuo] – Il y a peu d’hommes capable de faire une telle chose…

L’homme parut sourire. Mais ce n’était qu’une grimace pittoresque, un peu bancale et malsain.

[…] – Il y en a beaucoup moins pour le rapporter au monde, Nobuo-kun.

Cette voix… il la reconnut.

[Nobuo] – Tu ne tireras pas grand-chose de ma mort.

[…] – Non. Tu ne vaux rien aux yeux du monde. Comme tant d’autres…

Grave, puissante, assurée, cette intonation, il ne pouvait pas y en avoir des dizaines d’autres, pas ici, ni maintenant. Ni même avec ces deux yeux-la.

L’ombre s’abattu sur Nobuo.

[…] – Merci Nobuo. Le monde est bien plus joli de cette couleur, et c’est grâce à toi.

Le reflet de ses dents scintilla soudainement. Le cuivre dans les yeux de l’ombre illuminait toujours la petite ruelle et le corps sans vie du jeune lion. Il gisait, sur le pavé, la tête écrasée sur le trottoir. Le sang s’écoulait dans les rigoles des dalles et glissait lentement le long des fissures. La lune se souleva difficilement, et lorsqu’elle atteint enfin son apogée, l’homme avait disparu. Seul un cadavre hantait les rues de Shimenu, comme une alerte qu’on ne découvrira qu’au petit matin. Le soleil apporte souvent son lot de bonnes nouvelles.

Très tôt le lendemain matin, des cris terrifiants réveillèrent Kawazi Oto et Hiroshin Kessuke. Le ciel était alors si rouge, qu’ils comprirent très vite qu’il y avait un temps pour dormir. Et un temps pour tuer.


***



Ce matin-là ressemblait à tous les autres matins. Le soleil traversait le feutre des rideaux et inondait la petite chambre d’une couleur rouge chaude et agréable. Les murs blancs prenaient eux aussi une robe qu’on ne leur devinait pas et donnait au tableau un peu plus de beauté qu’il n’en avait déjà quelques minutes plus tôt. Les rayons du soleil descendaient progressivement, minute par minute, marquant la montée de l’astre dans le ciel. Iki se réveilla lorsque la chaleur sur sa joue se fit trop intense. Il clignota doucement des yeux et sans bouger, fit un tour de sa chambre du regard. Rien n’avait vraiment changé. Ses vêtements étaient toujours entassés sur le petit tabouret de bois à trois pieds et seule sa couette avait finalement migré du matelas jusqu’au sol, à côté de lui. D’un lent mouvement de la main il lava son visage endormi des rêves qui l’avaient sali durant la nuit et de l’autre, il tira les rideaux vers lui. La lumière se tut et une douce ambiance tamisée imbiba la chambre déjà chaude.

Le lion laissa son épaule tomber sur le matelas et se tourna sur le dos. Un bâillement plaintif rompit le silence. Un sourire se dessina sur son visage et il le laissa se prolonger le plus longtemps possible, pendant que son regard décrivait pour la énième fois le plafond de bois juste au dessus de lui. Lentement il se releva et passa ses bras puissants autour de ses genoux. Une grande inspiration ouvrit ses poumons à leur maximum et l’air afflua dans son organisme avec abondance. Son corps s’étendit finalement. Les bras en l’air, Iki essayait tant bien que mal de toucher le plafond, sachant pertinemment bien qu’il n’y arriverait pas. Ses muscles s’étirèrent. Ils se tendaient et se détendaient avec majesté, comme un moteur composé de multiples rouages qui s’emboitaient parfaitement. Et lorsqu’une partie de l’architecture demandait à ce que l’on tende celui-ci, alors l’autre opposé se détendait sans qu’aucun ordre ne soit lancé. C’était la magie du corps humain.

Iki s’approcha de l’évier, et ouvrit le petit robinet d’eau. Le liquide tomba entre ses deux mains rapprochées l’une de l’autre sous la forme d’un petit contenant qu’il s’aspergea sur le visage. Il passa ses mains encore humides le long de son torse nu et sur son crâne aux cheveux noirs et courts. Enfilant un haut blanc, il le resserra au niveau de la ceinture, et sortit.

