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 Sous les étoiles, parmi les lampions des ruelles brumeuses

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MessageSujet: Sous les étoiles, parmi les lampions des ruelles brumeuses    Dim 31 Oct - 2:41



Chapitre 1 : Transcendance (3/3)
.::Sous les étoiles, parmi les lampions des ruelles brumeuses::.


Il est des nuits où ça ne va pas. Des nuits où, quoi qu'on fasse, on se retourne dans son lit, énervés, impatients de trouver un sommeil qui ne pointera pas le bout de son nez avant longtemps, voire jamais. De ces nuits où, malgré le froid et la fatigue, l'extérieur nous appelle. De ces merveilleuses nuits où l'on découvre notre univers d'un regard neuf et épanoui.

Cette nuit insolite, je l'avais vécue le soir de mon emménagement au village des nuages. De nouveaux murs, de nouveaux bruit, une odeur inconnue, des secousses inattendues, rien n'était fait pour trouver le sommeil. En lutte depuis plusieurs heures contre mon cerveau en ébullition, à la récolte de la moindre poussière à l'aspect nouveau, je décidai de me lever pour de bon. L'insomnie ne me relâcherait pas de sitôt, aussi envisageai-je les ruelles de Kumo comme refuge. Un manteau, et je m'engouffrai dans l'air glacial et humide d'une nuit étoilée. Etonnament étoilée d'ailleurs, comme je n'en avais jamais vu auparavant. J'avais l'impression de contempler une toile remplie de mille et une poussières brillantes réparties au hasard d'un souffle peu assuré. A coup sur, l'artiste qui les avait placées là avait l'esprit novateur. Comment de tous petits points brillants pouvaient-ils fasciner autant le spectateur qui les regarde ?

Mes pas aléatoires me menèrent en des contrées inexplorées. Je traversai d'abord le quartier marchand, qui montrait une face lugubre et peu attirante en comparaison de son activité foisonnante dans la journée. Je ne flânai donc pas et partis pour les quartiers de l'Est. L'Asakura, si mes souvenirs étaient bons, était à la fois la facade populaire, heureuse et festive, et le quartier peu fréquentable pour les fils de bonne famille. Nous étions dans un village militaire, aussi les débordements ne semblaient pas visibles. Mais être invisible ne signifie pas ne pas exister. Il suffisait d'explorer une ruelle, de s'enfoncer au sous sol d'un bouge peu recommandable, et le visage terni, sanglant, drogué et violent du village de la foudre vous crachait à la figure aussitôt. J'évitai ces parcelles d'obscurité, et me concentrai sur les lampions de la rue dans laquelle j'étais rendue depuis quelques minutes. Des dizaines de petites lumières enveloppées de feuilles de bambou colorées, qui en paraissaient pourtant des centaines, étaient disposées aux devantures des innombrables bars et cantines encore ouvertes. Les gens paraissaient de simples fantômes anonymes sans visages, faisant fî autrui, et sachant pertinemment que personne ne s'intéressera à eux en retour. J'eus l'impression d'assister à une marche funèbre de cadavres mouvants, ponctuée de sons soudainement hélés ça et là, et d'une musique étrange, mélange hasardeux provenant des échoppes alentours.

Je ne sus qu'en penser, et à vrai dire, je m'en fichai. Je regardais le ciel, et ces lampions, courageux messagers celestes qui apportaient à ce tableau pitoyable une pointe d'espoir, une force de vie luttant envers et contre tous. Soit, puisqu'il n'y avait que cela d'important, je décidai de prendre de la hauteur. Dans une ruelle désertée, un mur empli de prises innombrables parut à ma vue. Je pris la balle au bond, et l'escaladai sans grande peine, sinon celle de mes baîllements répétitifs qui prouvaient qu'une virée au grand air était le meilleur remède contre l'insomnie. De là haut, quel spectacle fabuleux. Immergée, entre la voûte brillante et les ruelles illuminées, j'eus l'impression de flotter, de me déposer sur un îlot d'innocence, bien au delà des masses lointaines, amorphes, des passants sans visage qui erraient au loin. Là, je me sentais bien, un peu refroidie, mais terriblement bien. En réalité, là, en cet instant précis, Sokai avait enfin décidé de lâcher prise et de me laisser en paix. Je venais enfin de parvenir à stopper le flux continu d'une scène se répétant des milliards de fois dans ma tête, de ma main lâchant la corde, de son corps sanglant et transpersé, de ma peine immense, de ma honte encore plus grande. Là, d'un coup, pouf, plus rien, le bien-être et la sérénité la plus totale. L'idée d'être bien, comme ça, sans rien ni personne, sinon le ciel, et ces minuscules petits points d'espoir qui rayonnaient au dessus de ma tête.

Etsuko : " Merci Sokai, de me laisser en paix pour une fois... "


J'emmène au creux de mon ombre des poussières de toi. Le vent les portera.


Dernière édition par Etsuko Toshiya le Mar 9 Nov - 13:42, édité 2 fois

MessageSujet: Re: Sous les étoiles, parmi les lampions des ruelles brumeuses    Lun 1 Nov - 18:43

Ine n’avait finalement pas rejoint Naoyuki. Lorsqu’elle s’était séparée de Sho un sentiment étrange lui compressait la poitrine, comme si tout son être se rebellait à l’idée d’obéir à l’injonction de Kenji. Nauséeuse, la jeune kunoichi était entrée dans la première auberge de l’Asakura qu’elle avait rencontrée. Par chance l’établissement n’était pas encore complet malgré les conférences qui drainaient pas mal de monde à Kumo. La chambre n’était pas tout à fait nette mais Ine ne s’attarda pas aux détails et se laissa tomber sur le lit. Les ressorts couinèrent en protestation, en vain. Les pensées de la jeune femme étaient déjà trop concentrées sur un point qu’elle n’avait, elle s’en rendait compte maintenant, pas encore réalisé : Kenji l’avait coincée.

