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 [Autre] - Ce que Nous Sommes

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MessageSujet: [Autre] - Ce que Nous Sommes   Jeu 26 Aoû - 21:16

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Comment dire ce que l’on est ? Comment se définir ou même nous imaginer ? Des critères servent à ces fins mais ceux-ci ne sont valables que dans le regard d’un autre que soi. Un vieil ermite dans la forêt qui aurait depuis longtemps oublié ce qu’est l’homme se verrait comme un animal de la nature, avec ses besoins et ses envies. A contrario une femme d’âge mûre ayant derrière elle un passé lourd de rencontres et d’affinités saurait exactement définir sa forme physique avec moult mots et expressions imagées ou concrètes. Le soi n’est qu’un reflet que l’on découvre petit à petit avec le temps, si le cœur nous en dit.

Pour une gamine des rues comme elle, ces considérations métaphysiques n’existent même pas. Il n’y a que deux choses qui comptent : où trouver de quoi se nourrir, et où dormir le soir. Evidement cela s’accompagne de divers codes de conduite que des enfants comme elle ou ceux qu’elle côtoie apprennent instinctivement. Le premier de ces codes, est de ne jamais se faire attraper, peu importe la raison, avant d’être en âge de faire quelque chose par soi-même. Mais pour une petite fille comme elle, que pouvait-elle espérer faire de sa vie une fois grande ? Pour rire et se moquer d’elle, les autres enfants lui disaient qu’elle finirait sa vie dans un bordel. Plus en avance que bien des gamins de riches ou de gens aisés, qui ne connaissaient rien à la vie, la petite savait bien ce que ces moqueries signifiaient.

Elle sait, comme les autres savent, qu’ils n’ont pas beaucoup de possibilités. Certains préfèrent même se laisser attraper, pour ainsi être emmenés ailleurs. Sortir de ce dédale sombre et puant. Sortir de cette crasse et de ces maladies. Sortir, de leur vie, pour aller dans une autre. Ce ne sont que des rêves, des illusions, que les brumes nées des températures tantôt trop chaudes ou trop froides du quartier dissipent rapidement. A travers ce brouillard, il n’y a pas d’avenir, et ceux qui tentent de le traverser ne reviennent jamais. Mais ceux qui restent de leur côté...

Son regard se porte sur un homme affalé contre le mur en face du sien. Il est à moitié nu et tien fermement une bouteille de saké bas de gamme et presque vide. Même dans son sommeil il s’y accroche comme si sa vie en dépendait. Et dans un sens c’est vrai, elle en dépend. L’alcool lui permet d’oublier, d’imaginer plus facilement un autre levé de soleil, un autre ciel qui ne serait pas éternellement gris, une autre nuit entre quatre murs dans une paillasse propre. Elle aussi rêve, mais seule l’image de deux visages reste marquée dans sa tête. Une femme au visage fin, affichant quelques cernes et des pattes d’oies aux coins de ses yeux bleus. Et un homme aux cheveux courts et noirs, une mine sérieuse mais des yeux marron pétillants de malice et de bonheur.

Ce sont ses parents, cela ne fait aucun doute, mais elle ignore comment elle s’est retrouvée à la rue. Abandonnée des siens, elle n’avait dès lors que fui dans ces dédales qui servaient de toile de fond à une existence morne, pauvre, aussi miséreuse que possible. La maladie l’avait touché plus d’une fois sans la prendre, et pourtant son corps ne portait aucune stigmate contrairement à certains dont le visage était dès l’enfance ravagé. Ces visions, qui auraient glacés d’effroi bien des adultes et tirés les larmes de leurs enfants, étaient particulièrement banales aux yeux d’un bleu pur de cette jeune fille. Tout avait été vu, et revu ici.

Cadavres et squelettes, mutilations et faces ravagées, sang, drogues, alcools. Elle a surmonté des écueils mais il en est un qu’elle ne peut éviter : la vieillesse. Elle grandit, même si elle ne s’en aperçoit qu’après coup chaque hiver qui passe. Ses vêtements sales deviennent trop courts, ses cheveux poussent plus vite et l’obligent à les couper plus souvent, son corps aussi change. Ses seins prennent du volume et deviennent sensibles, une pilosité nouvelle née entre ses cuisses, et un beau jour elle crut atteindre la fin de son existence lorsque du sang sortit de son corps par le bas.

Mais une vieille folle qui habitait les taudis lui rit au nez et lui dit simplement que cette douleur était naturelle pour elles, les femmes, et qu’il faudrait qu’elle s’y habitue à l’avenir. Aussi s’est elle habituée, comme elle s’habitue à tout le reste. Depuis longtemps son odorat ne sent quasiment plus rien, à cause de la puanteur révulsant de ce lieu de vie malsain. Depuis longtemps son cœur n’est plus serré lorsqu’elle voit un enfant être passé à tabac, ou une gamine être enlevée. Depuis trop longtemps, son esprit n’est plus dérangé par les cris de souffrances, les râles et les pleurs qui l’empêchaient auparavant de dormir. Cette inhumanité révoltante ne gênait personne, car la décence humaine n’avait plus cours ici.

La barbe de l’ivrogne endormi n’attirant que peu son regard, Amasa restait assise, les genoux repliés sur son buste et entourés de ses petits bras maigres. La tête posée sur ses avant-bras, elle pensait à son dernier repas qui n’avait été que de simples restes. Elle avait faim, et sentait dans son ventre deux douleurs distinctes : celle du manque de nourriture mais aussi cette douleur qu’elle ressentait pendant une semaine tous les mois, voir deux mois. Elle allait encore saigner, et ce ne serait pas beau à voir. Des éclats de voix la tirèrent un peu de sa torpeur.


[ ??? ] - T’sai qu’ta un beau p’ti’cul toi…

[ ??? ] - S’tu cris on’t’plant c’t’est clair ?

[ ??? ] - Allez soit sympa s’t’euplait !

Une femme allait se faire agresser à une rue de là. Il n’aurait fallu à la gamine qu’à avancer au coin de la ruelle puis à tourner la tête pour voir la scène. Mais il fallait filer maintenant, pour éviter que la faim inassouvie ne les tourne vers elle s’ils la voyaient. Se levant difficilement, tous les sens en alerte, elle abandonna là son mur et commença à marcher sur la pointe des pieds sur le sol de sable et de terre. Elle portait de petites sandales de paille déchiquetées et avait mal au dos, mais elle restait silencieuse, le souffle court, se préparant à chaque pas à courir dans un trajet endiablé qu’elle avait déjà fait et refait dans ces rues.

Un bruit de lutte fût le message sonore qu’elle attendait pour courir. Prenant ses jambes à son cou, la miséreuse fila droit vers l’arrière du bâtiment, à savoir un entrepôt. Elle restait souvent prêt de celui-ci car, quand l’entrepôt était utilisé par dieu sait qui, il arrivait que des gens de l’extérieur laissent tomber des choses, ou oublient de surveiller leurs affaires. Le vol faisait évidement parti de sa vie courante, et elle revendait tout ce qu’elle pouvait dérober contre de la nourriture. En ce moment elle se voyait plus économiser des bricoles pour s’acheter de nouveaux vêtements, tout aussi sale sans doute, mais à sa taille au moins. Mais cela ne serait possible que si elle n’était pas attrapée.

Arrivée à l’angle de l’entrepôt, elle s’arrêta en glissant sur le sol et en manquant au passage de tomber, puis jeta un coup d’œil. Il n’y avait apparemment personne, mise à part des poubelles. Mais il se fallait se méfier avec les gros tas d’ordures comme ceux qu’il y avait là : parfois ils cachaient des gens. Par chance cette rue n’était pas exactement son chemin : avisant une échelle, Amasa commença à monter à celle-ci pour atteindre le toit du bâtiment, duquel elle n’aurait plus qu’à sauter sur le toit des maisons puis aux balcons des immeubles vides. Grimpant aux barreaux rouillés avec ses petites mains habillées de gants troués, elle fit bien attention à ne pas cogner sa tête contre un bout de métal : la rouille pouvait tuer des gens, elle l’avait déjà vue faire. Lorsqu’elle posa ses mains sur le toit de taule de l’entrepôt qui était une suite de triangles et donc tout en pente, un cri de douleur déchira l’air et l’illusion de calme régnant dans le quartier.

Ce qui interloqua immédiatement et pour la première fois depuis longtemps, c’était que ce cri n’était pas celui d’une femme, ni même d’un enfant, mais celui d’un homme. Et pour être exact, à moins que son ouïe ne lui joue des tours, elle était quasiment certaine qu’il s’agissait d’un des hommes de tout à l’heure, ceux qui allait agresser une femme dans la rue d’à côté. En face d’elle il y avait un toit, à sa droite il y avait cette rue. Pesant le pour et le contre, tournant sur elle-même pour évaluer le danger, Amasa décida de laisser sa curiosité prendre le dessus et fonça, le dos recourbé et les mains près du sol pour se rattraper en cas de chute, en direction du versant nord de l’entrepôt.

Se penchant au bord de celui-ci, la gamine essaya de distinguer à travers le brouillard ce qui se passait en bas. Il y avait d’autres cris à présent, et des mouvements vifs qui faisaient tournoyer les brumes autour d’eux. Quelqu’un était en train de se battre, et mettait hors d’état de nuire chacun des trois clochards. L’un d’eux avait arrêté d’hurler et reposait à terre. Un autre transperça le rideau gris et alla s’écraser contre un mur. Le troisième tomba à genoux sans avoir été touché et cria quelque chose d’incompréhensible avant de se rouler par terre, comme victime d’un cauchemar éveillé comme seuls les ivrognes et les drogués en avaient.