Il régnait dehors, une ambiance un peu particulière. Iki trouvait déjà cette matinée particulièrement douce, agréable et calme. Un peu trop calme, à vrai dire. Le soleil ne l’avait pas agressé, son réveil n’avait été accompagné d’aucune violence et là, dans les couloirs du dôjo, il n’y avait pas une âme. D’habitude, dès l’aube on discutait, on s’entraînait ou l’on s’occupait, de quelque manière que se soit. Iki maudissait régulièrement tous ces imbéciles qui le dérangeaient en pleine méditation, au sortir de sa chambre. Plongé dans ses pensées, la matinée était le plus souvent un moment de méditation et de réflexion. L’après-midi, plus lourde, plus chargée en humidité et plus chaude était alors réservée à un entraînement intensif, suant, exténuant et très souvent bénéfique, porteur. Ce matin-là, il y avait quelque chose de satisfait et de crispé à la fois. Le lion traversait les couloirs avec ce plaisir de ne pas être dérangé et, en même temps, la sensation qu’il manquait quelque chose au tableau. Qu’il ratait une occasion, un évènement. Lorsqu’il sortit des couloirs du grand bâtiment, il vit le ciel rouge. Et il comprit.

Kawazi déboula d’une petite porte annexe. D’un signe de la tête froid, presque effrayé, il lui demanda de venir. Iki le suit sans hésiter, il y avait déjà trop d’indices pour qu’on ne lui révèle plus le crime qui avait été commis. Etrangement, le mot « crime » s’était conjugué dans sa tête, mais il n’avait aucune idée de ce tout ce scénario signifiait. C’était une sorte de mot générique que son esprit avait mis devant tous les autres, très certainement influencé par le ciel rouge sang, dehors. Quelques minutes plus tard, Iki comprit qu’il n’y avait rien de plus littéral que ce terme-là. Et que le corps de Nobuo, dans les bras de Kane, au milieu de la cours du dôjo, était bien mort, vide. Sans vie. A jamais.

[Iki] – Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

[Kawazi] – Des commerçants ont retrouvé le corps de Nobuo éteint, ce matin dans Shimenu.

Il n’en dit pas plus. Le meurtre, parce qu’à ses yeux il s’agissait bien d’un meurtre, n’avait pas été commis dans l’enceinte même de l’Ecole des Six Lions. Mais les yeux blancs de Nobuo portaient toujours la marque de l’affront. La balafre qui découpait sa tête en deux, une indignation parmi les indignations.

[Ieyasu] – On n’attaque pas l’Ecole des Six Lions sans s’attendre à en payer les conséquences.

Ieyasu avait frayé son chemin entre les lions et les grands pontifes du village de Shimenu qui entouraient la scène. Iki zigzagua comme il put entre les corps massif pour tenter d’apercevoir Kane. Il possédait pour lui une aura étrange, nouvelle. Elle n’était ni plus noire, ni plus claire, mais juste curieusement différente de ce qu’il reconnaissait à Kane. Et il n’était pas sans dire que les deux lions s’étaient déjà assez fréquentés pour pouvoir se reconnaître l’un l’autre les yeux fermés. « Même aveugle, l’homme sent ». C’était une des leçons de Kawazi. Tout autour de lui, les lions faisaient silence. Seul le bruit de quelques pleurs et principalement ceux de Kane, rompaient la sourde et tacite procession qui se faisait.

Kawazi posa sa main sur l’épaule de son confrère et sourit mollement.

[Kawazi] – La vengeance ne t’apportera jamais le réconfort, Ieyasu-san.

[Ieyasu] – Je sais. Mais elle aura au moins le mérite de les divertir l’espace d’un instant.

Il fixa ses poings, les yeux rageurs et fermement incrustés dans leurs orbites. Iki épiait la scène, avec ce même dégout pour le grand lion. Il s’avança finalement vers eux, les yeux presque clos, les mains fermées et les jambes crispées. Ieyasu, dans sa colère, le toisa du regard et le bouscula fébrilement.