Ine se redressa un peu, indifférente aux ressorts qui protestèrent de plus belle. Elle ouvrit la bouche, puis esquissa un sourire en prenant la mesure du caractère retors du vieil homme. « Traité de la Matière et de l’Espace » ? Quelle bonne blague, le titre ne sonnait même pas Genjutsu. Et puis quelle utilité pouvait bien avoir un aveugle d’un livre ? Mais soit elle échouait dans son entreprise et elle pouvait d’ores et déjà voir la commisération sur les traits de son cruel mentor qui ne manquerait pas de la répudier. Soit elle retrouvait le fameux manuel mais était découverte, et alors elle irait croupir en prison en ternissant les relations entre son village et Kumo, étant donné la teneur diplomatique de sa mission. Elle pouvait tout aussi bien ne rien tenter, mais cela signifiait probablement son exclusion de l’ordre des shinobis. Malheureusement, Kenji Eichino était assez bien placé dans l’administration kiréenne pour s’en occuper personnellement. Dans tous les cas elle n’avait pas le choix : elle devait réussir.

Avec un soupir Ine se leva et se dirigea vers la fenêtre de sa petite chambre. Dehors tout était d’un noir d’encre. Il était tard, très tard même, mais les lampions dans les ruelles étaient toujours allumés, ultimes fils d’Ariane dans le labyrinthe des ruelles brumeuses. La kunoichi ouvrit la fenêtre et se pencha au dehors pour respirer un grand coup. L’air froid et oxygéné de montagne fit passer presque immédiatement son envie de vomir. Remise d’aplomb, Ine releva les yeux et vit les étoiles dans le ciel avec une netteté jamais égalée. Son cœur se mit à battre un peu plus vite et elle décida de sortir.

L’heure était tardive même pour les quartiers populaires de l’Asakura où Ine croisa des ombres plutôt que des gens. Elle n’avait pas peur cependant, s’enfonçant sans craindre pour sa vie dans les ruelles tortueuses illuminées des seuls lampions comme guides aux marcheurs nocturnes. Malgré l’altitude l’air était presque tiède comparé à celui du pays de la neige qu’ils avaient traversé et la jeune femme n’avait pas froid. Elle força ses pas jusqu’à sortir de l’Asakura et poussa jusqu’au parc Yumekuteka.

A Kiri le parc avait souvent été le lieu de ses errances quand elle ne se retrouvait plus. La végétation avait beau n’être pas la même dans le pays de la foudre, l’ambiance restait et Ine se calma peu à peu. A ses yeux, le parc désert n’avait rien de glauque ; elle laissa couler de longues minutes, étendue contre le tronc d’un arbre. La nuit était sans lune, laissant s’exprimer les étoiles dans toute leur splendeur. La brume qui s’attachait au sol diminuait leur intensité mais le brouillard était l’essence même de Kiri et Ine s’y sentait bien.

La jeune femme ouvrit brusquement les yeux. Toute à son aise elle avait laissé dérivé son esprit et, comme souvent de pair en Genjutsu, des volutes de chakra avec. Quelque chose, inexplicablement, la dérangeait dans l’air. Elle repensa immédiatement à ce qu’avait dit Esio et se revit à Sawa où ils avaient ressenti cette présence diffuse qui annonçait qu’ils étaient surveillés. Elle faillit se mettre à rire, se retint juste à temps. Kenji devait savoir qu’on la tiendrait à l’œil. Le vieil homme était décidément pire que ce qu’elle avait imaginé. Mais elle ne se laisserait pas faire ! Elle resta néanmoins dans la même position de longues secondes encore, pour analyser et s’imprégner de l’aura de sa sentinelle. La kunoichi finit par se lever lorsqu’elle fut tout à fait certaine de pouvoir la reconnaître. Elle se remit en marche tranquillement pour ne pas éveiller de soupçons.

Jetant un coup d’œil furtif en arrière, Ine entra dans le dédale des ruelles de l’Asakura où elle accéléra le pas. Les maisons étaient hautes, cachant la lumière des étoiles. Les lampions ne procuraient eux-même qu’une lueur diffuse qui ne permettaient pas de bien distinguer les détails. Ine pénétra dans une rue encore un peu fréquentée, sans doute une fermeture de bar, et se mélangea parmi les gens avinés qui ne lui prêtèrent pas attention. L’aura se ressentait encore mais de façon moins forte. Elle pressa encore le pas, s’engouffra dans une petite impasse où elle sauta lestement sur les murs pour se hisser au sommet des maisons. D’un regard autour d’elle elle distingua dans l’ombre, deux ou trois toits plus loin, une silhouette qui semblait se gorger du spectacle des étoiles. Rapide mais silencieuse, la kunoichi rejoignit l’inconnue – car c’était une jeune fille – et s’assit à ses côtés en nouant ses longs cheveux en un chignon très serré qui modifiait son profil habituel.

- On se connaît, souffla-t-elle à sa voisine qui la dévisageait sans comprendre. Puis, plus fort : … et alors il est sorti du bar complètement furieux. Non mais je te jure, ce type est vraiment trop con !

Et de continuer à parler toute seule, retrouvant avec bonheur les joies de l’improvisation tout en louant l’absence de réaction suspecte de sa compagne qui se contentait de hocher la tête. Au bout d’un moment l’aura du suiveur disparut complètement. La jeune femme laissa alors échapper un soupir de soulagement. Elle se tourna vers sa voisine et lui tendit la main avec un naturel confondant :

- Je m’appelle Ine. Merci de ton aide, sans toi je ne me serais jamais débarrassée de cet homme un peu trop collant à mon goût.

Ine esquissa une légère grimace et leva les yeux vers le ciel. La brume n’atteignait pas les toits et les étoiles pouvaient dessiner leurs constellations mieux que jamais. La jeune femme se laissa aller en arrière jusqu’à se retrouver complètement allongée sur le dos. Le spectacle était absolument magnifique.

MessageSujet: Re: Sous les étoiles, parmi les lampions des ruelles brumeuses    Jeu 4 Nov - 17:19




??? - "On se connaît"

Ma contemplation introspective s’acheva brusquement, par la voix d’une demoiselle que je n’avais même pas senti arriver. Alors que je me redressais, m’appuyant sur mes bras tendus à nouveau, elle commença une histoire improbable sur un garçon, un bar, et puis je ne sais quoi. Son discours ne m’intéressait pas, j’avais compris qu’il n’était qu’un leurre. A la place, je la dévisageai, j’oscillais entre perplexité et curiosité. Elle était belle, avec des cheveux semblables aux miens, ponctués toutefois par un visage plus enfantin, plus rond, tendre. Elle ressemblait à une poupée fragile et sublime, de celles qu’on n'oserait toucher de peur de les briser. Et pourtant, au fond d’elle émanait une force de vie grondante, rugissante, un élan généreux, de ceux qui vivent leur vie sans concessions. Au loin, une présence, je la sentis au même moment que l’inconnue avait commencé son monologue improbable. Tenue, mais pesante, comme un immense nuage d’énergie qui flottait non loin. Petit à petit, il s’éloignait et bientôt ne serait plus. Tel était le but de cette discussion improvisée au clair de Lune.