Amasa se pencha un peu plus et manqua de basculer, ce qui la fit brusquement reculer et tomber à la renverse sur le toit de l’entrepôt. Celui-ci craqua mais ne céda pas sous le poids dérisoire de l’enfant. Elle secoua la tête et revint au bord jeter un petit coup d’œil : la brume s’était dissipée mais la sombre silhouette qu’elle avait vu se battre avait disparu.

Etait-ce vraiment une femme qui avait mit KO ces trois hommes ? Pour une mendiante comme elle, habituée à voir ces semblables rabaissées et trainées dans la boue à coups d’humiliations diverses et originales, imaginer qu’une femme soit capable de se battre relevait de la pure démence. Préférant se détourner de cette scène comme on oublie un rêve au petit matin, la jeune fille revint sur ses pas et prit son élan pour sauter sur un toit proche. Tout en douceur, son atterrissage se passa avec un équilibre et une expérience certaine : elle et les toits de ces ruelles, c’était une grande histoire. Il n’était pas rare qu’elle dorme à la belle étoile, ce qui avait bien failli la tuer plus d’une fois. Quand il y avait un orage, mieux valait ne pas se trouver trop près du ciel.

De toit en toit, planant tel un oiseau au-dessus des rues, Amasa entendait autour d’elle les cris et les pleurs, les grognements et les coups secs, tout ce qui dans ce quartier faisait de lui un fond sonore vivant. Dans sa course, elle dépassa d’autres enfants, des adultes moribonds, des rabatteurs et des kidnappeurs parfois désœuvrés. Ses pas et ses sauts la conduisirent jusqu’à un immeuble qui, comme tant d’autres, était à l’abandon. Au sommet de celui-ci se trouvait son actuel refuge, derrière la carcasse de fer ayant autrefois appartenu à un autre clochard depuis lors décédé. Installée dans un coin, Amasa avait réussi à la modifier très légèrement pour créer un trou à rat entre le bêton de l’immeuble et la taule de la petite cabane. Ainsi, si quelqu’un entrait là, il ne la verrait pas. Il fallait se montrer inventif pour ne pas se faire avoir, elle avait déjà perdu trop souvent ses refuges à cause de petites erreurs de ce genre.

Ouvrant la petite trappe dans laquelle elle se glissa difficilement, la mendiante pensa aussi qu’elle devenait trop grande pour cet endroit. Bientôt il ne lui resterait plus qu’à effectivement se présenter au bordel… Roulée en boule, elle s’endormit le ventre vide, la tête vide, et le cœur vide.

MessageSujet: Re: [Autre] - Ce que Nous Sommes   Ven 27 Aoû - 15:06

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Ici, chaque jour ressemble au précédent. Parfois le décor vous semble différent mais vous y découvrez les mêmes visages mal rasés, les mêmes femmes dénudées, les mêmes mômes maigres à faire peur. Il y a toujours cette odeur détestable, et les rayons du grand astre percent difficilement le plafond gris permanent qui les domine et leur rappel dans quelle prison ils vivent tous. Si les acteurs changent, les stéréotypes restent et collent à la peau de ceux qui en sont victimes. Ils naissent et vivent avec des idées préconçues qui sont leurs seules vérités, et ils mourront avec et pour elles, sans éveiller le moindre chagrin. De ceux qui sont partis et ne sont pas morts, les nouvelles sont parfois meilleurs. Mais ils n’ont aucunes raisons d’en envoyer, des lettres ou des messages. Pour certains, ils ne savent ni lire ni écrire. Pour d’autres, même parler est un exploit, tant leur vie ici ne peut que détruire tout ce qui pour certains fait d’eux des êtres humains.

Mais qu’est-ce qu’un être humain ? Ici la représentation de ce qu’il est n’est pas belle à voir vraiment. Crasseux, drogué ou alcoolique, parfois les deux, il se prostitue et s’adonne à la copulation en échange de quoi vivre. Il vit à l’air libre, ce qui eut été naturel si cela n’avait pas été dans la boue, ou sur le bêton. Ses lieux d’habitations sont aussi délabrés que lui et il empeste tellement qu’on ne cherche même plus à comprendre ce qui en est à l’origine. Oui, l’être humain est tombé vraiment bas entre ces ruelles.


[ ??? ] - Hey gamine, t’sais qu’t’es d’venue grande ? Hips.

Elle préfère ne pas répondre et avance en crabe tout en jetant un coup d’œil derrière elle. Non ce n’est qu’un ivrogne isolé, pas tout un groupe ou des kidnappeurs qui venaient ici faire leurs courses pour quelques bordels ou autres usines où les gamins des rues étaient réduit à l’esclavage le plus primaire, qui ne faisait que les tuer un peu plus vite. Il existait une issue derrière elle. Pas question de se lancer à la poursuite d’un rêve en frappant cet homme qui devait faire le triple de son poids et qui aurait pu la mettre hors-circuit rien qu’en lui tombant dessus, sans parler de l’étouffer et peut être de la tuer avec ça.

Le diable ne devait pas être tenté, et c’est par une petite rue adjacente qu’Amasa disparue. La brume couvrit ses pas rapides qui devaient la mener vers un tout autre destin que ce qu’elle prévoyait ce jour là. En effet durant la nuit, la jeune demoiselle âgée d’après ses comptes de treize ans, ou de quatorze elle ne savait pas trop, ne pouvait plus vraiment vivre dans ce quartier sans s’attirer sans cesse ces mésaventures. Encore petite, frêle et fragile, faisant plus penser à une enfant de dix ans qu’à une jeune adolescente, il n’en restait pas moins que son corps avait trop changé pour qu’elle ignore cette petite voix intérieure lui murmurer de fuir vers cette maison close. Là-bas au moins elle serait nourrie et logée, et même si son corps serait meurtri… Son esprit tiendrait lui. Pourquoi ne tiendrait-il pas d’ailleurs ? Qu’est-ce que ce bordel pouvait lui réserver de plus que la peur omniprésente dans ce quartier ? Rien à priori alors qu’attendait-elle ? De réellement être malade ? Non elle n’attendrait pas. Elle se dirigeait en ce moment même dans la direction du bordel à travers les rues souvent désertes du quartier.

Discrètement elle observe, attend et écoute tout autour d’elle, comme un animal prit en chasse ou ne désirant pas être chassé justement. Servir de chaire fraiche n’est pas au programme. Sa progression est donc lente, calculée et prudente. Au moindre son suspect elle se tapit dans l’ombre d’un mur ou derrière quelques poubelles pour se mettre à l’écoute et sentir d’où viendra le danger. Des fois celui apparait après quelques secondes, mais d’autres fois il reste invisible. Quand cela arrive, une part d’elle-même, encore enfantine et capable de rêver, se demande si tout ceci est réel. Est-ce qu’une rencontre avec un danger invisible ne mettrait pas fin au cauchemar ? Comme pour les autres enfants, l’envie l’a traversée de se laisser faire, de se laisser capturer, enlever et violer, pour la simple et bonne raison qu’elle se sentait physiquement aux frontières de la mort. Une jeune fille en pleine croissance ne pouvait se contenter de ce qu’elle mangeait, et bien qu’Amasa ne le sache pas, son corps le sentait lui, que c’était insuffisant.

A force de détours, la gamine s’arrête enfin au coin d’une rue : la maison close était là. Le doute était là. Bien sur qu’elle n’avait aucune certitude, mais elle se savait trop las pour continuer. Elle inspira profondément, cherchant au plus profond d’elle-même le courage d’en finir et de se rendre dans cet endroit de luxure où malgré son jeune âge, elle savait parfaitement ce qui allait lui arriver.


[ ??? ] - Fiuuuuuuu, quel mignon p’tit morceau on a là hmm ?

La jeune fille sursauta, et l’homme qui s’était glissé dans son dos en profita pour bondir. Des bras puissants vinrent s’enrouler autour des siens et de son buste, la bloquant complètement. Quelle idiote ! Trop plongée dans ses pensées elle n’avait pas sentit le rabatteur approcher.

[ Amasa ] - Lâchez-moi ! Mais lâchez-moi !

Bien vite une main gantée se posa sur sa bouche pour couvrir ses cris. Elle eut beau tenter de la mordre, l’épaisseur du gant et la poigne de l’homme qui lui tordait à présent les bras dans le dos rendait très difficile une tentative d’appel à l’aide. Mais une petite voix lui cria alors : « Et crois-tu réellement que l’on viendrait te sauver ? ». Son énergie disparue aussitôt et Amasa se laissa embarquer par l’individu : elle le savait bien, que même en hurlant comme une possédée personne ne viendrait à son secours. Ca tentative avait été instinctive, immédiate et, totalement inutile.

[ ??? ] - Voilà qui est mieux petite, reste sage et tout ira bien.

Et tout alla bien. L’homme retira sa main de la bouche de la gamine et celle-ci ne poussa aucun cri, l’air totalement abattue. Gardant tout de même ses deux poignets dans sa main, il la tira en arrière et commença à l’éloigner du bordel : l’homme travaillait pour un type de bordel bien différent où l’on avait besoin de sang nouveau que l’on devait former dès le plus jeune âge à satisfaire les désirs d’une clientèle chic et horriblement violente. Le kidnappeur en question, un homme portant une légère barbe et des vêtements en bon état, devait bien gagner sa vie avec ce commerce auquel il s’adonnait. Il ne la regardait jamais dans les yeux tandis qu’ils avançaient entre les ruelles vers un quartier qu’Amasa connaissait également, et qu’aucune fille ou femme des rues n’auraient approché.

Comme il opérait seul, l’homme était aussi prudent qu’elle, peut être plus encore. Il rabattit une capuche sur son crâne à moitié dégarni et dans ses yeux la jeune fille qu’il traînait cru lire de la tristesse. « Il est aussi triste que tous les autres, de faire ce qu’il fait », pensa-t-elle avec horreur. Ils firent une pause à l’entrée du quartier. L’homme aux yeux marron était essoufflé, ce qui n’était pas le cas de la gamine qu’il avait avec lui et qui était de toute façon dans un état trop second pour ressentir cette même fatigue. Arrêtée dans une ruelle dérobée, il s’adossa au mur, et continua de serrer les poignets d’Amasa d’une seule de ses grosses mains. Il la serrait très fort, assez pour lui arracher un gémissement de douleur. L’entendant et voyant ce qui causait la souffrance de la gamine, l’homme au regard agrandit desserra son emprise.