[Ieyasu] – T’es pas obligé de jouer un jeu, imbécile. Nobuo n’était rien pour toi, me fais pas croire à une soudaine compassion envers lui. Le connard qui l’a tué payera pour ce qu’il a fait. Il renifla et fronça les sourcils. Même si, à mes yeux, le prix ne sera jamais assez fort.

Iki souleva un œil surpris, presque effrayé. On avait trouvé le meurtrier, il était là, quelque part à moisir dans les geôles du dôjo, ou du village. Cette idée lui parut d’autant plus effrayante qu’il repensait à l’aura de puissance qui émanait de Kane. Il connaissait cette sensation même s’il n’arrivait pas réellement à mettre le doigt dessus.

Un homme à l’étrange expression faciale – d’une neutralité terrifiante – pencha sa bouche au dessus de l’oreille de Ieyasu. Ses lèvres se mirent en mouvement par deux fois.

[Kawazi] – Qui est-ce ?

Ieyasu grimaça.

[Ieyasu] – Rikyu. Il vient d’être arrêté.

Les pupilles marron du grand lion s’éteignirent. Ses yeux se fermèrent et le chaos qui régnait dans la tête du grand lion paraissait interminable et insupportable. Les cris de stupeur et de tristesse de Kane transperçaient la foule. Iki bouillonnait intérieurement. Il lécha lentement sa lèvre inférieure et d’un coup d’œil agressif envers les deux lions, il disparut dans les couloirs du dôjo.
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MessageSujet: Re: La raison du plus fort   Lun 19 Oct - 22:41

La cohue s’était peu à peu éteinte. Les cris, les discours et les pleurs laissèrent leur place dans un ballet inexplicable au calme, à la sérénité. A la sagesse. Kane n’avait cessé de pleurer et Ieyasu s’était finalement rejoint à lui, déversant des larmes de haine sur le sol. Iki avait sourit mollement et s’était rapidement éclipsé d’une pièce de théâtre qu’il considérait très mal. De mauvais acteurs, un scénario pitoyable, des personnages sur-joués, ce tableau ne lui donnait pas envie. Kawazi semblait supporter cette immondice avec plus de facilité. C’était ce qui rendait le grand lion aussi lucide, aussi réaliste. La réalité, quelque soit son visage, est toujours gage de la vérité, bonne ou mauvaise, répétait-il souvent.

Iki s’était assis silencieusement sur un banc de la bibliothèque. Ses doigts feuilletaient avec acharnement les pages d’un petit livre dont il ignorait le nom, tandis que ses yeux se baladaient dans la grande pièce rectangulaire tapissée de multiples étagères dont les livres étaient le seul contenu. Quelques âmes erraient ici et là, cherchant tant bien que mal un texte, une œuvre, une recette. Mais la plupart des érudits qu’Iki rencontrait régulièrement dans les couloirs de la bibliothèque avaient déserté le lieu. Il y avait mieux à faire, pensa-t-il. Il y avait mieux à faire, mais certainement rien de bien plus intéressant que de profiter du calme qui régnait ici. Il passa sa main le long de sa tempe gauche et s’appuya confortablement sur son coude.

Une brise fraîche le fit frissonner. La main de Kane qui se posa sur son épaule le fit grincer des dents, même si, paradoxalement, elle paraissait étonnement plus froide que le courant d’air qui soulevait de lui-même les paragraphes qu’Iki n’avait pas pris le temps de terminer. Instinctivement, il posa sa main sur le poignet du lion et la retira du contact de sa peau, sans se retourner.

[Kane] – Je te comprends, Iki-kun.

Hum, il le comprenait. C’était une phrase insensée, presque comique. Comment pouvait-il le comprendre : Kane masquait un meurtre, Iki était convaincu de sa culpabilité ; Kane le surpassait chaque fois, Iki revenait à la charge sans trembler. Et puis, Iki l’avait devancé une fois, au cours d’un combat. Il se souvenait de cette pulsion dans le réfectoire du dôjo, il se souvenait de la couleur qu’avait pris le monde et que le monde s’entêtait à prendre chaque fois qu’il les contractait, les yeux des Rois Lions. Il se souvenait également de la leçon de Kawazi à ce sujet. C’étaient tant d’éléments que Kane n’avait pas connu et ne connaîtrait peut-être pas.