??? - Je m’appelle Ine. Merci de ton aide, sans toi je ne me serais jamais débarrassée de cet homme un peu trop collant à mon goût.

Je me redressai totalement, et m’assis en tailleur. Le choc du retour à la réalité s’était estompé peu à peu, et je comprenais maintenant la scène que je venais de vivre. D’un regard amusé, je lui lançai :

Etsuko - " La prochaine fois que tu essaies de prétendre venir du pays de la foudre, fais attention à ton accent. Je n’en ai jamais entendu de tel, mais il n’y a aucune chance qu’un Kuméen s’exprime ainsi. "

Cela sautait aux yeux qu’elle n’était pas d’ici. D’abord, ces traits, cette silhouette, cette couleur de peau, pâle, signe que l’origine est un pays pluvieux, ou sombre, ou brumeux, en tout cas que la lumière du soleil filtre rarement. On pourrait croire qu’il en est de même à Kumo, village des nuages, mais le peu de soleil dont nous disposons dans la journée nous inonde tant que nos peaux sont plutôt mates que laiteuses. Ensuite sa voix, ses intonations, sa prononciation, cette manière étrange de finir ses phrases, cette mélodie plus saccadée, plus en rythme, que celle des habitants de mon pays. Dis moi quelques mots, je te dirai d'où tu viens, on pourrait le résumer ainsi. Le langage est ce qui marque notre humanité, et notre unité dans ce monde. Il est aussi celui qui sépare, et qui différencie sans scrupule chacun d'entre nous. Ine n'avait pas échappé à la règle, et je m'en souviendrais si jamais un jour, j'avais à me rendre en territoire étranger. Parler et le meilleur des révélateurs, sans aucun doute, aussi faudrait-il éviter d'en dire trop, tenir sa langue, pour protéger ses arrières.

Deuxième constat, elle était kunoïchi, sans nul doute. Elle n’aurait pas pu tromper ma vigilance si elle n’avait pas appris à jouer de discrétion dans ses déplacements. Même si elle n’avait pas forcément cherché à dissimuler son approche, le naturel de ses pas se faisait silencieux, par glissades successives, par habitude tout simplement. Qu'il est facile, finalement, dans l'observation de nos comportements, d'apprendre des choses sur ceux qui nous entourent. Je connaissais cette demoiselle depuis à peine deux minutes, et je savais déjà qu'elle était ninja d'un autre village... Mais d'où ?

La dernière question à élucider ne pouvait être devinée, ou il aurait fallu que je voyage beaucoup afin de reconnaître les accents et les morphotypes. Mais tout d’abord, je me présentai à mon tour.


Etsuko - "On m’appelle Etsuko. Enchantée de faire ta connaissance Ine."

Puis je me levai d’un bond, et m’étirai de tout mon long. Il faisait frisquet et je sentais mes muscles engourdis par le repos dans une atmosphère si peu chaleureuse. Un petit coup d’œil dans les ruelles de l’Asakura, qui se gorgeaient toujours de fantômes amorphes à la démarche zig-zaguante, puis j’enchaînai sur la fameuse question :

Etsuko - " Ca te dirait d’aller boire un verre ? J’aimerais bien tester l’ambiance d’un de ces bouges, en contrebas."

En fait, la fameuse question attendrait l'assouvissement de ma pulsion soudaine. Ni une ni deux, je tournai les talons et repartis en direction du mur que j’avais escaladé. Je ne regardai pas si Ine me suivait tant cela me semblait évident. Après ce service que je venais de lui rendre sans en prendre réellement conscience, elle me devait bien de m’accompagner un tant soit peu afin de se considérer quitte. Je longeai donc la ruelle, débouchai de nouveau sur la ruelle animée aux airs de train fantôme, puis m’engouffrai dans une porte de café à la devanture la moins sale que j’avais pu trouver. Plutôt agréablement surprise, je m’attendais à un intérieur sombre et glauque, peuplé de gens pas forcément très amicaux. A la place, je me tenais sur le pas d’une porte en bois, dans une ambiance plutôt festive, aux effluves de saké, sur le son d’une cithare et d’un tambourin que deux jeunes femmes manipulaient dans le fond de la salle, sur une petite estrade. Je croisai beaucoup de shinobis, de sortie après une longue journée de travail, ou en train de fêter la réussite d’une mission, comme je le devinais aux rires bruyants et aux bras dessus bras dessous que j’observais d’un sourire amusé. Le bar en lui même était peuplé d’êtres plus sombres, moins enclins à la communication en tout cas. Le nez dans leurs verres, parfois dans celui de leur voisin, ils ne parlaient pas, ou discutaient à voix basse. Je fonçai vers une table de libre, derrière un petit paravent de bambou, au bord de la vitrine, et m’installai sur la chaise. J’étais heureuse de pouvoir tenter cette nouvelle expérience en duo plutôt qu’en solo. A vrai dire, je ne serais certainement pas rentrée dans ce bar si je n’avais pas été accompagnée. Alors que j’enlevais ma veste, Ine apparut de derrière le paravent. En guise d’introduction, je me lançai dans la question fatidique :

Etsuko - "Alors, de quel village viens-tu ? C’est comment là bas ? Tu t’y plais ?"

Depuis mon arrivée au village de la foudre, j’étais comme sur un petit nuage. Ma période euphorique s’achèverait peut être le lendemain, avec le début de ma première vraie mission, mais je voulais profiter encore maintenant des quelques heures de répit qu’il me restait. Mais là, maintenant tout de suite, la seule force qui m'animait était celle de la découverte, la soif du nouveau, l'envie d'explorer des territoires inconnus, éloignés, secrets, magiques, insaisissables, Et rien de mieux que d’écouter une histoire pour s'immerger dans l'iréel…



J'emmène au creux de mon ombre des poussières de toi. Le vent les portera.