[ ??? ] - Excuse moi fillette j’suis un peu tendu.

[ Amasa ] - Oui.

[ ??? ] - Eheh, si tu savais, j’devrais être avec ma femme à l’heure actuelle.

[ Amasa] - Comment est-elle ?

La question surprit le kidnappeur pour qui une partie du stress qu’il ressentait tomba brusquement. Il ne lisait aucune peur dans les yeux de cette fille qu’il avait suivie dans le labyrinthe de rues du quartier, et finalement attrapée. Juste une acceptation de la situation, comme si celle-ci était naturelle en fin de compte.

[ ??? ] - Elle est formidable. Elle doit avoir six ou sept ans de plus que toi, avec quelques centimètres supplémentaires. Une longue chevelure blonde et des yeux bleus.

[ Amasa ] - Comme les miens ?

[ ??? ] - Non, plus foncé le bleu…

Plongeant son regard dans celui de la gamine, l’homme lut une innocence qui lui fit aussitôt regretter son geste : combien de fois lui avait-on dit de ne pas parler avec les commandes ? Mais il faut dire, qu’il n’était pas méchant à la base. C’était un brave homme qui travaillait comme agent d’entretien dans une usine de la ville. Malheureusement sa carrière avait prit fin lorsque sa boîte avait été racheté par un conglomérat d’hommes riches et pervers de la ville, qui avaient fait de l’usine un bordel privé. Ils avaient évidement proposé aux hommes d’allure robuste de l’usine de bosser pour eux. Comme c’était son cas, et qu’il avait besoin d’argent, il s’était retrouvé à faire ce qu’il faisait aujourd’hui.

[ Amasa ] - Elle a l’air belle, pourquoi n’êtes vous pas avec elle alors que vous auriez dû l’être ?

L’homme ne répondit pas et lâcha finalement les poignets d’Amasa qui ne chercha même pas à s’enfuir, attendant juste une réponse à sa question. Le regard de l’individu était plongé dans le vague, et la petite demoiselle cherchait à comprendre la signification de ce changement d’attitude. Mais voyant qu’elle ne partait pas en courant, l’homme releva la tête et plongea ses yeux dans les siens.

[ ??? ] - Parce que je n’avais pas le choix. J’avais une commande à honorer. Je suis là à t’embarquer pour l’enfer, alors que ma femme va accoucher.

[ Amasa ] - Qu’est-ce que c’est « accoucher » ?

[ ??? ] - Mettre au monde un enfant.

[ Amasa ] - Ah oui.

[ ??? ] - Allez tire-toi.

[ Amasa ] - Pourquoi ?

[ ??? ] - T’es pas du tout le profil.

[ Amasa ] - Pourquoi ?

[ ??? ] - Pose pas de questions et barres toi maintenant !

Devant la colère qui vibra dans ses dernières paroles, Amasa ne se fît pas prier et fit demi-tour pour commencer à courir. Au bout de la rue avant de tourner et de disparaitre totalement, la jeune fille s’arrêta et jeta un dernier regard à cet homme toujours adossé : une perle de rosée tomba de sa joue. Avait-il finalement décidé d’arrêter ce travail abject ? Voulait-il être un homme honnête pour son enfant ? Elle ne le saura jamais. Il était rare de trouver quelqu’un encore armé d’une conscience, mais ce type venait de l’extérieur, ce n’était pas si étonnant. Les rabatteurs recrutés dans le quartier n’avaient aucuns scrupules, eux.

En disparaissant de sa vue, et de sa vie, Amasa se demanda si cet homme allait retrouver sa famille après ça : rien n’était moins sur car il venait clairement de désobéir à ses ordres. Il allait donc vivre comme elle, comme tous ceux qu’il avait amené à ses employeurs jusque là : règle numéro un, ne jamais se faire attraper, quelque soit la raison.

Dans l’air putride et la brume meurtrière, la jeune fille retourna au coin de cette rue, observant de nouveau ce bordel : il était temps de se décider à agir, d’une manière ou d’une autre. C’est alors que des bruits de pas et des cliquetis métalliques attirèrent son attention. Puis une odeur transperça la brume et la fit se retourner derrière elle. Amasa avait commencé à marcher en direction de la maison close, mais l’arrivée de plusieurs hommes armés la paralysa. Que se passait-il ? Etaient-ils là pour un règlement de compte ? Effrayée à la vue de leurs armes et de leurs regards féroces, la gamine aux cheveux sombres et mal coupés resta en plein milieu de leur route. Ces hommes la dominaient, de toute leur hauteur. Ils auraient pu la tuer là, en claquant des doigts. Mais ils se contentèrent de lui dire de dégager.


[ ??? ] - Attendez.

Le ton autoritaire qui venait de s’élever était celui d’une femme, qui marchait au milieu des hommes. Portant une robe bordeaux moulante, le port altier et un chignon comme Amasa n’en avait jamais vu d’aussi beau, cette magnifique dame semblait commander à ces hommes. Elle s’approcha de l’enfant et plongea ses yeux dans les siens. Amasa ne comprit jamais ce qu’elle y avait vu en cet instant, mais elle se redressa après une minute et lui tendit la main.

[ ??? ] - Veux-tu partir d’ici ?

[ Amasa ] - Oui.

MessageSujet: Re: [Autre] - Ce que Nous Sommes   Sam 28 Aoû - 23:49

3
Ignorer la première règle de la rue, c’est s’exposer à coup sur à des coups durs du destin, lorsque l’on y est le moins préparé. Une partie de la jeune fille savait ceci, comme elle se savait ne plus pouvoir faire face à la dure réalité : le temps passant, la brume se serrait refermée sur elle, l’empêchant à tout jamais de quitter ces rues. Le pas lent car la dame qui la tenait par la main au milieu de quatre hommes armés marchait naturellement lentement, la gamine avait le temps d’apprécier pour la dernière fois de sa vie, la répugnante familiarité qu’elle entretenait avec ces lieux. Un corbeau passa au-dessus d’elles, puis un clochard s’effondra sur un tas d’ordure, ivre mort au coin d’une rue. Les murs en crépis délavés laissaient apparentes les briques et les poutres, et parfois des tâches de sang, ou d’autres horreurs qu’il ne valait mieux pas décrire. L’air putride, mélange de putréfaction et d’effluves dont elle ne connaissait alors que l’odeur, se mélangeait aux nuages rejetés par les usines, les maisons, et autres bâtiments le rendant difficilement respirable. Et au milieu de ce purgatoire se dressait fièrement le bordel.

Si d’apparence extérieur il ressemblait à tous les autres bâtiments en ruine du quartier, l’intérieur était bien différent et laissait souvent échapper dans les râles et les éclats de voix des parfums incroyables et envoutants. Combien de fois, plus jeune, était-elle venue si près de cet endroit, presque à découvert, pour respirer ces odeurs. Aujourd’hui, accompagnée d’une dame de l’extérieur magnifique et portant sur elle des parfums exotiques incroyablement agréables, elle s’apprête à franchir les portes infranchissables. Et pourtant s’était bien vers elles qu’Amasa se dirigeait initialement. La surprise mêlée à l’angoisse fût peu à peu repoussée par la magie de ces marches en bois, et de cette grande et unique porte qui s’ouvrait et se fermait à intervalles réguliers. Cette porte était l’unique moyen de savoir que ce bâtiment abritait autre chose qu’une bande de miséreux : tout en bois massif et épais, la porte était renforcée de métal et sculptée. Des motifs d’oiseaux et de fleurs s’enroulaient autour d’une femme sur chaque battant et la poignée de fer rappelait la virilité d’un homme. Ce haut lieu de luxure extrême dans la ville avait toujours joui d’une excellente réputation, mais ce qui s’y pratiquait laissait à désirer.

La femme s’arrêta en haut des marches, la gamine à ses côtés, et fit signe à un de ses hommes d’ouvrir la porte à sa place. Surement ne voulait-elle pas se salir la main ? Pour Amasa qui avait déjà eu trop souvent l’occasion d’être traumatisée par la sexualité n’en avait plus vraiment peur : pour elle, c’était la violence qui l’effrayait. La porte s’ouvrit et immédiatement elle sentit venir jusqu’à ses narines les douces odeurs de cette humanité différente de celle qu’elle côtoyait habituellement. De même, un vent de chaleur caressa ses joues et son nez, la chatouillant presque. La porte resta entrouverte quelques instants, et la femme s’agenouilla devant elle, plaçant son visage au niveau du sien, ce qui lui permit de mieux la détailler encore.

Ses traits étaient doux, mais des rides semblaient apparaître aux coins de ses yeux. Elle devait être bien plus vieille que ses lèvres et ses yeux sereins ne le laissaient croire. Elle lui souriait, parfaitement calme et détendue à l’approche d’un lieu qu’elle affectionnait et dont elle connaissait l’univers, le fonctionnement. Pour elle qui était un animal désiré, ce lieu était son habitat naturel. Tendrement, elle prit la fillette par les épaules et lui adressa quelques mots.


[ ??? ] - Comment t’appelles-tu jeune fille ?

[ Amasa ] - Ka… Kasuka. Amasa. Kasuka Amasa… Maître…sse ?

[ Hikari ] - Amasa-chan ce sera alors pour toi. Moi je m’appel Myabi Hikari, mais tu peux effectivement m’appeler maîtresse, jusqu’à ce que tu sois grande d’accord ?

[ Amasa ] - Oui maîtresse.