Il fit glisser son index contre son pouce et tenta de se remémorer le contact de la main de Kane, sa peau épaisse, presque rugueuse. Défaite de nombreuses cicatrices.

[Kane] – Si je t’assure. Maintenant, toi et moi ne sommes plus si éloignés.

Et puis cette aura qui l’entourait. Ce chakra bleuté qui évoluait dans une mouvance orangée, presque couleur cuivre, ce chakra émanait de lui avec la sensation de le connaître, de l’avoir déjà rencontré, au détour d’un duel, au carrefour de deux entraînements. Iki ne se retourna pas, il ferma ses yeux et se concentra sur cette ambiance si particulière. Le courant d’air frais perdurait, il froissait ses vêtements, tantôt gonflés, tantôt acculés contre sa peau. Ses muscles frissonnèrent finalement, mais Kane s’était rapproché de lui, ce qui, sans doute, n’était ni anodin, ni rassurant.

Finalement ses doigts se délièrent et se reposèrent sur le papier morcelé par le temps. Ses rainures, l’encre qui parfois s’effritait mais qui malgré tout rapport aux hommes un patrimoine passé avec une précision étonnante. Iki laissa ses yeux fermé, concentré sur ce qui l’entourait, et sur les sensations qui émanait de cet entourage. Son index était posé clairement sur la ligne, la troisième phalange en contact permanent avec l’encre. Il inspira silencieusement et ouvrit finalement l’entière partie de ses poumons. Il sentait le sourire de Kane, juste derrière lui, à même d’en effrayer plus d’un, de faire hésiter le plus sûr de tous les hommes. Kane n’était qu’un gamin.

La haine qui montait dans les yeux d’Iki allait bien plus loin. Kane était surtout un vilain connard.

[Kane] – Je n’ai pas manqué la lueur qu’il y avait dans tes yeux. Ce que c’était, je n’en ai aucune idée. Mais maintenant…

Son poignet jetait son index horizontalement. Iki lisait, les yeux clos, le doigt rivé sur le livre. Quelque chose, quelqu’un, quelque part, lui susurrait une solution, une résolution. Une clé. Il s’était machinalement rendu aveugle, même si cette sensation ne découlait pas d’une interdiction de voir, mais plus d’une contrainte personnelle. Et il comprit : ces deux lectures possibles, celle de l’âme et celle du corps, les différentes interprétations qu’on pouvait en faire, bonnes, mauvaises, bonnes et mauvaises, ou ni bonne, ni mauvaise. Le noir et le blanc du monde se mélangeaient dans un gris écarlate, un peu pâle et terrifiant de neutralité. Un gigantesque pinceau de crin s’étala sur le tableau des hommes et y déposa les couleurs, les teintes et les reliefs. Et ni le blanc, ni le noir ne prirent le dessus l’un sur l’autre. L’univers se peignait d’une seule traite, une traite amère, d’un coup de poignet assuré et à la fois fébrile.

Iki comprit. Kane possédait lui aussi le Dou Gan no Shishiou. Sur cette découverte, sa main s’arrêta. Il ouvrit ses deux yeux paisiblement et laissa le vent frais qui virevoltait dans la bibliothèque s’emparer de lui, comme s’il allait s’envoler. Kane était toujours là, derrière lui. Il parlait avec une certaine fierté, mais ni l’aura qui émanait de lui quelques secondes auparavant, ni la vantardise que son discours décrivait n’atteignait le jeune lion. Iki savait, Iki n’était plus dupe. C’était ce que Kane tentait tant bien que mal de lui expliquer sans réellement se dévoiler. Parce que dévoiler le terme de sa puissance, c’était dévoilé le comble de son meurtre. De son meurtre.

Iki leva la tête sourit, transpercé d’un réel plaisir. Si le bonheur devait ressembler à ça, alors il était un véritable havre de paix.

[Iki] – Tu disais quelque chose ?

Kane sourit, satisfait.

[Kane] – Je n’ai pas l’habitude de déployer toutes mes cartes, Iki. Mais sache que je suis toujours là, derrière toi. Je ne te lâcherais pas.