MessageSujet: Re: Sous les étoiles, parmi les lampions des ruelles brumeuses    Sam 6 Nov - 15:38

- La prochaine fois que tu essaies de prétendre venir du pays de la foudre, fais attention à ton accent. Je n’en ai jamais entendu de tel, mais il n’y a aucune chance qu’un Kuméen s’exprime ainsi.

Ine éprouva un choc réel à ces paroles. Elle ouvrit la bouche, la referma puis esquissa un sourire. La jeune fille avait son franc-parler, cela lui plaisait. Et même s’il y avait des manières plus délicates de le dire, cette rencontre impromptue promettait. D’ailleurs, la kuméenne avait parfaitement raison : elle n’avait pas réalisé que malgré toute son expérience en tant qu’actrice, le plus petit détail pouvait détruire une couverture. En l’occurrence, la jeune kiréenne n’avait pas pensé à son accent. C’était une erreur grossière. Une erreur à laquelle elle devait remédier pour pouvoir espérer s’en sortir dans sa mission « secrète ». Ine fut heureuse, soudain, d’avoir eu cette impulsion qui l’avait fait sortir au beau milieu de la nuit.

La jeune femme se déporta en arrière et se mit à détailler la kuméenne. Etsuko, elle disait s’appeler. Elle devait avoir une quinzaine d’années, peut-être seize, ce qui expliquait sans doute cette semi-insolence avec laquelle elle s’exprimait. Un temps, alors qu’elle venait de fuir son village pour rejoindre Ren’ai et Kiri, elle s’était elle-même sentie invincible comme seuls les adolescents savent le faire. Elle n’avait jamais que vingt ans mais Ine sentait qu’elle était passée à autre chose. En tout cas Etsuko était une jeune kunoichi résolument charmante, beaucoup plus grande qu’elle ne l’était, à la peau plus foncée aussi. En y regardant de plus près cependant ses traits renfermaient une insondable tristesse. Sans trop savoir pourquoi, Ine se sentit étrangement proche de la kuméenne.

Etsuko finit par se lever. Ine s’attendit à ce qu’elle lui fausse gentiment compagnie, la kuméenne avait probablement autre chose à faire que d’assister une étrangère. Mais non, Etsuko lui proposa d’aller boire un verre et, sans attendre sa réponse, se laissa gracieusement tomber au bas du toit qu’elles occupaient. Ine la regarda faire. Pourquoi pas, après tout songeait-elle, elle n’avait rien de mieux à faire. Ce serait l’occasion d’écouter parler les kuméens, de s’imprégner de leur langage. Elle était curieuse, aussi, d’en apprendre un peu plus sur l’adolescente. En outre, la fatigue commençait à se faire sentir et elle avait un peu froid. Il était temps de bouger. Ine se leva donc à son tour, jeta un dernier coup d’œil aux étoiles et se mit à suivre Etsuko un peu à distance, jusqu’à ce que cette dernière entre dans l’un des bouges qu’elle avait dit vouloir tester.

C’était le troisième village caché qu’Ine avait l’occasion de connaître et il en ressortait une vérité fondamentale : les bars se ressemblaient tous. Celui-là était néanmoins particulièrement chaleureux. La musique y jouait probablement pour beaucoup, et pour une fois peut-être les consommateurs étaient plus des fêtards que des alcooliques à la manque. Cette espèce d’ébullition avait quelque chose de réconfortant. Ine huma avec plaisir les senteurs du saké qu’elle n’aimait pourtant pas et finit par rejoindre Etsuko qui s’était installée plus au calme derrière un paravent. Elle s’assit sans rien dire à côté. Une partie de son esprit se concentra à l’extrême pour enregistrer les accents des gens qui parlaient autour d’elles. Finalement, l’adolescente se lança :

- Alors, de quel village viens-tu ? C’est comment là bas ? Tu t’y plais ?

Ine ne put s’empêcher de sourire en reconnaissant le même élan de curiosité qui l’habitait si souvent. La dernière question sous-entendait également que la jeune fille était nouvellement arrivée au village de la foudre. Elle réfléchit un instant. Pouvait-elle répondre à ces questions en toute sincérité ? Heureusement, une serveuse vint temporiser en leur demandant ce qu’elles souhaitaient commander. Elle demanda distraitement un thé agrémenté de saké, diminuant inconsciemment les intonations marquées de son accent du pays de l’eau. Ine ne s’en rendit compte qu’en voyant la serveuse s’éloigner sans réagir plus que ça. Avec un léger sourire, la jeune kiréenne s’assit plus confortablement et dénoua ses cheveux pour les laisser retomber le long de son dos.

- Je viens de Kirigakure, commença-t-elle d’une voix assez basse pour qu’Etsuko doive se pencher pour l’entendre. Tu as dû entendre parler des conférences de médecine qui se tiennent ces jours-ci dans ton village ?

Ine attendit que sa compagne ait hoché la tête pour poursuivre :

- Je suis venue ici en mission d’escorte avec mon équipe car l’ambassadeur kiréen est infirme. Tu me demandes comment est mon village ?

Ine songea à la première impression qu’elle avait eue de Kumogakure. Elle l’avait alors trouvé plus charmant que son village, mais elle savait maintenant que ça n’avait été que l’attrait de la nouveauté. Kumo était incontestablement plus « net », dans la mesure où le brouillard n’y était pas permanent. Il y faisait plus sec, même la pluie y était relativement rare. Or, Ine aimait la pluie. Alors qu’elle avait horreur de la neige.

- L’air est agréable ici, il est tellement pur et justement trop. Pour comprendre mon village il te faut imaginer diminuer la teneur en oxygène, y ajouter l’iode et les embruns marins. Ton pays est beau, Etsuko, mais le mien l’est plus encore. Il est dur, désert, escarpé et les tempêtes y sont meurtrières. Mais quand tu vois l’étendue des lacs glacés le souffle te manque immanquablement. Je te souhaite de voyager pour voir tout ça. Alors est-ce que je m’y plais ? Je crois que la question ne se pose pas.

La serveuse amena leurs commandes alors qu’Ine s’était tue et qu’Etsuko paraissait réfléchir à ses paroles. Il était probable que la kuméenne ne trouverait jamais plus beau que chez elle, et c’était compréhensible parce que chaque voyage ne faisait que renforcer la nostalgie que l’on a de son pays. Ine réalisa combien elle était devenue à cent pour cent kiréenne. En soufflant sur le thé brûlant, elle esquissa un vague sourire. C’était désormais à son tour de poser des questions :

- Tu es comme moi, tu n’es pas directement issue de ce village caché n’est-ce pas ?