[ Hikari ] - Lorsque nous serons à l’intérieur, nous allons te trouver de quoi manger boire et tout ce qu’il te faudra, mais tu devras rester bien sage et m’obéir d’accord ?

Trop émue à la simple idée de manger pour répondre, la jeune fille se contenta d’hocher la tête de haut en bas pour signifier son assentiment. Et enfin elles pénétrèrent toutes les deux dans le hall d’entrée de la maison close. Certes pas magnifiquement luxueuse du point de vu de sa maîtresse, mais pour Amasa c’était un émerveillement de chaque seconde de découvrir ainsi l’intérieur de cet endroit. La gamine laissa ses sandales rapiécées et inutiles à l’entrée, alors que sa maîtresse se délassait de ses gêtas. Derrière eux les hommes n’entrèrent pas et restèrent au garde à vous de part et d’autre de la porte qui se referma toute seule sous son propre poids en grinçant sur ses gongs.

S’approchant toutes les deux du comptoir d’accueil, la vue de la miséreuse déclencha plusieurs haussements de sourcils et des chuchotements chez les personnes présentes. La femme du comptoir, assez vieille d'apprence, la regardait quand à elle avec dureté, comme si d’un simple coup d'oeil elle aurait voulu la faire disparaitre de son établissement. Mais arrivée à sa hauteur, l’ange envoyé par le ciel pour la sauver de cette vie coupa net cette femme.


[ Hikari ] - Arrêtez ça tout de suite, ou c’est vous qui vous retrouverez à sa place.

[ ??? ] - Veuillez me pardonnez madame, mais qui est-ce donc ?

[ Hikari ] - Amasa-chan dit bonjour à la dame.

[ Amasa ] - Bonjour madame…

[ Hikari ] - Elle est encore un peu timide mais je sais qu’elle sera parfaite : c’est mon apprentie.

[ ??? ] - Comment ?!

La dame du comptoir, habillée d’un kimono noir et portant un chignon comme celui de sa maîtresse mais bien moins gracieux leva une main jusqu’à ses lèvres et étouffa un cri de surprise. De son côté Amasa n’avait pas bien comprit ce qui était en train de se passer et préférait rester dans le vague. Sa fatigue était de toute façon bien trop importante pour qu’elle comprenne quoique ce soit à des choses qui la dépassaient de loin. Il était clair en tout cas que la déclaration de sa sauveuse avait déclenchée chez la dame et les quelques hommes et femmes qui déambulaient dans les couloirs adjacents du hall et l’étage supérieur une vague de surprise.

[ Hikari ] - Faites monter tout le nécessaire pour elle dans ma chambre, envoyez-moi aussi deux filles pour m’aider un peu. Préparez aussi l’incinérateur en bas d’accord ?

[ ??? ] - Bien madame.

Une femme qui commandait à des hommes, et des femmes. Comme c’était étrange comme idée. Amasa avait l’impression de faire un rêve, son corps flottait presque et ses muscles ne ressentaient plus aucune fatigue. Elle ne comprenait pas ce qui se passait mais savait que tout ceci n’était qu’un rêve. Cela ne pouvait être qu’un rêve. La chaleur du bordel, combinée aux parfums divers et trop nombreux pour être tous analysés par son odorat détraqué, achevèrent de faire s’effondrer la gamine sur elle-même, comme un pantin auquel on viendrait d’arracher les fils. Sombrant dans un sommeil aussi douloureux qu’incroyablement doux, Amasa eut l’impression d’avoir l’âme en paix depuis bien longtemps. Elle ne ressentait aucune peur, aucune crainte, et faisait une confiance aveugle à ce rêve qui se déroulait comme s’il avait été celui d’une autre.

Des voix et des sons laissaient entendre que ce rêve la concernait, tandis que son corps flottait sans qu’elle n’ait eu à faire aucun mouvement. Le décor changea, et par intermittence derrière ses paupières à moitié closes, elle voyait des ombres auréolés de lumières. Etait-ce des anges ? Surement oui. Surement, se dit-elle en laissant ses yeux se fermer sans pour autant s’endormir. Dans un état second, elle assista à la découverte de son corps par sa maîtresse et les deux servantes qu’elle avait fait appeler. Elle est alors dans la chambre de Myabi Hikari, dans un décor qu’elle ne découvrira que plus tard.


[ ??? ] - Oh la pauvre…

[ ??? ] - Seigneur quelle odeur…

[ Hikari ] - Sachez que cela doit faire des années que cette petite vit dans cette « odeur » comme vous dites. Elle ne la sent même plus.

[ ??? ] - C’est inhumain.

[ ??? ] - Moi je ne pourrais pas.

[ Hikari ] - Arrêtez de jacasser et déshabillez-la pendant que je fais couler un bain.

[ ??? ] - Bien madame !

Des pas s’éloignèrent d’elle et les deux personnes qui se trouvaient de part et d’autre de son petit corps décharné en profitèrent pour converser à voix basse au-dessus de son buste, incapable de se mettre à l’ouvrage immédiatement.

[ ??? ] - Elle a vraiment dit que ça allait être son apprentie ?

[ ??? ] - Une pouilleuse comme apprentie, quelle folie !

[ ??? ] - Mais regarde là, c’est à peine s’il lui reste la peau sur les os…

[ ??? ] - Au prochain hiver elle y passait c’est sur.

[ ??? ] - Bon, il faut s’y mettre sinon la patronne va encore râler.

[ ??? ] - Oui tu as raison, essayons de lui enlever son haut, tien soulève-la un peu. Oui comme ça. Mais, comment ça s’enlève ce machin ?

[ ??? ] - Déchire-le, de toute façon ça va partir à l’incinérateur.

[ ??? ] - Ok. Eh bien ! Je ne sais pas quel âge elle a la gamine mais ça pousse plutôt bien, et j’ai l’œil pour ça. Dans quelques années ce sera du C, voir du D mais ça dépendra d’elle et ça dépendra, si elle survit.

[ ??? ] - Tu vois des traces de coups ou de blessures ?

[ ??? ] - Non, apparemment elle a réussit à éviter ça. Repose-la on s’occupe du bas maintenant… Soulève-la par le dos voilà. Et… Voilà ! Mais… !

[ ??? ] - Seigneur… !

Une partie de l’esprit de la jeune fille avait suivit ce qui se passait. Elle avait sentit leurs mains sur son corps mou, l’air caresser son ventre et sa poitrine. Sa tête revenait de plus en plus à un univers rationnel, et ceci expliqua aussi qu’elle se réveilla lorsqu’elles laissèrent retomber son corps. Les deux filles se levèrent précipitamment et partir dieu sait où, une main sur leurs bouches, le front en sueur et le souffle court. Si l’odeur seule avait suffit à faire cet effet… Mais c’était là l’œuvre du sang. Des bruits de pas revenant vers elle lui firent ouvrir les yeux : au-dessus d’elle sa maîtresse la regardait d’un œil critique mais bienveillant. Pensait-elle avoir fait une bonne action en la sortant de ce cauchemar éveillé ? Peut être pas en réalité, mais ce n’était pas vraiment la question. Hikari se pencha sur elle et l’examina avec minutie, sans que les deux servantes, pour qui elle grommela une sanction exemplaire, ne réapparaissent. Après quelques minutes elle poussa un soupir qui semblait être de soulagement en se laissant aller sur ses talons.

[ Hikari ] - Ouf. Au moins tu n’es pas blessée et tu ne portes aucuns stigmates d’une maladie quelconque. Tu es vraiment parfaite ma petite Amasa-chan… Allez ma chérie viens avec moi.

[ Amasa ] - Oui…

Répondit-elle en sentant son corps se mettre en mouvement de lui-même. Elle n’avait pas la force de bouger, pourtant sa volonté suffisait à elle seule à la faire suivre sa maîtresse. Tout ceci était vrai, ce n’était pas un rêve : cette femme, pour une raison qui lui serait surement à jamais obscure, l’avait sortie du fond de son puits. Et pour ceci, elle méritait que son corps bouge encore un peu. Pourtant elle bloqua devant la baignoire et faillit tomber tête la première dedans. Hikari la rattrapa par l’épaule in-extremis : il aurait tout de même été bête qu’elle meurt maintenant.

Elle fit installer la gamine dans l’eau, et cela lui arracha tout d’un bord un râle, puis quelque chose qui ressemblait à un cri de douleur. Elle n’avait plus gouté le contact de l’eau chaude sur son corps depuis des années et des années, depuis toujours presque. Cela réveilla sur le moment un souvenir similaire datant de sa petite enfance. Encore ces deux visages, et tous les deux lui faisaient prendre un bain comme celui-ci. Un bain. Oui, elle se souvenait de ce mot à présent. Elle était dans un, bain, pensa-t-elle avant que sa tête ne retombe sur le côté, totalement plongée dans l’inconscience à cause des vapeurs de la baignoire.

MessageSujet: Re: [Autre] - Ce que Nous Sommes   Dim 29 Aoû - 17:48

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Ce corps allongé parait sans vie. Si à intervalle régulier mais espacé de plusieurs longues secondes sa petite poitrine ne se soulevait pas, on l’aurait quasiment crue morte. Allongée sous des draps rouges et blancs aux motifs ouvragés, on croirait voir une petite princesse d’un conte pour enfant. Ses cheveux ont été recoupés une nouvelle fois et les pointes égalisées, son visage ne porte plus aucune trace de saleté. Ses vêtements semblent également flotter contre sa peau, car ils sont fais de soie. Elle a chaud, mais en même temps un froid serpente dans son cœur. Elle n’ose ouvrir les yeux, car elle a peur. Peur qu’en les ouvrants le rêve ne disparaisse, peur que tout ceci se révèle effectivement irréel et impossible.