[Iki] – Pourquoi crois-tu que cela me fasse quelque chose, crétin ?

Kane ricana.

[Kane] – Tu trembles Iki. Tu trembles de peur.

Son ricanement se prolongea quelques secondes après sa sortie de la bibliothèque.

Iki laissa le silence retrouver sa place dans la pièce d’érudition. Il inspira presque religieusement et finit par se lever, laissant chacun de ses mouvements s’effectuer, du commencement, lent, râleur, jusqu’à la terminaison, précise, assurée, majestueuse. Il traversa la pièce de lecture et tourna sur sa gauche, derrière une haute étagère d’un bois marbré, parfois blanchi de quelques rajouts somptueux. Sa main se posa sur la poignée d’une petite lucarne de bronze dont les vitres étaient fumées par la flamme d’une bougie qui éclairait le couloir d’entre deux étagères, juste au dessous de la fenêtre d’appoint. D’un geste bref, il la ferma.

Le vent se tût. Les pages du grand livre arrêtèrent alors de s’envoler. L’œuvre se referma sur elle-même et Iki arrêta de trembler. De froid.


***



Il avait les preuves suffisantes. Les mains ensanglantées, ouvertes de part et d’autres par des cicatrices encore toutes fraiches, une aura de chakra qui avait changé, évoluée vers quelque chose de nouveau mais qui n’était méconnue de personne. Puis, le livre lui avait révélé l’invisible secret, lorsqu’il avait lu de la plus belles de toutes les manières. Parce qu’on peut lire les yeux éteints : il suffit d’y ouvrir son cœur. Il avait bien évidemment partagé son hypothèse à Ieyasu et à Kawazi. Le premier l’avait violemment repoussé, mais Iki n’en attendait pas moins de lui. L’innocence de Rikyu l’ennuyait ; la culpabilité de Kane semblait impossible. Kawazi avait porté sa puissante main sur son épaule, comme il le faisait souvent et ils avaient tous deux porté leur regard vers le couché du soleil. Il était une certaine forme d’avenir. Iki voyait plutôt son impuissance face au destin.

Le lion repensait méthodiquement à toutes ces informations, laissant ses pieds le guider sereinement à travers les nombreuses marches pavées, dont la mousse qui s’était rapidement proliférer sur leurs contours, les rendaient extrêmement glissants et puants. Eclairés par la seule lueur des torches retenues par des crochets encastrés à même le mur brûlaient indéfiniment, Iki avançait tranquillement, sans prendre gare ni à l’humidité ambiante qui s’accentuait à mesure qu’il descendait les quelques escaliers, ni à l’obscurité qui prenait finalement tout l’avant et tout l’arrière, à quelques mètres près. Il haussa les épaules et ferma les yeux l’espace d’une seconde.

Enfin le sol se stabilisa. Les pavés s’égalisèrent, en forme et en taille, comme si l’homogénéité de l’espace rapportait à un quelconque symbole, une représentation d’un milieu particulier. Un homme dont l’armure ruisselait d’un mauvais argent, tenait fermement dans sa main droite une torche un peu plus épaisse que toutes les autres, alors que sa main gauche ne cessait de donner à sa plume toute l’utilité qui l’on avait souhaité lors de sa création. Il avait néanmoins stoppé très rapidement le mouvement de son poignet lorsque le son de pas parvint à son oreille, et posa même son regard sur les deux petit Sai à côté de la grande feuille de papier une fois l’ombre qui précédait les pas atteint le mur opposé au garde. Il fit mime de se lever, mais le kimono blanc et la ceinture verte qui retenait le grand pantalon blanc d’Iki l’arrêtèrent immédiatement. Il sourit l’espace d’un instant et se rassit finalement.