La question était plus rhétorique que réelle. Ine se mit à rire :

- Nous faisons des genin bien âgées toi et moi, moi plus que toi. Qu’est-ce qui t’a poussé à rejoindre ce village ?

MessageSujet: Re: Sous les étoiles, parmi les lampions des ruelles brumeuses    Sam 6 Nov - 17:17



Les mains sur la tasse brûlante, je réflechissais, en effet. Mais pas pour les raisons qu'Ine la Kiréenne pouvait imaginer.

Ton pays est beau, Etsuko, mais le mien l’est plus encore.

Et je n'en doutais pas. A vrai dire, je n'y avais jamais pensé, mais que signifiait pour moi un pays, une patrie ? Pourrais-je me sentir proche de ces terres, chez-moi, à la maison, y ressentais-je de la sécurité, une chaleur indescriptible qui m’y attire comme un aimant ? Non, rien de tout cela ne motivait ma venue à Kumo No Kuni. De bien plus funestes desseins m’avaient mené en ces lieux, et bien que j’appréciais ma venue dans ce village, mon moteur premier me semblait celui de la fuite. Une longue escapade, harassante et sans répit, dont le point d’arrivée ne serait pas le village des Nuages. Peut-être pas celui de la pluie, non plus. Aurais-je un jour la nostalgie du pays de la foudre ? Rien ne me paraissait moins sur aujourd’hui.

Lorsqu’elle finit la description du pays de la pluie, je n’eus qu’une envie, impulsive, primordiale, de prendre mon sac et de partir. L’heure n’était pas encore venue, mais nul doute que bientôt, j’aurais l’opportunité. Je ne comptais pas rester ninja de rang inférieur toute ma vie, c’était certain.


Tu es comme moi, tu n’es pas directement issue de ce village caché n’est-ce pas ?

Je ne répondis pas à cette question, me contentant d’esquisser un sourire, tant la réponse semblait évidente. Non, en effet, je n’étais pas de ce village, et plus que tout, je ne me sentais pas de ce village, pas plus que d’un quelconque autre village.

Nous faisons des genin bien âgées toi et moi, moi plus que toi. Qu’est-ce qui t’a poussé à rejoindre ce village ?

Nous allions rentrer dans des passages pas forcément glorieux d’un temps que j’estimais révolu et dont les soubresauts m’apportaient de la peine. Pourquoi devrais-je me confier à elle ? Ine n’y pouvait rien, elle venait de marcher sans le savoir dans un territoire difficile d’accès pour moi, dans un espace de non-dits et d’évènements qui hantaient mon existence depuis déjà quelques années. Je bus une gorgée du thé noir aux reflets bruns, puis m’élançai. J’aurais pu garder tout ça pour moi, j’aurais pu me taire, contenir les souvenirs, puis retourner me coucher. Mais je me dis en cet instant que ce qui m’avait empêché de dormir était exactement ce que j’allais me refuser à dire. Or, pour exorciser ses démons, il faut leur faire face. Ce que j’allais faire à l’instant :

[Etsuko] : A vrai dire, tout cela est compliqué. Je fais partie du clan Toshiya. Nous sommes une famille d’assassins de la région de Kumogakure, et nous avons il y a très longtemps passé un accord avec le village caché. En échange de nos services rendus au village par le biais de certains membres de la famille devenus shinobis, le reste du clan peut exercer librement ses activités, à la condition bien sûr qu’elles ne nuisent pas au village bien entendu. Je suis à Kumo No Kuni dans le cadre de cet accord, depuis une semaine seulement. Donc à mon avis, tu dois connaître ce village mieux que moi.


Je marquai une pause. Jusqu’ici, rien de ce que j’avais raconté ne comportait de secrets, de révélations, ou d’informations inaccessibles. Le clan Toshiya, en outre était connu et reconnu dans le village, et ma famille avait toujours su garder de très bonnes relations avec ses hautes instances, si bien qu’être Toshiya était plus une chance qu’un fardeau pour évoluer ici. Ce que l’allais raconter maintenant, cependant, était une partie de mon histoire personnelle. De celle qu’on ne trouverait meme pas dans la base de données des shinobis du village, une sombre histoire que je m’apprêtais à expulser de mon être comme on extirpe un escargot de sa coquille.



[Etsuko] : - Au départ, je n’étais pas destinée à travailler pour ce village. Nous fonctionnons en binome dans la famille, et sommes censés tisser des liens très proches avec notre partenaire. C’est ainsi que nous parvenons à remplir la plupart de nos contrats. L’ennemi croit souvent avoir affaire à un seul opposant, mais il se trompe, car ce qui fond sur lui, c’est un même individu, avec deux cerveaux. J’ai comme les autres enfants du clan rencontré mon partenaire assez jeune, et nous nous sommes entraînés ensemble des années durant. Il s’appelait Sokai, il était mon ami. Et puis est arrivé le jour de notre première mission, et Sokai est… Sokai est mort.


Seconde pause. J’avais voulu raconter toute l’histoire, aller au plus profond de mon être, mais le verrou est toujours là, impassible. Il me faudrait plus de temps pour le déverouiller. Et après tout, Ine n’avait pas besoin de connaître la façon dont il était décédé. Cela valait mieux pour tout le monde.


[Etsuko] : - Alors j’ai passé quelques années recluse dans notre demeure, à aider la famille pour l’éducation des petits. Cela me convenait jusqu’à maintenant, mais il y a une semaine, j’ai décidé de bouger, de grandir. De transcender cette peur, et d’aller de l’avant. Mais je sens que je ne suis pas assez loin de lui. Il faudrait que je bouge plus encore, que je parte, loin, très loin. Je me souhaite donc aussi de voyager, comme tu l’as dit.