Peu à peu les sensations de son corps reviennent. Ses doigts d’abords, puis ses pieds dont elle bouge les orteils. Ses mains s’aident de ses doigts pour avancer et caresser la texture du lit sur lequel elle repose. Une fois, il y avait de cela quelques années, elle avait dormi pendant une nuit sur un matelas usagé jeté à la rue qu’elle avait été la première à récupérer. Malheureusement le lendemain sa cachette avait été envahi et elle avait du retrouver la froide sensation du bêton, et de ses seules frusques pour trouver le sommeil. Ses bras fonctionnent à merveille, de même que ses jambes, ses épaules, ses hanches cependant, elle ressent une drôle de sensation à l’entre-jambe et autour de ses fesses. Mais elle préfère ne pas s’appesantir trop longtemps sur la question et profite du rêve tant qu’il durera.

Cependant quelqu’un n’a pas été dupe de son réveil et de son petite manège non-loin d’elle. Des bruits de pas commençant à devenir familier se rapprochent du lit et elle sent quelqu’un s’assoir à ses côtés. Le matelas tremblote, mais moins que la fillette elle-même : serait-ce déjà l’heure du réveil ? Celle qui l’observe au plus près en cet instant sent la peur qui fait trembler ce drap ouvragé. Avec douceur elle vient poser une main sur sa poitrine couverte de motifs. Ainsi elle sent battre rapidement le cœur de l’enfant, qui ne réalise toujours pas, et c’est bien normal, que sa vie risque bien d’être différente de tout ce qu’elle a connu jusque là. Sa main remonte et viens tendrement caresser le visage d’Amasa.

Cette main douce et chaude lui fait du bien, lui rappel toujours ces vieux souvenirs qui ne sont que des images fixes. Son conscient achève de s’éveiller et son rythme cardiaque se calme : on dirait bien que la crise est passée. La voix de sa maîtresse s’élève avec sérénité.


[ Hikari ] - Bonjour Amasa-chan, enfin réveillée ? Je commençais à sérieusement m’inquiéter pour ta santé.

[ Amasa ] - Maîtresse…

Dit-elle en tentant de se redresser trop vite après avoir seulement entrouvert les yeux. Mais la lumière trop vive de la pièce la cloua sur place et la gamine manqua de peu de retomber dans l’inconscience. Tout lui était douloureusement nouveau, son corps n’était pas habitué et c’était ça qui la faisait souffrir pour le moment. La lumière, l’absence d’odeurs nauséabondes, aucune douleur sur le corps après une nuit passée dans le froid d’un immeuble désaffecté. Et pourtant restait le froid de l’âme et du cœur. La dame l’aida à se redresser doucement après avoir diminuée la luminosité de la pièce, la plongeant dans une ambiance tamisée.

[ Hikari ] - Voilà, voilà, maintenant tu peux ouvrir les yeux ma chérie.

Ce qu’Amasa fit. Même dans la pénombre, elle distinguait fort bien les éléments de ce décor qui deviendrait vite familier à ses yeux, du moins pendant quelques temps. Les meubles en bois étaient sculptés comme la porte d’entrée du bordel. Il y avait là des miroirs, des vrais, ainsi que des coussins sur un sol moelleux d’apparence. Au plafond un réseau de petites lumières donnait l’illusion d’un ciel étoilé. Le lit sur lequel elle reposait était plus luxueux que tout ce qu’elle avait pu imaginer jusque là. Quand à sa maîtresse, elle portait un kimono du soir fermé sur son ventre mais qui laissait ouvert un large décolleté sur une peau blanche et irrésistiblement attirante. A tel point que la jeune fille vint entourer le corps de la dame de ses petits bras, plaquant son visage contre elle, et ne retenant plus ses larmes. La première fois qu’elle avait pensé que tout ceci était réel, Amasa s’était évanouie. On pouvait donc noter une amélioration de son état vu qu’à présent, enfin, il s’agissait de larmes, de vraies.

[ Hikari ] - Tout va bien ma chérie tout va bien. Tu vois ? Tu es toujours ici, tu n’auras plus à retourner dans ces rues…

La gorge trop serrée par l’émotion pour parler, l’enfant se contenta de pleurer à chaudes larmes contre la poitrine de sa bienfaitrice. Elle ne savait si elle pleurait de joie, de peine, de soulagement ou de peur, mais elle avait retenu ces perles éphémères pendant trop longtemps. Et maintenant qu’elle se sentait à peu près en sécurité, même si elle n’avait pas encore comprit pourquoi, il fallait que ça sorte, que ça sorte vite, qu’elle puisse de nouveau penser, et accepter ces choses qui l’entouraient.

Au bout d’une dizaine de minutes, la source se tarie et la jeune fille renifla bruyamment. Tout sourire, la dame s’écarta un peu d’elle et la regarda, la tête penchée sur le côté. Amasa n’entendit ni ne vit le coup partir.

La gifle cinglante l’atteignit à la joue.

Elle n’avait pas été frappée bien fort, mais dans son état cela lui sembla affreusement douloureux. La gamine ne comprit pas d’ailleurs pourquoi elle venait d’être frappée, et n’eut de toute façon aucune explication. La dame sortit d’un petit tiroir un mouchoir qu’elle tendit à sa petite protégée en lui disant ceci.


[ Hikari ] - Ne renifle plus jamais de cette façon, et ne laisse plus couler tes larmes en ma présence. Si tu dois le faire, fait-le seule, sans que personne ne puisse te voir. Maintenant mouche-toi en silence.

Amasa obtempéra sans moufeter et se moucha si silencieusement que l’on crut un moment qu’elle ne faisait que souffler par le nez. Elle avait en fait juste quelques difficultés à effectivement se moucher. Elle dut apprendre par elle-même, et finit par se dégager les narines, la mine basse et le rouge aux joues. Ici comprit-elle, il existait un autre code, un autre fonctionnement que dehors. Celui-ci allait être aussi dur, peut être même cruel, mais que valait-il mieux ? Mourir là-bas, ou vivre ici ? Malgré la gifle, la dame qui pour le soir avait dénouée son chignon et laissait sa chevelure noire reposer sur son épaule, souriait toujours, satisfaite que ses ordres soient ainsi appliqués. Les yeux bleus d’Amasa criaient leur incompréhension de la situation, mais l’heure n’était pas encore venue pour elle de tout lui révéler. Myabi Hikari se leva du lit et ralluma un peu plus des lumières, juste assez pour éclairer une petite table dressée au milieu de la pièce avec des coussins de part et d’autre d’elle.

[ Hikari ] - Allez debout, viens manger un peu ça ne te fera pas de mal. Tu vas avoir besoin d’être en forme pour les années à venir.

[ Amasa ] - Oui maîtresse.

Les mets affichés étaient pour le moins appétissants, mais là se posa un problème de taille pour la gamine : celle-ci ne connaissait rien, absolument rien, aux manières de table et à tout ce que d’autres apprenaient naturellement. Debout près de celle-ci, la propriétaire des lieux lui sourit et s’installa sous l’œil de la jeune fille. Celle-ci prit place en essayant de reproduire ses mouvements, ce qui fit encore plus sourire la dame : elle comprenait vite cette petite.

Bientôt les couverts s’agitèrent et l’enfant des rues du faire appel à toute son énergie pour résister à l’envie de se jeter sur les plats comme un chien affamé, ce qui avait été tout de même sa façon de se nourrir pendant presque une décennie. Elle ne faisait rien sans avoir vu sa maîtresse le faire auparavant et être certaine, en croisant son regard souvent braqué sur elle, qu’elle en avait l’autorisation. Amasa sentait, d’un instinct animal et inné, ce que cette femme voulait d’elle. Comme une louve éduquant sa progéniture, elle dominait la jeune fille et patiemment, lui apprenait les bases de sa nouvelle vie.

Son estomac était déjà comblé après l’entrée, et elle ne savait exprimer le fait qu’elle n’avait plus faim, aussi resta-t-elle silencieuse tout en continuant de regarder sa maîtresse manger. Il manquait beaucoup de vocabulaire à Amasa pour nommer ce qui l’entourait : ce qu’elle savait dire, c’était ce qu’elle avait apprit dans la rue. Autrement dit, pas grand-chose même si bien plus jeune encore, elle avait été plus ou moins éduquée par un couple de vieux mendiants qui recueillaient les enfants comme elle. Mais ils étaient morts aujourd’hui.

Une fois que la dame eut fini son repas, celle-ci tira sur une corde au mur. Amasa ignorait à quoi elle servait, mais quelques minutes plus tard, trois jeunes femmes en tenues de soubrettes légèrement dénudées apparurent et débarrassèrent la table. Leur efficacité allait de paire avec leur rapidité et elles se retrouvèrent bien vite de nouveau seules. Sa maîtresse venait de tirer du tiroir d’une commode une petite boîte de métal, de laquelle elle sortit une barre de tabac. Elle n’aimait pas ces choses, qui sentaient mauvais et faisaient tousser. Certains s’entretuaient parfois dans les bas-quartiers pour ça.

Puis elle tira une longue tige de métal dans laquelle elle glissa cette cigarette qu’elle alluma grâce à une bougie tout en tirant une longue bouffée d’elle. Expirant un nuage blanc, la dame revint s’assoir devant Amasa et lui adressa un coup d’œil : la gamine était toujours à genoux, se triturant les mains, ne sachant quoi dire ou faire, et préférant au final attendre les ordres de sa sauveuse. Cette dernière finit par parler, après plusieurs autres longues inspirations de tabac.


[ Hikari ] - Tu te demandes ce que tu fais ici Amasa-chan n’est-ce pas ?

[ Amasa ] - Oui maîtresse.

[ Hikari ] - Tu es ici pour être mon apprentie.

[ Amasa ] - Je ne comprends pas maîtresse…

[Hikari] - Je vais t’expliquer : nous sommes ici dans une maison de passe dont je suis la gouvernante principale. Cela fait longtemps que je désire ouvrir ma propre demeure, mais j’ai compris qu’il me fallait former moi-même mes filles. Tu seras la première Amasa-chan, la première que je vais élevée.