Iki ralentit le pas mais ne s’arrêta pas totalement. Il suffit un hochement de la tête au membre de police de Shimenu pour se lever et passer une grosse clé d’argent dans la serrure. La petite porte qui clôturait le couloir, dont le garde était posté juste à côté et dont il était le dépositaire, s’ouvrit dans un cliquetis effrayant. Déjà, à travers la petite fenêtre creusée à même le bois de la porte, cisaillée de barreau de métal et protégée aux bordures par des plaques d’aciers plusieurs fois vissées, Iki pouvait ressentir toute la colère pestilentielle qui en émanait. Son estomac le mit mal à l’aise mais il se retint de tout mouvement de faiblesse. La porte coulissa, lourdement attelée sur son armature de métal et ouvrit au regard du lion plusieurs cellules dont les barreaux prolongeaient le couloir. Comme un couloir de métal. La plupart étaient vides, mais l’une d’entre elle attira son attention. La jeune femme était élancée, puissante, presque entièrement dénudée et jeta sur lui un regard de feu. Un regard que même lui n’aimerait pas toiser de trop près. Rikyu était là-bas, au fond, un peu plus loin. Il ne s’était pas immédiatement levé, rester allongé dans la paille qui lui servait de matelas, les poignets croisés sous sa tête.

Finalement, il sursauta et lâcha un sourire morbide, presque désespéré. Comme l’on peut être désespéré de la vie, sacrifié par celui que l’on considérait être un « ami ».

[Rikyu] – Qu’est-ce que tu viens foutre ici Iki ? C’est pas un endroit pour les faibles de ta trempe.

Iki s’avança jusqu’à lui, mais resta tourné vers le fond du couloir.

[Rikyu] – Dégage de là, j’ai rien à te dire, rien à t’annoncer, rien à regretter. J’assume ce que j’ai …

[Iki] – Ta gueule, Rikyu.

Il se tourna soudainement et posa ses mains sur les barreaux. Le cliquetis d’une serrure qu’on referme derrière soi rompit le silence.

[Rikyu] - Allez, casse-toi. Je sais même pas pourquoi tu es venu.

[Iki] – Tu ne l’as pas tué, n’est-ce pas ?

Rikyu se leva et rapidement, abattit ses mains sur son pantalon afin de se défaire de l’accroche de la paille sur le tissu.

[Rikyu] – Je ne suis pas un tueur crédible, c’est cela Iki-kun ? Va te faire foutre, toi et tes conneries.

Iki sourit, satisfait.

[Iki] – Si, Rikyu, t’es certainement un beau salaud. Mais Kane a dans son regard quelque chose que tu n’auras jamais. Il l’a tué, Nobuo. Il l’a tué je le sais. Et toi aussi. Personne ne peut être trompé par la haine qu’il y a dans ses yeux.

Kane était passé dans la petite cours qui bordait la chambre de Rikyu ce soir-là. Il avait trouvé son partenaire en sueur, lancé dans une série d’étirements intensifs. Il avait sourit puis il était reparti presque aussitôt.

Rikyu baissa la tête et s’assit finalement sur sa paillasse. Iki renifla, satisfait et laissa le lion peser les conséquences de leur bêtise. Il ne ressentait aucun scrupule face à cette injustice. Kane paierait simplement un peu plus cher …

La porte se ferma derrière lui. Il entendait encore les pleurs de Rikyu, parce que même lui, pleurait. Il repensa à la phrase que Kawazi sortit à l’occasion de son arrestation.

Un Lion en cage n’est plus vraiment un Lion. C’est une hyêne.
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MessageSujet: Re: La raison du plus fort   Mar 20 Oct - 17:40

Iki resserra lentement les lacets de ses chaussures de marche. Il se releva tout en s’étirant sans gêne et échappa un bâillement bruyant. Kawazi ronfla, le lion répondit par un petit sourire mesquin. La jeune femme qui se dressait face à eux était grande, plutôt belle, même si le masque retenue par une petite lanière de cuir couvrait partiellement son visage. Néanmoins la petitesse de ses vêtements laissaient apparaitre un corps jeune, blanc et une peau fine et au semblant douce. Iki renifla. Il leva les yeux vers le rictus tendu, presque trop sérieux de la jeune femme, et croisa enfin son regard. D’un blanc profond, il le fit frissonner.

[Kawazi] – Nakagawa-chan n’est pas une femme méchante tu sais.