Je ponctuai cette phrase d’une gorgée de thé, qui avait déjà bien refroidi. Je sentais ma gorge nouée. Ine était certainement la première personne à en savoir autant sur mon compte. Je me demandai tout à coup s’il était bien raisonnable d’en avoir tant dit sur moi à une inconnue d’un village lointain. Autour de moi, personne n’avait daigné tendre l’oreille pour entendre mon histoire, et je m’en réjouissai. Je tournai la tête à ma droite, vers la vitrine, et contemplai les ombres brumeuses qui marchaient dans la ruelle, comme des âmes perdues dans les gorges du Styx. Que cachaient-ils, ces fantômes amorphes ? Recélaient-ils en eux d’aussi lourds secrets que les miens ? Arrivaient-ils à vivre avec ? Ou justement, leur présence nocturne à battre les pavés d’un village endormi ne révélait-elle pas leur faiblesse, comme la mienne ? A ma manière, n’étais-je pas l’un d’eux finalement ? Cette pensée me fit frémir. Une vague de frissons s’empara de moi. Peut-être après tout, était-ce là la différence : alors qu’eux continuaient d’errer sans but, je m’étais posée et j’avais parlé. Cette vitrine embuée symbolisait certainement cet écart fondamental. L’idée simple, mais si fertile, qu’il est possible de combattre le mal par les mots

[Etsuko] : - Tu comprends maintenant qu’après tout ce que j’ai raconté, je suis dans l’obligation de te tuer ?

Je ne tins pas plus de quelques secondes avant de me mettre à sourire, puis peu après, pouffer de rire. Voilà bien longtemps que je n’en avais pas éprouvé le besoin, mais maintenant que ma gorge déployée fredonnait avec bonheur la vibration du rire, il me semblait que plus jamais elle ne voudrait oublier à nouveau cette sensation. Merveilleuse nuit, en effet, que cette veille de mission où j’avais l’impression d’avoir grandi, de m’être élevée à d’autres considérations.



J'emmène au creux de mon ombre des poussières de toi. Le vent les portera.

MessageSujet: Re: Sous les étoiles, parmi les lampions des ruelles brumeuses    Sam 6 Nov - 19:57

La question, pourtant anodine, semblait avoir plongé Etsuko dans une profonde réflexion. Le début d’une certaine maîtrise du Genjutsu rendait Ine sensible aux émotions de ses interlocuteurs, et la jeune kuméenne ne faisait pas exception à la règle. Etsuko se trouvait confrontée à un paradoxe qui d’un côté la poussait à se confier, de l’autre rechignait à lui faire confiance. Ine comprit soudain pourquoi elle avait eu le sentiment d’en être si proche : elle avait l’impression de se voir telle qu’elle était un peu plus d’un an auparavant.

Un changement s’opéra sur le visage de l’adolescente et Ine sut qu’elle avait choisi de se livrer. C’était assez flatteur. Il était étrange de constater comme les gens n’avaient pas peur de se confier à elle. Ce devait être quelque chose dans son attitude, mais quelque chose de parfaitement inconscient. Elle demanderait à Ren, lorsqu’elle le reverrait. En attendant, elle se mit à écouter attentivement l’histoire d’Etsuko.

A Konoha, Ine avait croisé quelques-uns des célèbres Uchiha et Hyuuga, rencontré quelqu’un du clan des Hayaza d’Iwa en la personne d’Aki et elle savait que son amie Naoyuki cherchait à faire reconnaître sa légitimité au clan kiréen des Aisu. Elle ne connaissait rien des Toshiya et trouvait bizarre que la jeune Etsuko se livre aussi facilement sur les activités de son clan. D’autant plus qu’elle était en train d’avouer faire partie d’une famille d’assassins. Mal à l’aise, Ine remua un peu sur son siège et se plongea dans la contemplation des feuilles de thé qui flottaient dans sa tasse. Elle était de ceux qui louent la vie plus que tout. La kiréenne pouvait encore se rappeler comment elle s’était trouvée malade en tuant son premier – et encore le seul, heureusement – homme, même en sachant pertinemment qu’elle agissait ainsi pour protéger son village. En relevant les yeux Ine dévisagea Etsuko d’un regard aigu, se demandant combien d’hommes, de femmes ou même d’enfants l’adolescente avait bien pu assassiner au nom de son clan. Peut-être sa famille avait-elle trempé dans la guerre meurtrière qui avait agité les villages de Kiri et de Kumo des années auparavant ?

Etsuko sembla basculer soudain dans une partie plus personnelle et plus secrète de sa propre expérience. Surmontant son dégoût passager, Ine se morigéna intérieurement car finalement, Etsuko n’avait pas eu le choix en naissant au sein des Toshiya. Elle était prête à donner une chance à l’adolescente. Après tout, celle-ci se trouvait actuellement en territoire kuméen et non plus sur les terres de sa famille. Et Ine ne pouvait pas lutter contre l’empathie qui faisait d’elle ce qu’elle était. Elle esquissa donc un sourire pour encourager sa compagne à continuer.

La jeune fille devait avoir un besoin réel de faire sortir ces choses. Peut-être était-ce la raison qui l’avait poussée, comme Ine, à se trouver dehors au beau milieu de la nuit ? Etsuko n’avait pas peur de révéler la stratégie des Toshiya, celle qui devait les rendre si efficace à leur tâche, mais Ine comprit bien vite ce qu’une telle révélation pouvait signifier. La perte de son partenaire suffisait apparemment à justifier la présence de l’adolescente à Kumogakure.

Ce n’était pas les mêmes raisons qui l’avaient poussée à fuir son propre village, et Ine n’avait elle eu absolument aucun entraînement à l’exercice de shinobi de là d’où elle venait. Pourtant, si elle ne pouvait pas comprendre la douleur d’Etsuko, elle en avait au moins eu un aperçu en perdant son ami Zen pas si longtemps encore auparavant. Etsuko ne semblait cependant pas encline à en révéler davantage. Ine eut envie de presser la main de la Toshiya mais elle avait trop peur que ce geste ne passe pour de la compassion mal placée. Elle resta donc silencieuse.

L’heure avançait et le bar se désemplissait pas, chaque groupe restant dans sa bulle en ignorant totalement les autres. On n’entendait presque plus la musique tellement certains étaient bruyants, mais ce n’était finalement pas plus mal pour les confessions. Ine papillota des yeux. Une fois encore elle se demanda ce qui lui valait la confiance de l’adolescente. Mais quelque part, elle comprenait. Cela lui avait été difficile, de laisser les mots s’écouler cette fameuse nuit où elle avait appris à Ren’ai le lourd secret qu’elle portait en elle. C’était pourtant grâce à cela qu’elle avait pu laisser ce pan de son histoire personnelle derrière elle, pour n’en garder qu’un dégoût prononcé pour la neige. Faible prix à payer, finalement.