[ Amasa ] - Pourquoi…

[ Hikari ] - Pour qu’un jour tu puisses prendre ma place, ou suivre la même route que moi, pour avoir auprès de moi l’enfant que je n’ai jamais eu et que j’aimerais élever. Mais avant que tu ne démarres pleinement ta vie à mes côtés, j’aimerais que tu me racontes la tienne. Ce sera la seule fois où tu auras le droit d’en parler ma chérie d’accord ? Alors profite bien de cette soirée.

[ Amasa ] - Ma… vie ? Je ne sais pas comment en parler. J’avais des parents quand j’étais toute petite, ils ont l’air heureux dans mes souvenirs. Mais après je suis dans la rue. J’ai croisé la route de personnes qui recueillaient les enfants comme moi. Ils m’ont appris à parler, à vivre par moi-même dans le quartier. Puis ils sont morts au second hiver de mes souvenirs. J’ai vécu avec d’autres enfants, mais ils ont été enlevés. Depuis j’étais toute seule, mais je souffre énormément au ventre et… et… ici. Tous les mois, alors j’ai commencé à réfléchir à ce que je devrais faire. J’avais prévu de venir ici trouver du travail hier avant de vous rencontrer maîtresse.

[ Hikari ] - Je comprends. Combien cela fait-il d’hivers que tu es dans ce quartier ?

[ Amasa ] - Au plus loin dans mes souvenirs, onze hivers.

[ Hikari ] - Tu dois avoir treize ans dans ce cas. Nous dirons donc que c’est ton âge Amasa-chan, tu as treize ans.

[ Amasa ] - D’accord maîtresse.

[ Hikari ] - N’as-tu rien d’autre à me raconter ?

[ Amasa ] - Si. Il y a deux jours, j’ai vu une femme se battre avec des hommes. Elle les a tous les trois battus, je n’avais jamais vu ça avant. Vous savez-vous battre aussi maîtresse ?

[ Hikari ] - Il y a deux jours… Ah mais oui, c’est moi que tu as du voir. Evidement que je t’enseignerais ça aussi ma chérie : tout mon savoir sera en toi, mais il te faudra travailler dur.

La jeune fille hocha la tête en avant : ainsi tous les rêves pouvaient se réaliser. Elle en avait la preuve avec cette femme, qui dominait son monde avec grâce, élégance et force lorsque la situation l’exigeait. Amasa plongea son regard dans celui d’Hikari pour la première fois depuis la veille et lui répondit.

[ Amasa ] - Je travaillerais dur maîtresse.

MessageSujet: Re: [Autre] - Ce que Nous Sommes   Mar 31 Aoû - 3:09

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Elle n’est pas lasse de ces traitements, de ces brimades, et des remontrances. Peu à peu elle sent naître en elle un savoir, l’un de nombreux terme dont elle ignorait l’existence il y a de cela peu. Avec ce savoir, né une culture qui lui est propre. Son esprit traverse les âges de sa propre conscience et la rattrape, et bientôt la gamine des rues couvertes de poussière laisse place à une magnifique fleur en bouton, prête à s’épanouir lorsque le jour sera venu pour elle de grandir. Jusque là elle apprend, et travail dur à tous les aspects de l’existence d’une femme, d’une épouse, d’une prostituée ou encore d’une danseuse ou d’une musicienne.

Les découvertes sont aussi incroyables que ses défauts n’en deviennent que trop visibles. La musique par exemple, est l’un de ses défauts car elle ne possède absolument pas l’oreille musicale. Elle a pourtant, l’oreille rythmique et est capable de suivre par des pas de danses des mélodies endiablées provoquant ondulations et poses provocantes de son corps aujourd’hui égal à celui d’une adolescente. Ses muscles se sont développés, ses seins et ses fesses raffermies, son ventre est plat et non creux et une magnifique chevelure noire se développe le long de son cou et de son dos à mesure que les semaines passent.

La jeune fille grandit aussi à vue d’œil. Elle qui semblait ratatinée sur elle-même, écrasée par le poids de sa vie trop lourde à portée, arrive aujourd’hui à regarder fièrement les autres filles de la maisonnée dans les yeux. Et celles-ci, détournent bien souvent le regard devant ces puits d’un bleu profond qui pénètre au plus profond de leurs faiblesses. Même quand la petite protégée subit quelques rudoiements, ou est encore molestée par ses consœurs, la flamme qui brûle dans son regard reste intact.

Amasa sait aujourd’hui faire tout ce qu’une femme de son âge sait faire et même plus encore. Le ménage et la lessive ne sont plus des secrets pour elle. La cuisine, bien qu’elle ne soit pas un grand chef réputé, était relativement bonne en sachant qu’elle n’avait mangé que des restes et des ordures pendant près de dix ans. Sa danse développait les muscles de ses cuisses et lui permettait le temps aidant à maîtriser des figures et des postures encore plus acrobatiques et improbables. Sa maîtresse ainsi que d’autres dames de son âge qui géraient le bordel avec elle lui apprenaient aussi la couture, l’art de choisir ses vêtements et leurs tissus.

Durant chacun de ses exercices journaliers qu’elle pratiquait parfois jusqu’à épuisement moral et physique, l’adolescente se devait de réciter des poèmes, des leçons de langue et d’histoire, et même quelques formules mathématiques fortes utiles. Sa propre langue lui offrait aussi un large panel de mots et d’expressions pour s’exprimer et lui permettait d’expliciter son environnement.

Mais ceci ne concernait que les leçons de jour.

La nuit elle apprenait alternativement trois choses avec sa maîtresse et parfois avec d’autres femmes. Premièrement, l’art de l’amour. Quand sa maîtresse jugeait l’une des filles de la maison close plus apte qu’elle physiquement à lui enseigner certaines choses, c’était entre ses draps qu’Amasa était envoyée. Pour certains aspects de la chose et plus particulièrement pour l’aspect théorique, c’était sa maîtresse qui lui faisait sa leçon. D’autres soirs la jeune fille apprenait l’histoire de leur profession, qui était agrémentée d’exemples concrets tirés des expériences de la patronne de l’établissement. Ses histoires contaient également ses aventures passées en compagnie d’une catégorie de personnes particulière et importante de leur monde : les Ninjas. Mais pour parler d’eux, la femme à la chevelure châtain et au regard perçant préférait attendre les soirs où elle enseignait à sa disciple l’art du combat.

Concernant cette partie de l’apprentissage, inutile de préciser qu’Amasa n’avait droit à aucun traitement de faveur de la part de sa maîtresse qui part ailleurs, bien que forte, avait un niveau qu’elle décrivait comme mineur sur l’échelle des compétences des autres Kunoichis qui parcouraient le monde des Ninjas. Lorsqu’elle en parlait, il arrivait à cette femme de s’énerver, d’être prise d’un brusque accès de colère, et de ne pas hésiter à gifler son apprentie à la moindre faute. La tempête passée, elle se répandait en excuse et venait la prendre contre son sein pour la caresser tendrement, ce qui la rendait assez difficile à cerner.

En effet Amasa se prenait souvent à ce jeu psychologique : observer et comprendre les peurs et les inspirations de chacun. Peut être parce qu’elle avait vécu l’enfer en son plus jeune âge, l’adolescente vivait sa vie comme si celle-ci n’avait jamais été autre que celle-ci. Les têtes nouvelles qui défilaient et avaient l’occasion de rencontrer la disciple de Myabi Hikari ne se doutaient pas une seule seconde que la demoiselle serviable et bien élevée, toujours souriante et sur tous les fronts, avait été une clocharde destinée à finir sa vie au fond du caniveau.

Par une close spéciale ajoutée à tous les contrats, aucun employé de la maison n’avait le droit de parler des origines d’Amasa. Ceux qui le faisaient… La gamine ne savait pas ce que sa maîtresse leur fit subir, mais il était clair que ce n’était guère agréable : on les retrouva dans des caniveaux pour leur part. Quand à Amasa, aucune chance qu’elle reparle un jour de ses origines. D’une part elle avait promis à sa maîtresse qu’elle ne le referait plus jamais, et d’autre part elle avait saisie bien évidement l’importance de garder tout ceci secret : cela aurait grandement nui à sa future carrière.

Car oui, après cinq hivers passés dans cette maisonnée à jouer les servantes, il fût un jour l’heure, de devenir ce qu’elle avait toujours été destinée à être : une geisha. Bien sur, pas une geisha ordinaire non, une geisha de luxe, entrainée et sublimée dans les aspects les plus doux, protecteurs et sensuels d’une femme. L’art du thé n’avait aucun secret pour elle, de même que les caresses amoureuses, mais aussi les rouages de la comédie. Sa maîtresse lui disait souvent ceci d’ailleurs.


[ Hikari ] - Se laisser aller au plaisir, c’est perdre le contrôle, et l’offrir à la personne qui se trouve à tes côtés. Si tu le fais, cette personne comprendra immédiatement quelle comédie tu jouais jusque là. Tu ne dois jamais oublier ceci Amasa-chan : perdre le contrôle, c’est manquer de perdre ta vie.

Des paroles emplies de sagesse. Amasa en aurait fait un ordre quasi religieux si elle l’avait pu. Chaque mot que sa maîtresse employait lui semblait tant regorger de sens. Il lui était totalement impossible d’y être insensible. La grande dame, qui déjà affichait aux coins de ses magnifiques yeux des rides plus marquées mais qui ne faisaient que renforcer la maturité de son regard inquisiteur, organisa donc la défloraison de son apprentie. Ceci, au grand damne de la jeune fille, devait aussi servir de leçon pratique vis-à-vis de quelque chose de son âge et qu’elle ne manquait pas de développer, à savoir l’amour sentimental.