Il haussa les épaules passa son index le long de ses narines. Elle ne lui faisait pas peur, pas comme Kawazi pouvait se l’imaginer en tout cas. Comme d’habitude, le grand lion prenait la situation du bon côté, avec un sourire serein, comme si tout allait toujours très bien se passer. Mais Iki savait, que le monde n’était pas espace de bonheur perpétuel, où les hommes s’aimaient, et s’aimaient, et s’aimaient encore. Iki s’en souvenait – parce qu’il n’avait jamais pu oublier ce moment-là de sa vie – des yeux éteints de Nobuo, de l’hypocrisie de Kane et de ses mains meurtries, de ses yeux… cuivres. Le lion était parti quelques mois plus tard pour le village de Kiri, laissant son homologue seul. Iki n’avait jamais été seul à Shimenu, mais après l’assassinat du Nobuo et l’innocence de Rikyu dont il était pleinement convaincu, il ne préférait pas côtoyer ces hommes-là. Ieyasu lui en avait bien évidemment voulu. L’espace d’un instant, il eut une lueur d’espoir lorsqu’Iki avait affirmé haut et fort que Rikyu n’était pas le tueur. Mais dès qu’il avança le nom de Kane, il n’eut pas le temps de déployer tous ses arguments que le puissant lion était déjà sorti, parti, ne désirant pas entendre à nouveau les balbutiements d’un enfant qu’il considérait comme trop ambitieux. Lui, Ieyasu, osait l’insulter de trop ambitieux… Iki désirait la vérité. Kawazi avait posé sa main sur son épaule, comme il savait si bien le faire dans les moments difficiles, mais n’avait rien fait. Ou n’avait rien pu faire.

Il ne lui en voulait pas tellement.

***


Yasu s’assit silencieusement sur le petit tabouret de bois. Elle ne lâcha pas le lion du regard, se retourner puis se baisser doucement vers elle et déposer dans la tasse à ses genoux, quelques liqueurs d’un thé brûlant. Elle s’inclina poliment et attendit qu’il fasse de même dans sa propre tasse et qu’il s’assoit juste en face d’elle.

[Yasu] – Comme d’habitude, vous recevez avec dignité, Kessuke-dôno.

Hiroshin sourit l’espace d’un instant puis reprit la mine grave et sévère qu’il arborait la majeure partie du temps. Il était rare de voir le grand monarque sourire de bonheur. Souvent, ça n’était pas bon signe.

[Hiroshin] – Nakagawa-chan … Il passa sa main puissante le long de son bras. Toute âme pénétrant ces lieux mérite d’être traitée ainsi. Néanmoins …

Il porta la tasse de café qui paraissait toute petite dans les épais doigts d’Hiroshin.

[Hiroshin] – Néanmoins, je ne sais plus si, vraiment, je fais bien de vous accueillir ainsi.

Yasu ne sourit pas, même si, tout au fond d’elle, elle en mourrait d’envie. L’Anbu ne comprenait pas réellement sa mission. Oh, si, l’objectif était clair, concis, tout ce qu’il y avait de plus explicite. C’était la manière, l’ordre en lui-même qui paraissait étrange et très peu conventionnel.

[Yasu] – Je comprends.

Elle avala difficilement une gorgée de la boisson et dégagea un bref sourire sérieux.

[Yasu] – Cependant vous en conviendrez, Kessuke-dôno, que contrairement à vous et à vos lions, je ne suis pas maître de moi-même. Et que, bien que cela m’ennuie tout autant que vous, les ordres sont les ordres.

[Hiroshin] – Il faut croire que je ne suis plus réellement maître de mes élèves, Nakagawa-chan. L’Ecole des Six Lions est liée au village de Konoha par une règle tacite et immuable. Mais si je dois fournir à votre administration chacun de mes plus grands espoirs, alors je ne vois plus aucun intérêt à ce que notre dôjo se porte garant de la protection de votre village.

Yasu baissa la tête poliment.

[Hiroshin] – Nous ne sommes, et nous ne serons jamais le fournisseur d’une quelconque organisation ou institution, sachez-le bien, Yasu Nakagawa. Malgré tout le respect que j’ai pour vous et pour le Haut Conseil de Konoha, cette situation m’attriste et j’espère sincèrement qu’elle ne se reproduira plus à l’avenir.