- Tu comprends maintenant qu’après tout ce que j’ai raconté, je suis dans l’obligation de te tuer ?

Ine releva les yeux et scruta sa compagne d’un regard aigu, pour déterminer dans quelle mesure l’adolescente était sérieuse. Cette dernière se mit à rire, et Ine se détendit pour rire à son tour. Cela faisait du bien de relâcher la tension qui l’habitait depuis qu’elle avait quittée Sho. Kenji devrait apprendre à rire, songea-t-elle, il ne serait peut-être pas si aigri. D’un geste la jeune femme appela la serveuse à laquelle elle commanda une bouteille de saké et les coupelles qui allaient avec. Une fois sa demande satisfaite, elle en servit une pleine soucoupe à Etsuko et s’en versa une identique qu’elle porta à sa bouche. La liqueur aux lourds effluves la réchauffa de l’intérieur. Passant une main dans ses cheveux pour dégager son visage, Ine prit la parole :

- Je comprends ce que tu veux dire, dit-elle. J’ai moi-même ressenti ce besoin bien souvent. Voyager t’ouvrira des horizons nouveaux, mais il ne faut pas que ça devienne un moyen de justifier de la lâcheté. Ce n’est pas en fuyant que tu retrouveras la paix, mais au contraire en apprenant à vivre avec.

Ine avala une nouvelle gorgée de saké tout en détaillant le visage fin d’Etsuko, à la recherche d’une marque de colère. Peu de gens aimaient s’entendre dire la vérité. Elle poursuivit néanmoins, sachant qu’elle pouvait tout aussi bien gâcher une amitié naissante. Tant que cela signifiait apaiser les peurs d’autrui… La kiréenne était ainsi faite et n’y pouvait rien changer.

- Je pense que c’est une bonne chose que tu te sois attachée à ce village. En te rendant utile en tant que kunoichi, tu vas apprendre à connaître qui tu es. Tu ne pourras jamais te débarrasser du souvenir de Sokai, alors autant t’en faire une force.

Ce discours pouvait sembler moralisateur mais ne l’était pourtant pas. Ine fut surprise de constater qu’en discutant ainsi elle trouvait les réponses à ses propres questions. Elle aimait ces rencontres qui à chaque fois, la faisait évoluer un peu plus vers son but ultime. Elle termina sa coupe, la remplit de nouveau. Ses yeux comme ceux d’Etsuko commençaient à briller sous l’influence de l’alcool. Bah, au moins elles avaient chauds maintenant et il ne faisait aucun doute qu’elles s’endormiraient comme des masses en retournant au lit.

MessageSujet: Re: Sous les étoiles, parmi les lampions des ruelles brumeuses    Mar 9 Nov - 4:36







Après coup, je me rendais peu à peu compte, dans le reflet des yeux de mon interlocutrice, de la portée de mes mots, de leur profondeur, de la manière dont ils symbolisaient mon état d'esprit, mon âme, ma substantifique moëlle. L'idée du saké me sembla tout d'un coup parfaite. L'alcool est un merveilleux outil pour tisser de nouveau le voile de secret qui m'entoure. Il est communément répandu que beaucoup d'individus deviennent soudainement extravertis, impudiques, directs et vrais lors de leurs périodes enivrées. Chez moi, l'effet était tout inverse. Rien de mieux que quelques gorgées de saké pour me plonger dans un mutisme profond, une ou deux de plus pour m'envoyer dire bonjour à notre ami Morphée. Je lachais ainsi la première coupelle pour m'extasier face à la seconde, plus corsée et à l'odeur si forte qu'elle me fit plisser des yeux quelques secondes. Voilà bien longtemps que je n'avais pas bu. La dernière fois, c'était auprès de Dame Tezuka, le jour de ses 70 ans, nous avions ouvert une bouteille similaire, et étions allés nous poser près de la grande cascade du mont Kido. Autour d'un feu, nous avions discuté un peu, rigolé beaucoup, regardé les étoiles, et le lendemain, au petit matin nous nous étions baignés dans le bassin glacé d'où se versaient les pluies des montagnes sacrées du pays des nuages.

Avant d'avaler la première gorgée, j'en pesais le pour et le contre. Le lendemain, aux aurores, je devais partir pour une première mission de rang C, autant dire que le look cadavre me semblait une option peu reluisante pour commencer sur les chapeaux de roues une carrière fulgurante dans le monde shinobi. Je me laissai malgré tout tenter, parce que je savais déjà que je trouverais dans la malette offerte par Dame Tezuka quelques gouttes d'une essence qu'elle utilise pour dissiper les effets de l'alcool. Effet garanti, en quelques minutes, on vomit ses entrailles, et on repart de plus belle. La lampée fondatrice coula en moi comme l'eau d'une fontaine de jouvence. La chaleur, dont l'épicentre s'était installé dans ma gorge, se répandit doucement, à l'image d'un doux et délicieux poison, une créature rampante et sifflotante s'insinuant en mon être, jusqu'à en brouiller mes pensées, à en perdre l'audition. Mes yeux brillants ne semblaient que d'infimes précurseurs de la vague qui grimpait en moi. Je ne prêtai qu'une oreille distraite aux paroles de ma compagne d'une nuit. Il était question de lâcheté, me semblait-il. Que le voyage ne la cacherait pas, qu'il fallait vivre avec. Qu'avais-je à répondre ? Absolument rien. Au tsunami de mon ivresse s'ajouta la lame de fond de ma culpabilité. Après tout, les kilomètres parcourus changeraient-ils quelque chose à ma peine, apaiseraient-ils ma douleur, ce passager sombre en moi qui n'aurait de cesse de me suivre, encore et encore, jusqu'à ce que mon dernier souffle vienne ? J'attrapai la coupelle de nouveau remplie, la levai à hauteur d'épaule, et répondis tout simplement :

[Etsuko] - Et pourquoi pas ? J'ai essayé tant d'autres moyens en vain... qui ne tente rien n'a rien, n'est-ce pas ? Oui...