Un autre écueil de sa nouvelle vie. Il fallait à la jeune geisha cultiver l’indifférence mais les hormones nous mènent la vie dure à cet âge là. Hikari introduisit dans la vie d’Amasa un jeune garçon, fils d’un riche noble de la région et l’un de ses clients les plus fidèles. Ce jeune homme avait son âge, connaissait les us et les coutumes pour faire la cour à une dame. Peu à peu évidement, des liens se formèrent entre les deux jeunes gens, assez pour qu’un soir, Amasa vienne d’elle-même demander la permission à sa maîtresse de coucher avec lui.

Innocente jusqu’aux bouts des ongles, la femme joua le jeu et l’y autorisa. L’apprentie de la dame passa donc sa première véritable nuit d’amour charnel avec un homme, à laquelle suivront bien d’autres nuits. Ce fût une expérience nouvelle pour elle, et l’occasion de mettre grandement en pratique ce qu’elle avait apprit et n’avait exploré qu’avec des caresses et des baisers. Au fond de son cœur, alors qu’elle le chevauchait, Amasa sentait son cœur cogner contre sa poitrine. C’était ce qu’on appelait surement l’amour. Dans la même soirée, et ce après qu’elle ait été épuisée à la tâche, plusieurs filles vinrent les séparer dans leur sommeil. Utilisant une drogue excitante sur le jeune homme, elles lui firent retrouver toute sa vigueur d’adolescent. Lorsqu’elle se réveilla sous le coup des râles et des gémissements, la jeune fille ne comprit pas immédiatement ce qui se passait. Retenue de force, elle observa impuissante, le jeune homme dont elle était amoureuse empoigner avec passion d’autres filles après lui avoir donné tant de plaisir.

Un nouveau battement fît vibrer son âme. Et celui-ci était tinté de sang.


[ Hikari ] - Cette douleur au fond du cœur, c’est celle de la trahison. Voilà ce que ressent une femme qui s’est laissé prendre par l’amour. Tu ne dois jamais tomber dans ce piège ma chérie, nous ne sommes pas faites pour cet amour là. Ne l’oublie jamais, pour ne plus jamais ressentir cette douleur.

Ca pour ne pas l’oublier, jamais Amasa n’oublia cette nuit. L’effet de sa leçon avait été obtenu comme désiré et bien qu’elle comprit plus tard que cette soirée avait été orchestrée de main de maître, la jeune femme n’en voulue pas à sa maîtresse. Celle-ci avait toujours agit dans son bien, et tous ses conseils étaient aussi avisés que corrects. Elle parlait d’or et cela aurait été un outrage qu’elle ne respecte pas ses enseignements, elle qui avait été sauvée par cette geisha de luxe, de la misère humaine.

Alors la gamine devenue adolescente, commença à se construire une personnalité étrange, faite de silence et de sourire. Elle était capable de rire et de discuter avec de l’esprit avec chacun de ses clients, et pourtant jamais elle ne semblait ni trop heureuse, ni spécialement triste de sa situation. Des hommes intelligentes sentaient ces contradictions évidentes dans le corps de la jeune femme, mais celle-ci déviait habillement à l’aide de ses mains et de ses lèvres toute forme d’interrogation.

Et le soir, parfois, l’enfant en elle, pleurait. Elle pleurait et pleurait encore. Elle pleurait de ne pas savoir d’où naissait cette douleur que jamais on ne lui expliqua. Amasa avait sentit que, si elle tentait d’en parler, on la prendrait pour une faible, ou pire une folle. L’apprentie tenait trop à cette vie et à sa maîtresse pour se laisser aller à dévoiler sa faiblesse la plus intime et la plus incroyablement simple à comprendre : cette peur, toujours elle toujours la même. Mais il faut avoir peur de quelque chose non ? Et bien dans son cas, la jeune fille avait peur de tout et de rien, mais le plus souvent de l’avenir et du présent. La nature ne l’effrayait pas, ceux qui la peuplaient en revanche un peu plus. La ville ne l’effrayait pas, les êtres vivants qui la peuplaient, bien plus. Ce n’était pas le monde qui l’effrayait : s’était la vie qui l’habitait. Un tableau, une fresque ou une statue immobile était magnifique à ses yeux. Mais une fois la fenêtre de sa chambre ouverte et le nez mit dehors, elle sentait grouiller autour d’elle cette humanité pour laquelle elle n’avait qu’une dure pensée.

Kasuka Amasa n’aime pas souffrir. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’une semaine par mois, celle-ci se coupe totalement du monde et reste enfermée dans sa chambre, adjacente à celle de sa maîtresse. Elle est alors d’une humeur exécrable et n’hésite pas à attaquer verbalement quiconque l’approche de trop près. Ce qu’elle essaye de cacher dans un tel instant, ce n’est pas que sa propre faiblesse, cette peur des autres et des choses de la vie qui l’entoure : elle cherche surtout à cacher son humanité. Car au fur et à mesure, de l’esprit de la geisha est née une pensée. De cette pensée est née une vérité. Celle-ci est restée inscrite dans son esprit, et brille de milles éclats lumineux pour ne pas lui faire oublier ceci : la geisha est certes humaine dans son corps, mais inhumaine dans son esprit. Elle n’est qu’une machine à l’apparence et à l’attitude humaine, qui doit cacher sa part d’humanité derrière un rideau d’indifférence, plutôt que de s’exposer à la souffrance d’être « humaine ».

MessageSujet: Re: [Autre] - Ce que Nous Sommes   Lun 6 Sep - 21:36

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[ Hikari ] - Sais-tu pourquoi la neige est blanche ?

La jeune femme à la chevelure de jais leva la tête de son plan de travail et déplaça habillement sa main de manière à laisser égoutter sa plume au-dessus de l’encrier, tandis qu’elle réfléchissait à la question de sa mentor. Mais après quelques secondes à remonter le fil de sa mémoire, des enseignements qu’elle avait reçu concernant les écrivains, les philosophes, en encore leurs propres conversations, Amasa du se rendre à l’évidence qu’elle ignorait totalement la réponse à cette question. De plus celle-ci était survenue d’une manière soudaine, presque trop brusque dans la bouche délicate de sa tutrice à la voix de plus en plus grave mais toujours aussi belle. L’apprentie secoua doucement la tête de droite à gauche, ne faisant que peu trembloter ses mèches de cheveux noirs sur ses épaules et le dos de son kimono d’hiver. Sa maîtresse lui lança un petit sourire en coin dont elle avait le secret et qui faisait toujours autant chavirer le cœur des hommes, avant de lui répondre en plongeant de nouveau son regard dans l’obscurité du monde extérieur. Elle lui répondit alors.

[ Hikari ] - C’est parce qu’elle a oublié de quelle couleur elle est.

Sa tête se pencha un peu avant, comme pour marquer l’attention qu’elle venait de porter aux dires de la femme aux milliers de conquêtes. Mais la vérité était, qu’intérieurement elle se faisait du souci pour elle. Son rêve, celui d’ouvrir un jour sa propre maison de plaisir, avait déjà avorté deux fois et ce soir, manque de nouvelles, on pouvait surement dire qu’il venait d’avorter une troisième fois. Myabi n’aurait surement jamais été aussi malheureuse que si ça avait été son propre enfant. Stérile, ce processus normal de la vie lui était interdit, aussi fondait-elle tous ses espoirs dans cette entreprise, sans résultats pour le moment.

De son côté Amasa préférait ne rien dire et se contentait de suivre l’exercice qui lui avait été alloué ce soir là. La calligraphie faisait travailler le poignet, mettait en avant une capacité de concentration et de précision assez impressionnante. L’on disait même des samouraïs qui s’y adonnaient, que l’on pouvait évaluer ce qu’ils valaient au sabre rien qu’en observant une feuille de papier sur laquelle ils auraient écris. Ceci tenait plus de la légende que d’une réalité avouée : il était rare de nos jours de voir percer de grands samouraïs parmi les troupes des Daymos, et bon nombre d’entre eux ne savaient pas écrire.

Oui, le temps des héros de légende était bien terminé. La jeune geisha avait été pendant des journées et des nuits entières passionnées par les aventures de ces héros de roman, qui parfois avaient été de véritables êtres humains et pas seulement l’idée d’un auteur talentueux. Ces histoires mettaient sans cesse en avant des qualités morales, des vertus, des choses qui aujourd’hui ne pouvaient plus exister. Leur monde était devenu trop complexe, trop vaste. Des guerres éclairs éclataient et se finissaient avant même que les nouvelles ne parviennent aux masses. Nous étions bien loin des duels entre hommes pour les beaux yeux d’une dame. Aujourd’hui le monde fonctionnait à coup de pots de vins et d’assassinats, d’où le fait que sa maîtresse lui ait appris à se battre, à se défendre contre l’adversité, mais ceci est une autre histoire.

Pour l’heure, la demoiselle aux yeux bleus repose sa plume dans son encrier et laisse reposer sa calligraphie à la lumière d’une bougie. Dehors, la neige tombe doucement sur la ville endormie et fond-en touchant le sol trop chaud de la cité. La vie grouille sous terre, il faudrait un froid bien plus pénétrant encore pour faire tenir cette blancheur immaculée dans ces rues dégoutantes. Dans un bruissement de tissus, la jeune femme se lève et vient s’agenouiller aux côtés de la gouvernante principale de cet établissement, qui toujours a son regard tourné vers l’extérieur. Non pas vers la ville, mais vers le ciel, où transparait derrière les nuages l’astre de la nuit leur protecteur, illuminant les flocons tombant ça et là dans un balai silencieux.

Sans reparler de la question qu’elle lui avait posée un peu plus tôt, et sans dire un mot sur la réponse qu’elle aurait voulu avoir ce soir, Hikari lui demanda simplement si les tâches de la vie courante avaient été faites selon ses instructions.


[ Hikari ] - Vous avez bien fini de vous occuper du linge pour la semaine à venir ?