[Yasu] – Je ferais part de vos craintes et de votre colère à mon supérieur direct, Okugane Tsukyoko, Kessuke-dôno. Lui seul est responsable de cette mission, même si je pense que …

Okugane s’en ficherait, bien évidemment. Hiroshin leva des yeux interrogateurs et engloutit sa tasse de thé dans un sourire déçu.

[Yasu] – Je pense que je ne pourrais rien faire de plus.

Elle se leva, s’inclina, et laissa Hiroshin seul. Avec sa colère.


***


Iki se tourna lentement vers Kawazi et finit de rehausser le sac sur ses épaules. Les yeux baissés, presque triste, sa bouche se mit en mouvement.

[Iki] – Vous aviez promis de toujours me protéger, Kawazi-sempaï. Vous me l’aviez promis lors de notre première rencontre.

Kawazi n’avait jamais égaré ce souvenir, ces paroles qu’il avait porté aux oreilles de l’enfant qu’il avait trouvé au détour d’un chemin à Shimenu. Il portait avec lui son secret, il l’avait formé et il avait, grâce à lui, permis à Iki de se maîtriser et de devenir, certainement, l’un des plus grands guerriers que l’Ecole n’ait connu à son âge.

Une nouvelle fois, il posa sa main sur l’épaule musclée de son élève et sourit péniblement.

[Kawazi] – La tristesse est une émotion que tu sais contrôler, Iki-kun. Prends bien soin de ne pas laisser tes sentiments te guider et tu verras, la vie qui s’ouvrira devant toi n’en sera que plus belle.

Kawazi se tourna vers Yasu qui attendait, quelques mètres devant eux. Le regard des autres lions, de Ieyasu, d’Aiko n’était plus supportable mais Iki restait planté là, ne trouvant plus la force de bouger, d’avancer de ne serait-ce qu’un pas.

[Kawazi] – Il y a des forces auxquelles même-moi, je ne peux m’opposer. J’ai promis de te protéger, je ne l’oublierais jamais.

Il s’arrêta quelques secondes et laissa son regard se perdre dans l’immensité du ciel bleu.

[Kawazi] - Nakagawa-chan fera un très bon formateur, j’en suis convaincu.


***



Il faisait déjà presque noir. La soleil tombait rapidement au-delà de la lisière de la forêt de grands chènes. Yasu marchait vite et Iki la suivait, sans un mot. L’Anbu savait que ce qu’on leur demandait, à elle et à son « paquet » n’était ni agréable, ni même supportable. Pourtant il en était ainsi et ni lui, ni elle, ne pouvaient réellement y faire quelque chose.

Iki repensait à ces nombreuses années de passé à Shimenu, sans se rendre vraiment compte combien cela allait lui manquer. Il ravivait déjà une haine farouche contre ceux qui étaient à l’origine d’un tel bouleversement. Ce n’étaient que des noms, flous, pas bien précis. Konoha, Okugane, ses premières impressions n’étaient déjà pas bonnes. Il revoyait dans sa mémoire le meurtre de Nobuo, trois ans plus tôt, le départ de Kane pour Kiri, les séances d’apprentissages avec Kawazi et la première fois qu’il maîtrisa le Dou Gan. Et puis il y avait eu cette lettre mandatée par le village de Konoha qui exprimait à Hiroshin la volonté du village de Konoha de ramener un certain Iki Namikaze, élève de Kawazi appartenant à la Rokushishi Ryu en terre shinobi. Personne n’avait vraiment pu ou su s’y opposer.

Iki s’était déjà promis à lui-même qu’un jour il partirait de Konoha, et qu’il reviendrait chez les siens. Parce que l’Ecole était tout ce qu’il avait, comme une grande famille.

[Iki] – Dites, Nakagawa-chan.

Il fit balancer ses pieds dans le vide, assis sur le banc d’une petite auberge où ils s’étaient arrêtés en chemin.

[Iki] – Vous pensez qu’un jour, je pourrais les revoir ?

Elle porta un verre fumant à sa bouche et sans exprimer une quelconque émotion sur son visage, elle lui répondit d’un hochement vertical de la tête.

[Yasu] – Non, je ne crois pas. Désolé bonhomme.

.FIN.
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