Faire du souvenir de Sokai une force ? De ce fantôme qui me blesse ? Quelles étranges paroles... Si seulement elle pouvait voir en moi, perdue dans un songe, avec ce grand vide qui me ronge. Ma vue commençait à faiblir. Il fallait bien peu d'alcool pour me terrasser, je le savais. La troisième coupelle serait donc la dernière. Je la reposai sur la table, puis regardai droit dans les yeux celle à qui j'avais partagé un peu de ce poids qui me pèse depuis déjà trop longtemps. Un long sourire illumina mon visage. Sans doute aucun, cette veillée nocturne avait valu le coup, même si je savais que je ne serais pas en très bon état pour le départ de demain. Il était d'ailleurs temps de rentrer. Mais pas avant d'avoir fait quelque chose. Je sortis de la poche de ma veste un petit gri-gris sans valeur apparente. Il représentait une petite araignée en métal noir, plié grossièrement, assorti de quelques coups de lame rapides ayant crée des entailles formant l'ideogramme de la bienvenue. Je le posai sur la table, et l'accompagnai d'un simple message.

[Etsuko] Voici un cadeau de ma part. Si jamais, un jour, tu as besoin d'aide ou de parler, ou quoi que ce soit d'autre, au Sud du village des nuages, sur le versant Est du mont Kido, tu trouveras la maison Toshiya. Présente ce petit objet, et tu seras accueillie comme un membre de la famille.

La pièce de métal ne payait pas de mine, mais elle était connue de tout le clan. C'était l'un des premiers exercices que l'on donnait à faire aux enfants en début d'apprentissage, pour développer leur dextérité et leur minutie. Tordre doucement les pattes de l'araignée, de telle sorte qu'elles rompent mais ne cassent pas, puis ciseler tout doucement l'ideogramme, sans casser le coeur de la pièce. C'était l'un de mes exercices préférées étant jeune, et quiconque obtenait ce cadeau de la part d'un Toshiya méritait la confiance de tout le clan. Il me parut naturel de le donner à ma rencontre d'un soir. Nous étions liées dorénavant, si ce n'est par une complicité du quotidien, tout du moins par les fils du secret, qui petit à petit, forment lentement la toile de ceux qui comptaient pour moi. Nul doute que nous nous reverions, en de sombres moments peut-être, mais je serais là pour y faire face.

Par chance, je ne titubai pas encore lorsque je me levai de ma chaise. J'attrapai mon manteau, le plaçai à la hâte sur mes épaules, puis m'inclinai longuement envers Ine. Sans mot dire, je m'engouffrai dans l'allée brumeuse du village des nuages, et devins à mon tour ombre tourmentée parmi les spectres errants de la ruelle des milles regrets. Mais mon horizon, pas à pas, s'éclaircissait. Oui, de telles rencontres symbolisaient les clés de mon avenir, j'en étais persuadée. Tourmentée, je l'étais toujours, mais un peu moins, et les lendemains similaires viendraient tôt ou tard embrasser mon destin pour me montrer le chemin.

Mon souffle aux vapeurs de Saké me fit rire soudainement, mes pas se firent bonds. Au clair de lune, sur le chemin du retour, ma marche me sembla comme une danse en transe. Comme une transcendance...



Fin du chapitre 1
.::Transcendance::.


J'emmène au creux de mon ombre des poussières de toi. Le vent les portera.

MessageSujet: Re: Sous les étoiles, parmi les lampions des ruelles brumeuses    Mar 16 Nov - 1:36

Ine fit tourner, pensive, la petite pièce de métal entre ses doigts. C’était une araignée aux pattes repliées, noircie par l’oxydation mais sur laquelle se découpait quelque chose. Un idéogramme, probablement, mais il dansait tellement sous ses yeux qu’elle aurait été bien incapable de le déchiffrer. Bah, cela n’avait pas vraiment d’importance à l’heure qu’il était. Ce qui l’était, en revanche, c’était de savoir qu’elle avait gagné quelque chose ce soir-là. Ine repensa aux paroles de la Toshiya. Elle en retirait un gage de confiance, elle qui n’avait pourtant fait qu’écouter.

La jeune femme porta la main à son cou où pendaient le shuriken de Ren’ai et la mèche de cheveux de Taki, laissant ses yeux naviguer dans le vague. Elle crût voir soudain Etsuko tituber et chanceler au dehors au travers de la buée qui maculait le carreau de la fenêtre. Surprise, elle tourna la tête de côté, là où la jeune fille avait été quelques instants plus tôt. Elle n’y était plus, et Ine n’avait pas remarqué son absence. La kiréenne sourit. Elle avala une nouvelle lampée du liquide lourd et vaporeux, se laissant aller aux tourbillons de son esprit. Pour de longues minutes au moins elle avait pu oublier les tourments de son existence, et se rendre compte à quel point ils pouvaient être futiles. Kenji ne pouvait décider à lui seul ce qu’elle ferait de sa vie. Dans un rire elle leva sa coupe à un fantôme, avant de l’ingurgiter jusqu’à la dernière goutte. Puis elle repoussa la bouteille et les deux verres, juste à temps avant de se laisser effondrer sur la table, serrant fort dans son poing la petite araignée de métal.

On la secoua un peu, elle ne sût dire combien de temps après. C’était l’heure qui précédait l’aube et le bar fermait définitivement pour la nuit. Dehors, l’air de l’extérieur lui fit l’effet d’un électrochoc. Sa vue redevenue plus claire, Ine passa une main dans ses cheveux pour décoller les mèches de son visage. Malgré la fatigue et l’alcool elle marchait droit, conservant la grâce que lui avait value sa formation de kunoichi. La jeune femme se mit à suivre les lueurs diffuses des lampions, seules étoiles de la rue, et retrouva bientôt l’auberge où l’attendait la chambre louée pour la nuit.

En se recouchant sur le lit aux ressorts fatigués, Ine repensa au court laps de temps qui s’était produit depuis qu’elle était sortie prendre l’air. L’étrangeté d’une nuit qui lui avait valu une requête auprès des Toshiya, assassins de renom du Pays de la Foudre.

FIN

MessageSujet: Re: Sous les étoiles, parmi les lampions des ruelles brumeuses    Mer 17 Nov - 20:53

    Etsuko ( Niveau 5 )
    : +0% Bonus Inclus
    : +36 XP

    Ine ( Niveau 13 )
    : +20% Bonus Inclus
    : +34 XP

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MessageSujet: Re: Sous les étoiles, parmi les lampions des ruelles brumeuses    

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