[ Amasa ] - Oui maîtresse.

[ Hikari ] - Et la nouvelle, comment va-t-elle ?

[ Amasa ] - Bien maîtresse, mais elle tremble encore un peu.

[ Hikari ] - Tu étais pareille au début. Va passer la nuit avec elle et fait-lui arrêter ces tremblements. Tu as terminé ton exercice ?

[ Amasa ] - Oui maîtresse.

Joignant le geste à la parole. Amasa se le va et aller chercher sa page, qu’elle présenta ensuite à sa maîtresse. Celle-ci jugea le style d’un œil critique et averti. Certes ce n’était pas sa spécialité, mais une femme comme se devait de savoir écrire, et son apprentie aussi. Après plusieurs longues minutes, un sourire sincère se dessina cette fois sur son visage. Elle n’eut pas besoin d’en dire plus. La jeune geisha sourit elle aussi, heureuse que son exercice ait été réussi ce soir-là.

Puis, comme souvent, Hikari se mit à plier la feuille de papier. Parfois elle en faisait un origami qu’elle jetait au feu en priant, parfois un avion en papier qu’elle lançait depuis cette fenêtre. Ce soir, peut être pour défier la nuit et la neige tombant à l’extérieur sans une once de vent, la dame fabriqua un petit avion en papier, et se leva pour ouvrir la fenêtre qu’Amasa se prépara à refermer juste derrière elle. Le froid s’infiltra dans la chambre chauffée et fit frissonner la jeune femme. A côté d’elle, sa maîtresse semblait absorber ce froid et s’en regorger, comme si ce dernier, contrastant avec la chaleur de la maison close, lui faisait oublier un instant seulement, où elle se trouvait. Puis l’oiseau blanc prit son envol sans être arrêté par la neige. A l’horizontale, il fila tout droit dans la nuit, et disparut rapidement de leur champ de vision. La jeune femme referma aussitôt la fenêtre, en poussant un soupire de soulagement lorsque le froid cessa de pénétrer ce lieu qui lui était si cher aujourd’hui. Sa maîtresse resta longtemps debout, à fixer l’endroit où l’oiseau de papier avait disparu, comme si elle s’attendait à ce qu’il lui revienne. Elle avait toujours fait ainsi, chaque hiver depuis qu’elles étaient ensembles.

Celui-ci était le septième. Sept ans qu’elle était ici. Et trois ans déjà qu’elle exerçait le même métier que sa maîtresse. Elle en avait vu des vertes et des pas mûrs, comme ils le disaient si bien, mais elle n’en était ressortie que plus forte encore. Plus forte, pour jouer sur les apparences, sur les mimiques, sur les faux-semblants et ainsi ne jamais montrer sa trop grande faiblesse aux autres, et surtout à ces hommes qui venaient prendre du bon temps avec elle. Imposer son rythme, son style, c’était tout ce qu’elle avait à faire. Bien entendu il y avait eu des coups vraiment difficiles parfois, et Amasa ne remercierait jamais assez sa maîtresse d’avoir été là pour lui imposer de son ton autoritaire le calme et la sérénité. Obéir sans réfléchir, il s’agissait là d’un luxe bien commode, surtout lorsque celui-ci vous permettais de vivre relativement au-dessus de la moyenne. Et puis de part sa fonction, son corps était bien mieux traité par ses clients que celui des prostituées basiques comme il y’en avait tant dans cette maison close.

Hikari se rassit finalement, arrachant sa disciple à ses rêveries. La jeune femme baissa les yeux sur ses mains aux ongles manucurés posées sur ses cuisses et resta ainsi. Un bruissement de tissu lui apprit que la dame aux rides discrètes la regardait, mais Amasa ne releva pas la tête et préféra attendre que la maîtresse de cette chambre richement meublée ne la congédie pour la nuit, ce qu’elle fit après quelques secondes.


[ Hikari ] - Je n’aurais plus besoin de toi ce soir Amasa-chan, va voir la nouvelle et assure-toi qu’elle soit bien reposée pour demain d’accord ?

[ Amasa ] - Oui maîtresse.

Les deux femmes se quittèrent ainsi : Amasa se redressa en silence et recula le dos courbé jusqu’à la porte coulissante. Quand à la dame à la chevelure brune, et épaisse elle resta à genoux, sur ses coussins, et saisit un livre qu’elle feuilleta tranquillement.

La jeune geisha referma la porte derrière elle et observa la maison endormie : deux soirs par semaine les filles étaient au repos, le reste du temps elles alternaient leurs horaires en cycle jour et nuit. Ceux qui travaillaient la nuit en début de semaine, finissaient le jour en fin, et vice-versa. Cela aidait notamment à gérer les fluctuations du personnel. Comme le lui avait promis Myabi il y avait de cela si longtemps, la gérante des lieux lui avait tout apprit, y comprit l’art de choisir son personnel et de le former pour qu’il soit au plus vite efficace. Mais le cas avec la nouvelle était nouveau pour elle : il s’agissait de sa première vraie insertion d’une nouvelle entre leurs murs. D’habitude on confiait cette tâche à des personnes un peu plus âgées, mais sa maîtresse avait jugé qu’elle était prête, aussi comptait-elle bien s’acquitter de sa tâche avec autant de brio que possible.

Prenant la direction de l’escalier, Amasa descendit au premier étage, vide à cette heure, puis au rez-de-chaussée. Là se trouvait l’accueil, ainsi qu’un vaste salon de thé où les clients qui n’avaient pas vraiment en tête de noms précis pour leurs plaisirs, venaient se relaxer aux côtés des filles de joies, et pouvaient ainsi les choisir. Il y avait aussi tout le quartier des domestiques et des filles, comprenant une salle de restauration une cuisine des bains et même un petit quartier pharmaceutique : dieu sait à quel point les prostituées pouvaient être sujettes aux maladies. Etrangement la jeune femme à la chevelure noire en était exempte : la nature l’avait dotée d’une résistance toute particulière aux maladies, et seules ses mensualités lui rendaient la vie difficile à l’occasion.

Amasa croisa l’une des domestiques, des dames d’un certain âge affectée au seul nettoyage, repassage, ou à la cuisine. Elle la héla et lui demanda doucement.


[ Amasa ] - La nouvelle a bien mangé ce soir ?

[ ??? ] - Pas trop Kasuka-chan, le stress l’a un peu noué.

[ Amasa ] - Vous l’avez bien installée dans la chambre individuelle pour ce soir ?

[ ??? ] - Comme toujours mademoiselle, nous connaissons notre travail soyez-en assurée.

Loin d’elle l’idée de remettre quoique ce soit en doute, elle s’assurait juste que les choses avaient bien été faite comme elle l’avait expressément demandé. Diriger n’était pas son point fort, mais elle apprenait aussi à le faire, au fur et à mesure que le temps passait.

La chambre individuelle était une petite cellule très agréable mais coupée du monde extérieur, où l’on laissait les nouvelles employées, ou plutôt prostituées pour qui le travail allait être difficile sur le démarrage dormir seules une dernière fois avant d’entrer le lendemain pleinement dans leur nouvelle vie. En l’occurrence la nouvelle devait avoir an, voir deux ans de moins que la jeune geisha, mais la différence vis-à-vis du métier et de son appréhension avait été énorme lors de son entretien d’embauche avec la gouvernante. Cette fille avait peur, bien plus peur encore qu’Amasa, et c’était surement pour cette raison qu’elle allait la voir ce soir.

Arrivant devant la porte coulissante, Amasa resta silencieuse et se contenta d’épier les sons lui parvenant de l’intérieur. Pas de pleurs, ni de reniflements. Peut être dormait-elle ? D’un petit coup du revers de la main, elle entrouvrit les auvents et jeta un coup d’œil. Cela fit sursauter l’occupante de la chambre qui poussa un petit cri de peur en mettant ses mains à son cœur comme pour empêcher celui-ci de fuir hors de sa poitrine. La nouvelle était en chemise de nuit, prête à dormir apparemment.


[ Amasa ] - Excuse-moi, je ne voulais pas te faire peur. As-tu besoin de quelque chose ?

[ ??? ] - Non… Mais je ne serais pas contre un peu de compagnie madame…

Acceptant l’invitation à entrer, Amasa vint s’agenouiller devant elle, et observa le visage de la nouvelle. Pas trop maigre, elle avait les yeux d’un marron clair tirant sur le vert, et d’une neutralité alarmante. Elle s’était faite à l’idée d’accord, mais avec une tête comme ça, certains clients risquaient d’avoir des doutes sur ses capacités… Silencieuse comme bien souvent, la demoiselle resta là à réfléchir. Mais elle ne voyait pas comment rassurer les craintes d’une fille au moins aussi silencieuse qu’elle si ce n’était plus. Ses pensées revinrent à cette question que sa maîtresse lui avait posée tout à l’heure. Et d’une voix aussi douce que pénétrante, elle lui demanda alors.

[ Amasa ] - Sais-tu pourquoi la neige est blanche ?

[ ??? ] - Non madame…

[ Amasa ] - C’est parce qu’elle a oublié de quelle couleur elle est.

[ ??? ] - Qu’est-ce que ça veut… ?

[ Amasa ] - Mais la neige blanche est belle n’est-ce pas ?

[ ??? ] - Oui madame.

[ Amasa ] - Tu es un flocon de neige toi aussi. Oublie ta couleur, et tes origines, et tu n’en seras que plus belle encore.

Ce compliment sembla rassura la fille, qui lui sourit faiblement, et commença à dissiper d’elle-même ses craintes. Pour Amasa, cela avait été aussi le moyen de dénouer la signification de cette fable. Elle avait oublié peu à peu ses origines, faisant d’elle la beauté qu’elle était. Une beauté éphémère, le temps de cette chute qu’on appelait vie, et qui prendrait fin en touchant le sol.
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